Réconciliation en Afrique du Sud vingt-cinq ans après l’avènement de la démocratie
Le 10 mai 1994, Nelson Mandela, le premier président sud-africain élu au suffrage universel, prêtait serment. Une nouvelle ère commençait pour un peuple jusqu’alors soumis à une des formes de ségrégation raciale les plus radicales, les plus humiliantes et les plus brutales de l’histoire. Le programme de développement séparé, euphémisme destiné à dissimuler le caractère profondément inégalitaire […]
Le 10 mai 1994, Nelson Mandela, le premier président sud-africain élu au suffrage universel, prêtait serment. Une nouvelle ère commençait pour un peuple jusqu’alors soumis à une des formes de ségrégation raciale les plus radicales, les plus humiliantes et les plus brutales de l’histoire. Le programme de développement séparé, euphémisme destiné à dissimuler le caractère profondément inégalitaire du régime d’apartheid, était officiellement abandonné. Mais pouvait-on pour autant parler de réconciliation ? Et que dire aujourd’hui, vingt-cinq ans après l’avènement de la démocratie ? Dans un sens, nous allons le voir, la réconciliation a progressé, mais dans un sens seulement. D’autres fractures sont apparues et la société sud-africaine demeure divisée.
Vivre séparés
Par réconciliation nous parlons du rétablissement de liens harmonieux entre personnes ou groupes ayant entretenu précédemment des rapports d’hostilité. Et de fait, avant 1994 les Blancs, les Noirs, les Indiens et les métis, les quatre groupes ethniques distingués dans la nomenclature de l’apartheid, vivaient séparément et partageaient une analyse différente de la société. Aux yeux des Blancs, le mouvement anti-apartheid n’était, sous des formes déguisées, qu’un cheval de Troies du communisme international athée. Pour les autres, il représentait au contraire l’espoir d’une société plus juste. Dans les années 1980, des dizaines de milliers de militants avaient enduré la prison, la torture et, pour certains, la mort pour combattre le pouvoir blanc. Cette lutte avait, d’une certaine manière, un côté exaltant. Les militants anti-apartheid étaient surs d’avoir raison. Mais il ne faut pas idéaliser cette période. Sous l’apartheid on vivait mal. Sur les dents, le régime multipliait les brimades. La peur régnait dans tous les milieux.
Typiquement, chacun vivait de son côté. À de rares exceptions près, les Blancs ne s’aventuraient jamais dans les quartiers noirs, métis ou indiens. Ils ne fréquentaient les membres des autres groupes que dans le contexte strictement hiérarchisé du travail. Beaucoup de Noirs, surtout dans les zones urbaines pauvres et les régions rurales, n’avaient de leurs concitoyens blancs qu’une image abstraite. Selon le cas, ils leur prêtaient des talents qu’ils n’avaient pas ou ils les diabolisaient, mais ils ne les connaissaient pas. Conformément au projet des fondateurs du régime d’apartheid, les gens vivaient strictement séparés. Certaines figures, bien sûr, parlaient de réconciliation, dans certains milieux chrétiens notamment, mais le mot sonnait faux. Comme l’a écrit le Document Kairos, une confession de foi œcuménique élaborée dans les milieux de la résistance en 1985, il ne pourrait pas y avoir de réconciliation sans justice.
Les choses commencèrent à changer en 1990 quand le président Frederik Willem de Klerk, comprenant que le pouvoir blanc ne viendrait jamais à bout de la résistance du peuple noir et que le régime d’apartheid avait perdu toute légitimité, entama un processus de négociation avec l’African National Congress (ANC) et les autres composantes du mouvement de libération. La conférence de Rustenburg qui regroupa les représentants de nonante-sept confessions religieuses et associations diverses, en novembre 1990, est typique de cette période. De façon inattendue, Willem Jonker, un théologien éminent de l’Église réformée néerlandaise, un des soutiens historiques du régime, adressa à l’assemblée une demande inédite de pardon. « Je confesse devant vous et devant Dieu, déclara-t-il, non seulement mon propre péché et ma propre faute, ainsi que ma propre responsabilité pour les injustices politiques, sociales et économiques dont vous et le pays tout entier souffrez encore, mais je prends le risque de le faire au nom de l’Église réformée néerlandaise, dont je suis membre, et des Afrikaners.1 » Plusieurs participants, dont Desmond Tutu, l’archevêque anglican du Cap, acceptèrent cette demande de pardon et par la suite plusieurs institutions ecclésiastiques, parmi lesquelles la Conférence épiscopale catholique d’Afrique australe, publièrent, elles aussi, une demande de pardon.
La Commission Vérité et Réconciliation
2De toutes les stratégies mises en œuvre par le gouvernement de Nelson Mandela pour réconcilier le pays, la plus connue et la plus remarquable est la mise en place de la Commission Vérité et Réconciliation (Truth and Reconciliation Commission). Le jugement posé aujourd’hui sur le travail de cette institution est contrasté, nous y reviendrons. Il est cependant un point sur lequel règne un large consensus. Les auditions des témoins et leur retransmission dans les grands médias nationaux ont changé à jamais la représentation du passé en Afrique du Sud. Que l’on soit blanc ou noir, nostalgique de l’ordre ancien ou partisan du nouveau, il n’est plus possible de nier les atrocités du régime de l’apartheid, pas plus d’ailleurs que les abus, certes d’une ampleur et d’une gravité moindres, commis par les opposants dans leur lutte contre l’État sud-africain. Une histoire commune peut commencer à s’écrire.
La séance inaugurale de la Commission s’est tenue le 15 avril 1996 à East London, dans la province du Cap oriental. Cette région a été, depuis le début du siècle, le foyer de la résistance au pouvoir blanc. C’est de là qu’était originaire Steve Biko, le héros de la Conscience noire, assassiné par la police en 1977. C’est là qu’ont disparu mystérieusement Matthew Goniwe, un militant célèbre, et ses compagnons. L’ANC y a toujours été bien implanté, même sous la clandestinité.
Le premier objectif de cette Commission était de faire en sorte qu’on évite des procès à la Nuremberg (qui auraient fait fuir immédiatement la plupart des Blancs) sans pour autant couvrir le passé d’une amnistie sans contrepartie. On demandait aux victimes d’accepter qu’il n’y ait pas de justice rendue contre les criminels, mais on leur offrait en contrepartie de chercher à connaitre la vérité avant d’accorder l’amnistie, au coup par coup, aux coupables qui acceptaient de dévoiler leurs crimes. L’autre objectif de la Commission était de donner la parole aux victimes anonymes de la répression, et en particulier aux mères, femmes et sœurs de militants torturés ou disparus. Dix, vingt ou trente ans plus tard, elles n’avaient pas oublié et témoignèrent. Leurs récits furent précis, concrets, vivants. Un moment, Mgr Desmond Tutu, le président de la Commission, se mit à pleurer. Il n’en pouvait plus d’entendre tant d’horreurs. Chaque soir pendant plusieurs mois des extraits des témoignages furent transmis à la télévision. Après East London, ce fut Johannesburg, puis le Cap et Durban. À Johannesburg, la compagne de David Webster, un anthropologiste de l’université du Witwatersrand assassiné devant la porte de sa maison le 1er mai 1989, mit en cause une longue liste de policiers et d’hommes politiques, dont Magnus Malan, le ministre de la Défense au temps du gouvernement Botha.
La mise en place de la Commission ne fut possible qu’au prix d’un prix d’un long et difficile marchandage politique. Les membres du Parti national, qui était représenté, rappelons-le, dans le gouvernement d’union nationale constitué au lendemain des élections d’avril 1994, ne voulaient pas que l’on mette en cause les agents du régime de l’apartheid. Ceux-ci n’avaient fait, selon eux, qu’appliquer une politique présentée comme juste par le gouvernement. À gauche, on souhaitait sanctionner de façon exemplaire des crimes contre l’humanité. La Commission n’a pu satisfaire ni les uns ni les autres. Selon le Promotion of National Unity and Reconciliation Act de 1995, la loi qui institua la Commission Vérité et de Réconciliation, la tâche de la Commission était, et était seulement, de « fournir un tableau aussi complet que possible de la nature, des causes et de l’ampleur des atteintes graves aux droits de l’homme commises [en Afrique du Sud] entre le 1er mars 1960 et le 6 décembre 1993 ». Par la suite, la période couverte par la loi fut prolongée au 10 mai 1994, date de l’installation du gouvernement de Nelson Mandela.
Pour faire la lumière sur les crimes commis durant le régime de l’apartheid, la Commission a encouragé deux démarches. D’une part, les victimes d’atteintes aux droits de l’homme ont été invitées à faire une déposition. Le cas échéant, elles ont été convoquées à une audition publique. Dans l’esprit de la loi, le fait de se voir donner l’occasion de faire état en public de l’injustice dont on avait été victime constituait une réparation. D’une certaine manière, justice était ainsi faite. En outre, l’État s’engageait à fournir aux victimes une compensation financière, d’un montant non précisé.
Pour obtenir la « vérité », la Commission a engagé, d’autre part, les auteurs de violence à faire une déposition volontaire. Selon un procédé qui rappelle le sacrement de confession dans certaines Églises chrétiennes, l’amnistie fut promise aux auteurs de délits aux droits de l’homme en échange de l’aveu complet (full disclosure)de leurs actes. Une seconde condition, il faut le noter, était que les délits aient été associés à un objectif politique. La Commission disposait de pouvoirs analogues à ceux de la Cour suprême. Dix-sept commissaires, choisis par le président après audition publique dans tous les secteurs de la vie politique et sociale, en présidaient les travaux. Ils étaient assistés de trois comités, un pour les atteintes aux droits de l’homme, un pour les amnisties et un pour les compensations et réhabilitations.
Des milliers de dépositions
Selon le rapport des travaux de la Commission, présenté au président Mandela le 29 octobre 19983, pas moins de 21.296 dépositions avaient été reçues au moment de la clôture du document. Elles émanaient de 28.750 victimes et concernaient 46.698 atteintes aux droits de l’homme tels qu’enlèvements, actes de torture, tentatives de meurtre et meurtres. Près de la moitié (10.292) des dépositions provenait de la province du Natal, le théâtre d’une longue et cruelle guerre civile entre membres de l’Inkatha et de l’ANC. Une première série d’auditions publiques eut lieu dans différentes villes du pays pour entendre des victimes et les personnes citées dans leurs dépositions (victim hearings). Entre 10 et 15% des victimes reçurent l’occasion de donner leur témoignage en public. Vinrent ensuite les auditions institutionnelles (institutional hearings). Des représentants des partis politiques, de la police, de l’armée, des milieux d’affaires, des communautés de foi, du monde de la loi, du secteur médical, des médias et des prisons furent invités à rendre compte de leurs comportements et attitudes sous l’apartheid. Des auditions spéciales (special hearings) furent organisées, troisièmement, pour examiner les atteintes aux droits de l’homme concernant trois catégories sociales : les appelés, les enfants et les jeunes, les femmes.
Après plusieurs reports, la date limite pour l’envoi des demandes d’amnisties fut fixée par le Parlement au 30 septembre 1997. Au total 7.111 requêtes furent reçues. Contrairement à une opinion répandue, un nombre important de candidats à l’amnistie furent éconduits. En fin de compte seulement 849 amnisties ont été octroyées.
De ces statistiques, il ressort qu’une quantité considérable de documentation a été produite par la Commission. Toutes les archives, écrites, sonores ou audiovisuelles, ainsi générées ont été déposées aux Archives nationales d’Afrique du Sud à Pretoria. Le texte du rapport de la Commission et les procès-verbaux des auditions publiques les plus importantes sont également accessibles sur le site internet de la Commission.
Un bilan contrasté
Il n’est pas possible de fournir ici un bilan détaillé des travaux de la Commission. Une importante littérature a été consacrée à ce sujet4. Significativement, les appréciations les plus positives proviennent de l’étranger, notamment des pays confrontés à des problèmes de la gestion du passé comparables à ceux de l’Afrique du Sud. Localement, les opinions sont relativement mitigées. Trois types de critiques sont adressés à la Commission. La plus fréquemment énoncée, en particulier dans les milieux proches de la Conscience noire, est de rendre la liberté à des criminels au prix d’une confession qui ne les engage à rien. Sans justice, il n’est pas de réconciliation véritable. Ces critiques, cependant, se sont apaisées avec le temps. Un autre reproche fréquemment adressé au gouvernement issu des élections d’avril 1994 ces dernières années est de ne pas avoir imposé la redistribution des terres qui, dans leur majorité, sont toujours aujourd’hui aux mains de fermiers blancs.
Cette seconde critique, liée à la première, se rapporte aux réparations aux victimes. Hormis quelques cas isolés, le gouvernement n’a pas tenu ses engagements. Les auteurs de dépositions attendent toujours le chèque promis. Dans certains cas, les tortionnaires ont indiqué le lieu où ils avaient enterré leurs victimes, permettant ainsi aux familles d’enterrer leurs morts dans la dignité. Plusieurs exemples de réconciliation véritable ont été relevés, à Trust Feed non loin de Pietermaritzburg, par exemple, où un commandant de gendarmerie, Brian Mitchell, avait autorisé l’exécution de onze personnes liées à l’IFP afin de discréditer le mouvement de libération. Après un refus initial, la communauté concernée accepta de recevoir les offres de service de l’officier. Dans l’ensemble, les victimes ou parents de victimes qui ont envoyé leur déposition ont le sentiment d’avoir donné sans recevoir.
La troisième critique adressée à la Commission concerne le suivi des séances d’audition. Le récit public d’évènements douloureux du passé peut, sous certaines conditions, avoir une valeur thérapeutique. Si la victime a le sentiment d’être entendue et comprise, le fait de parler en public peut la libérer du poids du souvenir. Elle se sent reconnue et peut commencer à faire le deuil de sa souffrance. Un dénouement aussi heureux, cependant, est loin d’être garanti. Une prise de parole publique mal préparée et mal accompagnée peut produire l’effet inverse. Elle conduit à ce que les psychologues appellent une retraumatisation. Malheureusement le législateur n’a prévu aucun mécanisme permettant le suivi des victimes ou parents de victimes acceptant de témoigner à la Commission. Dans de nombreux cas, les dépositions et les auditions publiques n’ont servi qu’à augmenter le sentiment d’impuissance des victimes.
Il s’en faut de beaucoup que le travail de réconciliation que l’institution de la Commission était censée rendre possible soit achevé. Certaines blessures demeureront à jamais ouvertes. Les responsables politiques de la période de l’apartheid ont, pour la plupart, refusé de collaborer au travail de la Commission. Certains, tels l’ancien président de Klerk, ont bien présenté des excuses, mais du bout des lèvres, et en apportant immédiatement des correctifs qui en réduisaient toute la portée. Beaucoup de demandeurs d’amnistie se sont contentés de demi-aveux, mêlés de mensonges. Le changement de cœur que certains attendaient n’a pas eu lieu. Ni le très répressif ministre de la Défense Magnus Malan ni Gatsha Buthelezi, le fondateur du mouvement nationaliste zoulou Inkatha dont les militants ont tué plusieurs milliers de personnes à la fin des années 1980 et au début des années 1990, n’ont accepté de collaborer avec la Commission.
Cette attente était-elle réaliste ? Le fait que le pays ait connu une transition pacifique et que le nouveau gouvernement ait institué une commission chargée de mettre en évidence les crimes du passé représente, à lui seul, un progrès significatif. Les milliers de dépositions, écrites et orales, qui ont été présentées à la Commission jettent sur les heures sombres de l’apartheid une très grande lumière. Un grand nombre de mystères, jusqu’alors insolubles, ont été éclaircis. Les circonstances de la mort de Steve Biko, Matthew Goniwe, David Webster et Chris Hani, pour ne citer que les victimes les plus célèbres de l’apartheid, sont mieux connues. Il suffit du témoignage d’un policier ou d’un commandant militaire pour faire la vérité sur une affaire. Les dénis de ses collègues et de ses supérieurs n’y font rien. Aujourd’hui personne ne peut plus nier que le régime de l’apartheid comme tel, et non seulement quelques individus véreux comme se plaisait à le faire croire le président de Klerk, était moralement et spirituellement corrompu.
Comme l’a relevé la politique argentine Claudia Hilb, à la différence de l’Argentine, où l’on a choisi, au sortir de la dictature, de privilégier la justice par rapport à la vérité, en Afrique du Sud, on a donné la préférence à la vérité par rapport à la justice5. Plus de choses sont ainsi remontées à la surface. Cette politique de la mémoire a créé des frustrations chez les victimes de l’apartheid, mais elle a aussi contribué, grâce à la lumière crue qu’elle a projetée sur les atrocités du régime et de ses alliés, à créer un climat plus propice au pardon et à la réconciliation.
Vingt-cinq ans plus tard
Au moment où j’écris ces lignes, la démocratie sud-africaine a vingt-cinq ans. Elle a passé avec succès, en mai 2019, le cap des sixièmes élections législatives. Le pays est normalisé. L’apartheid est officiellement aboli. Il est même devenu illégal, du fait de la nouvelle Constitution. La diffusion d’opinions racistes dans la presse ou dans les réseaux sociaux est punie par la loi. Plusieurs condamnations ont été prononcées récemment par les tribunaux à ce sujet.
Le temps joue en faveur de l’apaisement. L’expérience de l’Allemagne et de l’Autriche d’après-guerre ou celle, plus tragique, de l’ex-Yougoslavie ou du Rwanda montre cependant qu’il ne suffit pas d’écarter de la scène publique les blessures d’un peuple pour qu’elles guérissent. Dans ce domaine l’Afrique du Sud a suivi une voie originale. Dès son installation en mai 1994, le nouveau gouvernement a mis en place ce que l’on pourrait appeler une politique de redressement de la mémoire. Loin de nier les blessures du passé, il s’est efforcé de mettre en place des mécanismes destinés à en empêcher la reproduction. Le préambule de la nouvelle Constitution sud-africaine, adoptée en mai 1996, fait explicitement référence au passé. « Nous, le peuple d’Afrique du Sud, y lit-on, nous reconnaissons les injustices du passé, nous honorons ceux qui ont souffert pour la justice et la liberté, nous respectons ceux qui ont œuvré à la construction de notre pays et nous déclarons que l’Afrique du Sud appartient à tous ceux qui y habitent, unis dans notre diversité. » Comme l’écrit le juriste Eduard Fagan, la Constitution sud-africaine de 1996 « enracine la mémoire du passé ». L’un de ses buts déclarés est de « guérir les blessures du passé »6.
Une nation commune a‑t-elle pour autant émergé ? On hésiterait à l’affirmer. Il en faut de beaucoup pour que l’apartheid puisse être déclaré mort. Il reste présent, à des degrés divers, dans le paysage, dans les mœurs et dans les réseaux de sociabilité. Les quartiers résidentiels sont devenus multiraciaux grâce à l’émergence, de plus en plus visible, d’une classe moyenne noire. Les écoles privées et les écoles dites Model C dont les parents contribuent aux frais de fonctionnement accueillent des enfants d’origines diverses. Mais les quartiers pauvres et les régions rurales demeurent monocolores. Pour résumer, on pourrait dire que les Noirs vont chez les Blancs, mais pas l’inverse.
La société sud-africaine reste extrêmement inégalitaire et cette inégalité se manifeste en termes raciaux. En 2016, le revenu mensuel médian d’un Blanc était plus de quatre fois supérieur à celui d’un Noir : 12.500 rands (765 euros) pour l’un et 3.000 rands (185 euros) pour l’autre7. Plus des deux tiers des Noirs sud-africains vivent en dessous du seuil de pauvreté (64,2%, soit 30 millions de personnes)8. Les infrastructures se sont développées depuis la fin de l’apartheid dans les quartiers et les régions habitées par les Noirs, mais elles demeurent notoirement insuffisantes. Pour s’en convaincre il suffit d’observer les interminables files d’attente dans les cliniques et les hôpitaux publics, majoritairement fréquentés par des Noirs pauvres. De nombreuses écoles rurales n’ont toujours pas de sanitaires.
L’apartheid demeure dans les esprits. Il serait faux de dire que les Noirs et les Blancs ont la même représentation du passé. Les Noirs qui ont rejoint la classe moyenne entretiennent de bonnes relations avec leurs voisins blancs, mais il suffit d’un rien, une remarque maladroite quelquefois, pour que les blessures du passé réapparaissent. Tout sentiment de supériorité est immédiatement interprété comme une preuve de racisme. Quant aux Noirs pauvres, ils continuent de se sentir très loin du monde des Blancs.
Ce qu’on a appelé la guérison des mémoires9, cependant, progresse. Chaque année qui passe éloigne le souvenir de l’humiliation de l’apartheid et des violences exercées pour le maintenir en place. Les anciens militants sont au gouvernement. La génération des Born Free (nés libres, c’est-à-dire après 1994) a désormais atteint l’âge adulte. Les enfants peinent à comprendre ce qu’était l’apartheid. Ils écoutent avec incrédulité les histoires de plages ou de restaurants réservés aux Blancs.
Nouvelles fractures
Jusqu’à il y a peu, beaucoup pensaient que la page de l’apartheid, au sens d’une opposition frontale entre Blancs et Noirs, était tournée. Sans doute l’Afrique du Sud affrontait-elle des nouveaux défis, mais les démons du passé semblaient être éloignés. Certains signes montrent que ce qui semblait acquis l’est moins aujourd’hui qu’on ne pouvait le croire.
Pour comprendre cette évolution il faut revenir dix ans en arrière. En 2009, Jacob Zuma accéda à la plus haute fonction de l’État malgré son implication dans une affaire de corruption, à laquelle la société française Thalès avait du reste aussi été mêlée. Cet ancien chef des services secrets de l’ANC sous l’apartheid avait occupé les fonctions de vice-président jusqu’à ce que le président Thabo Mbeki, le successeur de Nelson Mandela, lui demande de se retirer. En réponse, Zuma avait mené une cabale contre Mbeki au sein de l’ANC, le forçant à démissionner.
Commença alors une période désastreuse pour le pays. L’ancien mouvement de libération devint — pour une part, car certains de ses membres demeurèrent intègres, quitte à être marginalisés — un parti de voleurs. Le clientélisme, le népotisme et la corruption se développèrent à tous les niveaux de l’État. Une fratrie d’entrepreneurs venus d’Inde, les Gupta, s’attira les faveurs du président Zuma en offrant, entre autres, un salaire très élevé à son fils Duduzane. En quelques années, les Gupta et leurs alliés au sein de l’ANC gagnèrent, avec le soutien du président, le contrôle du fisc, de la police, de l’office du procureur de la République et de la plupart des parastataux. Ils purent ainsi détourner les ressources de l’État à leur profit. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon sud-africain, la capture de l’État (state capture)10.
La société sud-africaine démontra, heureusement, sa résilience. La presse, une partie importante du pouvoir judiciaire et l’office du Public Protector, occupé alors par la remarquable Thuli Madonsela, conservèrent leur indépendance. Peu à peu les accusations se firent plus précises. C’est alors qu’une firme de relations publiques britannique commanditée par les frères Gupta, Bell Pottinger, imagina une contrattaque idéologique centrée sur le thème de la « transformation économique radicale » (radical economic transformation). Cette manœuvre rhétorique visait à accréditer la thèse que les adversaires du président étaient des alliés du capital blanc et que seul Zuma, loin d’être corrompu, se souciait de la population noire.
Un autre élément de contexte fut la montée en puissance de Julius Malema, un ancien cadre de l’ANC, également impliqué dans des affaires de corruption, qui créa, sous le nom d’Economic Freedom Forum (EFF), un parti populiste de gauche qui réclamait, lui aussi, une « transformation économique radicale ». Avec beaucoup d’astuce, Malema relança le débat sur l’expropriation sans compensation des terres appartenant aux Blancs, forçant l’ANC à inclure le sujet dans son programme de gouvernement.
Comme nous l’avons souligné, ces deux mouvements mettent en évidence un problème réel : la dégradation des infrastructures, l’accroissement de la pauvreté et l’incompétence du personnel politique, surtout au niveau municipal. L’énormité des affaires de corruption dans lesquelles Zuma et ses amis sont impliqués dissimule difficilement leur mauvaise foi. Quant à l’EFF, très populaire auprès des jeunes, son absence complète de réflexion sur les enjeux économiques du pays est tout aussi inquiétante.
Quoi qu’il en soit, un débat a commencé à se dérouler au sein de l’ANC et, contre toute attente, Cyril Ramaphosa, un ancien syndicaliste devenu homme d’affaires qui avait joué un rôle important, aux côtés de Nelson Mandela, dans les négociations constitutionnelles du début des années 1990, a été élu, de justesse, président du parti à un congrès de l’ANC en décembre 2017. Quelques semaines plus tard, Zuma a été forcé de démissionner de la présidence de l’État et a été remplacé par Ramaphosa. Les élections législatives de mai 2019, remportées par l’ANC avec une majorité de 57%, l’ont confirmé dans son poste.
Pourquoi parler des débats internes de l’ANC dans un article sur la réconciliation en Afrique du Sud ? C’est que, depuis qu’un flot de rhétorique sur la transformation économique radicale s’est déversé dans les médias et les réseaux sociaux, les relations entre Blancs et Noirs sont devenues plus tendues. La preuve en est que Freedom Front Plus, un parti de Blancs nostalgiques de l’apartheid, sans le reconnaitre ouvertement, a plus que doublé son nombre de voix aux dernières élections, passant de 0,9 à 2,4% du nombre total des votants. À l’opposé de l’échiquier politique, l’Economic Freedom Forum, une formation dont les dirigeants n’hésitent pas insulter publiquement des Blancs et des Indiens, a bondi de 6 à 10%. Ces chiffres révèlent une polarisation croissante de l’électorat selon un axe racial.
Conclusion
L’Afrique du Sud traverse, à coup sûr, une passe difficile. Les delivery protests, manifestations intermittentes de ras-le-bol contre l’incurie des élus, qui font songer aux gilets jaunes de France, témoignent d’une colère croissante dans les secteurs pauvres de la population. Le pays, pourtant, conserve des atouts. La presse est libre et les institutions fonctionnent. Le potentiel économique est réel. Nul ne songe sérieusement à retourner en arrière.
Le régime de l’apartheid était monstrueux, on ne le répètera jamais assez. Il a commis des dommages irréparables dans les corps et dans les esprits. Que les Sud-Africains aient réussi à entrer dans l’ère démocratique par la négociation et non par la guerre est remarquable. Sur le plan national grâce au travail de la Commission Vérité et Réconciliation et sur le plan interpersonnel grâce à de multiples rencontres au travail, à l’école, sur les terrains de sport ou entre voisins, les relations entre Blancs et Noirs se sont incontestablement améliorées. Des tensions demeurent, certes, ces dernières années notamment, mais à l’échelle du monde l’Afrique du Sud reste un modèle à imiter.
- Alberts L. et Chikane Fr. (dir.), The Road to Rustenburg. The Church looking forward to a new South African, Cape Town, Struik Christian Books, 1991, p. 92.
- Je reprends ici des analysées développées dans un article intitulé « Les enjeux de la mémoire en Afrique du Sud » dans Pierre d’angle, 6, 2000, p. 41 – 52. Voir aussi mon ouvrage Lettres d’Afrique du Sud. La nation arc-en-ciel à la croisée des chemins, Bruxelles, EME, 2010. Préface d’Emmanuel Lafont, ancien curé à Soweto et évêque de Cayenne.
- Truth and Reconciliation Commission of South Africa Report, 5 vol., Cape Town, Juta, 1998.
- En français, on consultera Pons S., L’apartheid, l’aveu et le pardon, Paris, Baillard, 2000.
- Hilb Cl., « Comment fonder une communauté après le crime », dans Le Pardon. Un défi dans l’histoire, actes du colloque qui s’est tenu à l’ICES en février 2015, La Roche-sur-Yon, Éditions du CVRH, 2017, p. 173 – 187. Je remercie Emmanuel Lafont, évêque de Cayenne, qui a attiré mon attention sur cette étude.
- Fagan E., « The constitutional entrenchment of memory », dans Sarah Nuttall and Carli Coetzee (dir.), Negotiating the Past. The making of memory in South Africa, Cape Town, Oxford University Press, 1998, p. 24962.
- Statistics South Africa, Labour market dynamics in South Africa 2016 (2018).
- Statistics South Africa, South Africa Demographic and Health Survey 2016 (2017).
- Elle a été popularisée par le prêtre anglican Michael Lapsley, le fondateur de l’Institute for the Healing of Memories. Voir son ouvrage Redeeming the Past. My Journey from Freedom Figther to Healer, Londres, SCM, 2012.
- Pauw J., The President’s Keepers. Those keeping Zuma in power and out of prison, Cape Town, NB Publishers, 2017.
