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Recherche, pour un engagement immédiat, “intervenant psychosocial”

Numéro 4 Mai 2026 - assistant social Belgique santé mentale travail social par Philippe Degimbe

mai 2026

Bien que le titre d’assistant social demeure légalement protégé, les offres d’emploi révèlent que le diplôme correspondant n’est plus systématiquement exigé pour occuper des fonctions d’accompagnement social traditionnellement réservées aux AS. L’examen des raisons avancées pour expliquer cette évolution souligne d’autant plus la nécessité de rester attentif afin de préserver les valeurs déontologiques du travail social et de maintenir une identité professionnelle collective dans un contexte jugé préoccupant. 

Dossier

Bien que le titre d’assistant social demeure légalement protégé, les offres d’emploi révèlent que le diplôme correspondant n’est plus systématiquement exigé pour occuper des fonctions d’accompagnement social Afin de simplifier la lecture, le sigle AS désignera les Assistantes Sociales et Assistants Sociaux, et le sigle TS les Travailleuses Sociales et Travailleurs Sociaux. Pour les accords des adjectifs et des participes passés, le féminin sera privilégié, dans une volonté naïve de rattraper le retard et de refléter la majorité présente sur le terrain comme dans les écoles sociales.[/efn_note]. L’examen des raisons avancées pour expliquer cette évolution souligne d’autant plus la nécessité de rester attentif afin de préserver les valeurs déontologiques du travail social et de maintenir une identité professionnelle collective dans un contexte jugé préoccupant. 

En 1945, une loi reconnaissait officiellement le titre d’AS (et d’auxiliaire social). Pour ne parler que des métiers historiques tournés vers l’accompagnement humain, il aura fallu attendre 1993 pour que le titre de psychologue soit protégé par la loi et 1994 pour celui d’éducateur-accompagnateur spécialisé. Ces règlementations venaient protéger ces professions en affirmant la nécessité d’une formation reconnue et conséquemment protéger les personnes accompagnées, en leur garantissant – autant que faire se peut – un respect des valeurs professionnelles dans la réalisation des missions. Seules les personnes porteuses du diplôme d’AS peuvent donc travailler comme telles : simple, basique. Cette loi marquait une étape importante dans la professionnalisation de l’aide sociale, aux côtés de l’évolution des Commissions d’Assistance Publique et des écoles sociales. Elle révélait qu’accompagner les personnes vers un mieux-être demande de réelles compétences, des savoirs solides, une réflexion sur soi et la société. Diplôme en main, les AS étaient ainsi engagées dans de nombreuses institutions de secteurs différents et variés : aide à la jeunesse, précarité, insertion, santé, services publics ou associatifs, etc. Elles y côtoyaient les deux autres formations « historiques », avec des frontières plus ou moins claires. Aujourd’hui, si on jette un œil aux offres d’emploi, force est de constater que l’appellation « AS » partage sa place avec d’autres termes : travailleuse sociale, intervenante, intervenante psychosociale, référente sociale, experte sociale, médiatrice sociale, agente d’insertion, travailleuse en famille d’accueil, coach, coach de force, accompagnatrice psychosociale, agente de développement, animatrice de quartier, auxiliaire sociale, formatrice en insertion, conseillère en insertion, chargée de projet, sociothérapeute, job coach, etc. Dans ces offres d’emploi, la formation d’AS reste souvent exigée, mais d’autres diplômes peuvent faire l’affaire : un bachelier à orientation sociale (sciences sociales), psychologique et même pédagogique. L’expérience et l’intérêt sont aussi très attendus. Notons que les bacheliers se divisent en deux catégories : les bacheliers professionnalisants (comme éducatrice ou assistante sociale) qui préparent directement à l’exercice d’un métier et les bacheliers de transition qui préparent à un cycle de master (sociologie, criminologie, anthropologie, etc.) Ces bacheliers de transition ne sont donc pas orientés vers l’accompagnement et l’intervention et ne proposent pas de stage. Mais force est de constater qu’ils suffisent pour postuler, la formation plus spécifique étant alors laissée à l’employeur. Les décrets aussi permettent ce type d’engagement en élargissant les formations admissibles à cette fonction sociale. 

Comment diable expliquer cette évolution et qu’en penser ? Plusieurs raisons viennent à l’esprit : un certain désamour du terme « AS » jugé trop proche de l’assistanat ; la volonté de donner un sens plus précis à la fonction proposée ; l’idée que le travail social n’appartient pas qu’aux AS, la pénurie des AS et la difficulté pour les employeurs de trouver la « bonne personne ». Tentons de poser un regard appuyé sur ces éléments et de mieux comprendre ce qui se joue derrière ces offres d’emploi.

Assistanat et intervention 

Dans les écoles de travail social, l’appellation « assistante sociale » fait l’objet de critiques régulières de la part d’étudiantes, notamment dans les cours de méthodologie. Ces prises de position s’appuient sur le fait que le terme renverrait au terme d’assistanat. Or, les finalités du travail social enseignées s’inscrivent précisément à l’opposé de cette perspective : elles visent le développement de l’autonomie des personnes et le renforcement de leur responsabilisation. Cette visée invite le professionnel à agir non pas à la place des personnes, mais avec elles, en mobilisant et en valorisant leurs compétences. 

Dans les débats publics, l’assistanat renvoie d’ailleurs à un système d’aide trop complaisant qui pousse les « bénéficiaires » à rester figés dans cette relation de dépendance. Les AS autant que les personnes accompagnées sont pointées du doigt. Prenons un instant pour interroger cette idée largement répandue et nourrie par l’idéologie néolibérale. Le verbe « Assister » vient du latin assistere : être présent (sistere) auprès de (ad) quelqu’un. L’évolution linguistique a donné au mot un sens que bien des TS revendiqueraient : « être présent, seconder, accompagner » (Blum, 2006, p. 118). L’assistant est une personne qui soutient quelqu’un dans ses fonctions, qui facilite la réalisation d’une action. Un assistant peut aussi être un logiciel qui facilite une tâche… Rien de problématique à première vue : la personne accompagnée reste sujet de l’intervention, non ? Mais allons jusqu’à la moelle : c’est le lien avec l’assistanat qui dérange la profession. Et c’est au nom des valeurs du travail social – l’émancipation, l’autonomie – que l’appellation « assistante sociale » est dépréciée. Mais alors à quoi l’assistanat renvoie-t-il ? Évidemment, on retrouve le même terme dans l’appellation « CAP », les Commissions d’Assistance Publique créées en 1925. Daniel Zamora (2021) a bien souligné que l’assistance délivrée restait marquée par l’arbitraire et influencée par le fonctionnement des bureaux de bienfaisance. Dans les services publics, le terme d’assistance a passé le relai à l’aide en 1976 (centre public d’aide sociale) pour devenir, depuis 2002, l’action (centre public d’action sociale), bien en phase avec le paradigme d’État social actif. Si dans le vocabulaire commun, la relation d’aide reste le référent largement partagé, l’appellation d’assistante sociale n’a suivi aucune évolution depuis 1945. Elle ne s’est jamais appelée l’aidante sociale et elle ne s’appelle pas davantage l’activatrice sociale.

Mais dissocions l’évolution de l’aide sociale en Belgique du terme d’assistance et d’assistante. La fin des trente glorieuses a offert un nouveau costume à ce terme. La crise économique des années septante a nourri un narratif dans nos sociétés, narratif selon lequel les aides sociales favoriseraient la paresse et que l’État social serait trop généreux. L’assistanat change de sens, il n’est plus synonyme d’accompagnement, mais de dépendance. Il doit être combattu à tous les niveaux, au profit de la méritocratie et de l’entrepreneuriat de soi. L’assistante sociale et l’assistanat perdent du crédit au profit de l’intervenante sociale et de l’action sociale. Le contrat apparait comme plus dynamique et moins naïf que la relation d’aide, jugée trop complaisante et peu mobilisatrice. La contractualisation de l’aide, et ses deux corolaires que sont le contrôle et la sanction, – apparaissent comme un dispositif plus dynamique, plus réaliste, là où la relation d’aide est désormais perçue comme trop indulgente et insuffisamment mobilisatrice. Ce nouveau paradigme  inclut l’idée que c’est bien la sanction et la crainte de perdre les allocations qui poussent une personne à agir, et non l’espoir d’une vie meilleure…

Pourtant, les TS le savent, considérer la personne comme sujet passe par des étapes, nécessite du temps et l’accès à des conditions matérielles et sociales afin qu’elle puisse reprendre du pouvoir d’agir. Mobiliser une personne ne se décrète pas et la simple signature d’un contrat suffit rarement pour que la personne « s’active ». Accompagner une personne vers le changement demande du lien et de l’alliance, une compréhension de son parcours, de ce qui a  constitué obstacle et de ce qui reste un obstacle. Cela suppose aussi, très concrètement, des conditions de stabilité – un logement décent, un revenu suffisant, un réseau de soutien – sans lesquelles l’engagement dans le changement reste difficilement possible. Mais les critiques de l’assistanat ont laissé des traces : le travail sur soi, la volonté, le courage, les projets individuels semblent primer sur l’accès aux droits sociaux et sur la prégnance du contexte dans les parcours individuels. Bourdieu et Passeron (1970) ainsi que Karaki (2023), à 50 ans d’intervalle, nous le rappellent : la méritocratie relève d’une fable séduisante, mais trompeuse. Ce narratif s’est imposé partout, dans nos projets et notre souhait de devenir la meilleure version de nous-mêmes, dans le succès du développement personnel, dans les pratiques d’intervention sociale et la surutilisation du contrat, jusque dans l’enseignement supérieur et son rituel de grades. Quelques exemples, sortis évidemment de leur contexte, viennent servir d’argument d’autorité à cette fable, comme celui de Steve Jobs (ancien patron d’Apple), présenté comme un jeune « défavorisé » qui, par le biais d’un brillant parcours transclasse, s’est réinséré en réussissant ses études… Partout, l’idée est la même : quand on veut, on peut. Ceux qui réussissent sont félicités et ceux qui échouent pointés du doigt, au nom des valeurs morales que sont le courage, l’effort et la persévérance. Le corollaire est connu : c’est la personne qui est au centre de toute action politique à travers des mesures telles qu’activation, sanction, sélection, responsabilisation et culpabilisation, objectifs et contrat, évaluation, projet individualisé, etc. Pourtant, ce qui est déterminant reste le contexte. La réussite dépend, en fin de compte, si peu de l’individu. Reconnaitre l’importance du contexte dans les parcours personnels ne signifie pas nier toute forme de responsabilité individuelle ou nier l’importance que la personne se sente actrice. Cela permet juste de ne pas moraliser une problématique sociale et de rappeler que le politique doit plus travailler à l’évolution des structures et de l’accès aux droits que d’attendre tout du citoyen. Pourtant, la fraude sociale présumée occupe plus les esprits et les débats que le taux de non-recours aux droits et aux aides disponibles. Une fable se laisse saisir plus facilement que de la sociologie politique. Le discours néolibéral, avec ses raccourcis simples et « logiques », nous pousse à croire que l’assistanat est du même côté que le paternalisme, la déresponsabilisation, l’infantilisation et la victimisation de l’autre. Ce narratif est d’autant plus glissant que l’AS travaille avec un individu ou une famille et que les ressources les plus activables dans ce face-à-face sont les ressources des personnes – rarement les déterminants sociaux et culturels. Alors, évidemment, l’AS va accompagner la personne pour qu’elle se remobilise, pour qu’elle reprenne un peu de pouvoir sur sa vie, qu’elle se fixe de petits objectifs, atteignables. Mais elle devra le faire en sachant, avant tout, que le contexte est plus déterminant que la volonté individuelle. Samah Karaki (2023, p. 136) va jusqu’à inverser la formule : « Quand on peut, on veut ! »

Voilà, critiquer le nom d’« assistante sociale », c’est obéir, sans le savoir, à un discours que nous dénonçons. Engager une AS, la nommer « assistante sociale » avec une petite lumière dans les yeux, c’est faire un peu acte de résistance et d’insolence en se moquant du narratif méritocratique ; c’est rappeler que le travail social appartient aux AS et aux TS et qu’accompagner une personne nécessite écoute, alliance et… assistance. Et, ensuite, à bien y réfléchir, être Assistante Sociale, c’est, en fin de compte, être l’assistante de la dignité et de l’émancipation de la personne. Mais ce qui nous ennuie bien plus, c’est que la personne qui rencontre une AS comprend, par effet miroir, qu’elle est définie comme assistée. Et c’est peine perdue de lui parler des années 70…

Le titre et la fonction

Le désamour autour du terme de l’AS n’est pas le seul facteur qui explique la diversification des intitulés des offres d’emploi dans le secteur social. Le travail social est une discipline où le sens est cardinal. Les dilemmes éthiques – entre règle et valeur, entre procédure et singularité – font partie de l’essence du métier. Il n’est donc pas étonnant que des fonctions plus ciblées aient émergé pour mieux refléter la diversité du travail à réaliser : médiatrice, accompagnatrice, intervenante psychosociale, etc. Chaque terme apporte une nuance, une couleur. Mais cette pluralité de noms n’est-elle pas contreproductive par rapport à la défense d’un travail de qualité et de valeurs professionnelles et déontologiques ? Lorsqu’un employeur engage une AS qui se nommera comme telle, le titre et la fonction ne font qu’un. Il s’agit d’une profession protégée (mais non règlementée), encadrée par un code de déontologie.  Une AS se réfère logiquement au code de déontologie des AS ; c’est naturellement moins clair pour un agent d’insertion ou un référent social. Le code de déontologie définit les contours du métier, décrit des balises claires et générales, quel que soit le secteur, quelle que soit la particularité de la fonction : médiation, accompagnement, insertion, animation, etc. Être AS, ce n’est pas qu’intervenir, c’est travailler au nom de l’émancipation et de la justice sociale, à l’accès aux droits ; c’est accompagner un sujet digne et compétent ; c’est refuser toute instrumentalisation de la mission, c’est dénoncer, relayer, interpeler, etc. et parfois au nom de ces valeurs, c’est devoir travailler dans la clandestinité et assumer la dimension critique et subversive du métier. Dans des situations de rappel à l’ordre pour avoir dépassé son descriptif de fonction ou ne pas avoir respecté le cadre, dans des situations de désaccord avec des décisions au sein de son institution, l’AS pourra expliquer son positionnement, non pas « en son nom », mais « en notre nom ». C’est là toute la force d’un code de déontologie : il ne se contente pas de proposer des lignes directrices pour penser son intervention ou donner des droits à la personne accompagnée, il crée aussi les conditions d’une identité professionnelle collective. C’est au nom des valeurs reconnues par toute une profession que l’AS agit et non selon sa seule morale individuelle. Les intervenantes psychosociales, accompagnatrices, médiatrices sociales, etc. apparaissent bien plus isolées pour affirmer une identité et initier des débats éthiques, surtout si le rapport de force est disproportionné. Cela fait une réelle différence…

Bien plus, certains termes ont parfois une fâcheuse tendance à réduire le travail social à une sphère individuelle, à limiter le champ de l’action sociale à l’accompagnement individualisé et aux changements que la personne peut initier. Cela renvoie à nouveau à cette idéologie néolibérale où la personne accompagnée se doit d’être cette personne agile, souple, qui rebondit, qui combat vents et marées, qui ne doute pas et voit dans chaque échec un nouvel apprentissage. L’accompagnatrice sera une coach individuelle qui emmènera la personne vers l’atteinte de ses objectifs, vers le dépassement de soi et des obstacles. Ces méthodologies qui s’appuient sur des pratiques de développement personnel et de motivation sont évidemment intéressantes, elles font partie de la boite à outils de l’AS. Mais il est important de souligner qu’elles sont alimentées par le courant individualiste qui surestime les facteurs individuels dans le parcours de la personne et sous-estime les facteurs structurels qui font que de nombreuses personnes « stagneront » sans que cela soit « leur faute », qui perdront courage et se résigneront. Ce travail de médiation, de coaching sera souvent dépolitisé, s’éloignant silencieusement de tout combat collectif contre les injustices sociales. La déontologie de l’AS et la définition du travail social inscrites dans le code donnent des lignes de conduite qui allient intervention sociale personnalisée, analyse du contexte et devoir d’interpellation. Ces principes déontologiques intègrent évidemment le bon sens de ces approches de développement personnel quand elles sont sérieuses et éprouvées, mais en les contextualisant et en faisant de l’AS une réelle travailleuse du social.

Les champs du travail social sont nombreux, divers, parfois diffus, se déployant aussi dans le domaine de la culture, de la santé, de l’économie. Il existe différents secteurs, différents ministères qui subsidient différentes actions sociales. Nous n’avons pas d’ordre comme au Québec, ni de Haut Conseil en Travail social comme en France, qui réuniraient les TS. Le travail social n’est pas considéré comme une discipline propre. L’appellation de toutes ces fonctions, si elles sont manifestement porteuses de sens, ne mène pas vers une force collective et le développement d’outils pour négocier, questionner, contrer, élargir le champ de travail, résister aux injonctions, etc. Il apparait crucial de parler collectivement autour d’un même socle de principes et de valeurs, en phase avec des réalités sociales pour lesquelles le monde professionnel du travail social a développé une réelle expertise.

Le travail social, une vocation ?

Nous l’avons déjà évoqué, quand on examine de plus près les offres d’emploi destinées aux TS, on s’aperçoit assez rapidement que les employeurs recherchent naturellement des personnes avec un diplôme d’AS, mais pas que… Des diplômes d’éducatrice, un baccalauréat en psychologie, des bacheliers pédagogiques ou en sciences humaines permettent aussi de postuler. Le CVTS (Comité de Vigilance en Travail Social), dans sa volonté de construire les savoirs avec ceux et celles qui  réalisent le travail social, observe avec intérêt cette réalité. Sur le terrain, les frontières « classiques » entre les diplômes « historiques » s’estompent : autour d’une même table et d’une même fonction se côtoient des TS aux parcours variés. En préambule, il est utile de rappeler que les différentes formations historiques – assistante sociale, éducatrice spécialisée, psychologue – possèdent chacune leurs spécificités. En 2024, l’Ares (Académie de recherche et d’enseignement supérieur) a mené une réflexion, à partir de rencontres avec des acteurs de terrain, sur les formations d’assistante sociale et d’éducatrice spécialisée. Cette analyse a mis en évidence des différences marquées entre les fonctions sociale et éducative. Ces écarts justifient des approches distinctes dans la formation initiale et ne plaident ni pour une formation commune ni pour un tronc commun. Soulignons qu’en France, une réforme va  influencer en 2026 la formation d’AS et d’éducatrice spécialisée, en proposant un important tronc commun, ceci soulevant de vives inquiétudes dans certains milieux professionnels et de l’Anas (Association nationale des assistants de service social). La fonction sociale est différente de la fonction éducative à bien des égards : le travail quotidien, le rapport à l’autre, les enjeux éthiques sont porteurs de particularités qui nécessitent des formations spécifiques. Le rapport de l’Ares insiste toutefois sur l’importance d’une connaissance mutuelle entre professions, indispensable au développement d’une collaboration de qualité, ainsi que sur la nécessité pour les formations de rester attentives aux évolutions du terrain. Cela nécessite donc une vigilance accrue des écoles sociales pour proposer une formation en phase avec les enjeux du terrain et faire preuve d’agilité pour faire évoluer leur programme de formation. 

Évidemment, le travail social n’appartient pas qu’aux AS, aux éducatrices et aux psychologues. Sur le terrain, on observe çà et là une diversité de profils qui réalisent le travail social. Certaines directions, après une réflexion approfondie, font le choix de recruter des professionnels issus de formations variées afin d’enrichir la fonction sociale par davantage de créativité et de dynamisme. Des psys, des éducs, des AS occupent parfois la même fonction. Parfois, la diversité nous étonne. Dans les années 80, un prêtre-ouvrier met au travail, dans un certain flou législatif, des personnes en situation d’exclusion et invente les entreprises de formation par le travail (EFT) ; une diplômée en philo et lettres est engagée dans une petite association de promotion du logement (APL) et développe, avec son équipe, des pratiques innovantes dans le secteur du logement ; un ouvrier se forme pour devenir éducateur et devient éducateur technico-social ; les experts du vécu et les pairs-aidants jouent un rôle de plus en plus notable. La diversité est une richesse. Penser, ce n’est pas penser par soi-même, mais penser loin de soi. Parler avec une personne d’une autre culture pousse chaque TS à mieux percevoir et exprimer son propre point de vue, à s’oublier un peu pour entendre l’autre, pour entendre autre chose et construire un langage commun. Mais à y regarder de près, ces profils différents ont apporté de la créativité en occupant une autre place, dans le respect des fonctions et des formations. Certes, il existe quelques autodidactes à la « Django Reinhardt », mais la formation et le diplôme demeurent une base solide.

Pour comprendre l’ouverture de la fonction sociale à d’autres profils, une autre explication, plus préoccupante, émerge dans les discours et décisions politiques : il n’y a plus assez d’AS sur le marché ! En 2025, le métier est encore déclaré en pénurie par le Forem. Et les employeurs ne limitent pas ce constat qu’aux AS : les éducatrices, les ergothérapeutes, les infirmières manquent également à l’appel. Les CPAS et le secteur de l’Aide à la jeunesse sont particulièrement touchés, et les solutions proposées sont inquiétantes. Ainsi, en 2023, un projet d’arrêté modifiant l’arrêté du 5 décembre 2018, relatif aux titres et fonctions dans les secteurs de l’Aide à la jeunesse, proposait d’élargir la liste de diplômes reconnus pour exercer la fonction d’intervenante sociale. On y retrouvait des formations attendues : bachelier en psychologie, en sciences de l’éducation, en assistant en psychologie, en sciences sociales. Plus étonnants, farfelus, navrants sont les diplômes suivants : bachelier en assurances et en gestion du risque, technologue en imagerie médicale, bachelier hygiéniste bucco-dentaire, ou encore, agrégé de l’enseignement secondaire inférieur orientation électromécanique… Une ouverture qui interroge. Les représentants des secteurs concernés, l’Abfris (Association belge francophone pour la Formation, la Recherche et l’Intervention Sociale) ont heureusement réagi. L’arrêté1 paru au Moniteur belge a rectifié le tir en proposant une liste plus raisonnable pour occuper la fonction psychosociale : quelques bacheliers (assistante sociale, assistante en psychologie) et des masters (criminologie, sciences de l’éducation, sociologie, ingénierie et action sociales). Mais il n’y pas lieu de se réjouir, le programme de master ou de bachelier (de transition) en sciences sociales comprend très peu – voire pas du tout – d’activités d’apprentissage ou de stage centrés sur l’accompagnement et les valeurs déontologiques de la profession.

Dans les CPAS, la loi fédérale de 2002 précise que seules les personnes porteuses de trois diplômes (AS, infirmière en santé communautaire, infirmière sociale) sont autorisées à réaliser l’enquête sociale dans le contexte du droit à l’intégration sociale. Pour le droit à l’aide sociale, ce sont les entités fédérées qui peuvent apporter des changements. La Fédération des CPAS wallons a exprimé ses craintes, via un courrier adressé aux ministres compétents le 29 février 2024, par rapport à un projet du gouvernement fédéral qui propose d’assouplir les conditions de diplôme liées à la fonction d’assistante sociale, pour lutter contre la pénurie. L’avis défend bien la professionnalité de l’AS en mettant en avant les enjeux derrière cette solution rapide : 

Rappelons enfin que les travailleurs sociaux en CPAS ont besoin de se sentir valorisés et de retrouver le sens et les valeurs du travail social, avant tout. L’assouplissement des conditions de diplomation qui permettrait à des personnes ne disposant pas de leur bagage théorique et pratique d’exercer leur fonction, pourrait envoyer un message très négatif, voire dénigrant à nos assistants sociaux qui se battent chaque jour pour remplir leurs missions malgré toutes les difficultés auxquelles ils se heurtent. Cela n’est d’ailleurs pas sans rappeler l’ouverture de la pratique d’actes infirmiers à des aides-soignants qui avait été très mal reçue par les infirmiers diplômés. (Lepère, 2024, p. 5).

En 2024, le gouvernement flamand a sauté le pas en élargissant la liste de diplômes reconnus pour pouvoir exercer la profession d’AS en CPAS flamands : bachelier en orthopédagogie ou en sciences de la réadaptation sociale, master en sciences agogiques ou en sciences pédagogiques (spécialisation orthopédagogie). Et en octobre 2025, la ministre fédérale de l’Intégration sociale a envoyé une circulaire pour modifier la loi de 2002 afin que ces personnes aux formations éloignées du travail social puissent aussi réaliser une enquête sociale en Flandre (Van Bossuyt, 2025). Notons que la presse a fait aussi écho d’une autre solution évoquée : donner les tâches plus administratives à un personnel moins qualifié.

Les causes de la pénurie des métiers du social sont connues : conditions de travail dégradées, perte de sens face à la managérialisation du travail social, manque de temps, poids de l’administratif dans le travail quotidien, etc. Les conséquences sont diverses : turnover, réorientation, burnout, etc. Face à l’image écornée de la profession, de plus en plus d’étudiantes poursuivent leurs études vers des masters, espérant élargir leurs perspectives. Les employeurs et les travailleuses sont pris dans un dilemme : offrir un service de qualité et défendre l’exigence des diplômes tout en maintenant des services essentiels. Mais les causes sont aussi préoccupantes que les pistes proposées par le politique. Et nous avons l’impression que la professionnalisation du métier de l’aide, lentement gagnée depuis un siècle, est en train de régresser, sous les coups de boutoir de la nécessité de proposer des solutions rapides et de faire face à l’urgence. 

Et si cette légèreté dans les exigences s’expliquait aussi par le fait que le travail social concerne un public vulnérable, marginalisé, désinséré et donc à un « autre » qui est bien loin du « citoyen moyen » ? Il est difficile d’imaginer qu’on propose les mêmes largesses d’engagement pour la pénurie de médecins ou d’avocats, professions qui s’adressent à tout le monde, y compris au « citoyen moyen » et à ceux et celles qui ont imaginé de telles solutions… Il y a dans ces choix une méconnaissance du travail social qui conduit à un « déni de la formation et de la professionnalité des travailleurs sociaux […] un mépris de la parole des jeunes, des familles et familiers concernés par l’intervention sociale […] et une déconsidération des valeurs du travail social », comme l’affirmait l’Abfris dans son courrier du 15 septembre 2023 (Abfris, 2023).

Les TS elles-mêmes se sont habituées à travailler dans de mauvaises conditions. Le film de Pierre Schonbrodt (2024) Au suivant ! Le travail social sous haute tension met en lumière les dilemmes éthiques auxquels elles sont confrontées dans leur accompagnement social de personnes en situation de vulnérabilité. Pour continuer à travailler au nom de la dignité et de la justice sociale, il faut bricoler, sortir des cadres sécures, prendre des risques, travailler au-delà du raisonnable, etc. C’est comme si un chauffeur de bus, pour garantir le droit à l’éducation – conduire nos enfants à l’école – décide de rouler avec deux pneus dégonflés, en sortant de l’itinéraire légal prévu pour arriver à l’heure et en acceptant 30 enfants – 30 usagers – de plus que la capacité autorisée. Lors du colloque sur le travail social clandestin, un journaliste nous partageait sa réflexion : « Il n’y a plus que les travailleurs du care pour accepter de telles conditions de travail, sans se mettre en grève… » Travailler à flux tendu est devenu la norme. Les temps de recul, d’intervision, d’entretien sont rognés. Oubliés l’alliance, la co-construction et le soutien, négligés l’accueil et l’écoute, mise à mal la santé mentale des travailleurs sociaux. Quand les TS des CPAS et de l’Aide à la jeunesse font grève, c’est cela qu’elles dénoncent, rarement un salaire trop bas. Et elles ne désirent pas être remplacées par des « agents d’accompagnement », sans formation adéquate. « Le travail social est une profession basée sur la pratique et une discipline académique » (FITS, 2018, p. 4) affirme la Fédération Internationale des Travailleurs Sociaux dans sa définition du travail social. Bien sûr, le travail social ne s’apprend pas uniquement à l’école. Un diplôme ne suffira jamais, mais il demeure un socle. Les savoirs doivent se mêler aux expériences professionnelles, être bousculés par les émotions et les intuitions. Les convictions du moment devront être questionnées par l’expertise des personnes accompagnées. Et toute TS apprend qu’elle est un être humain situé et vulnérable. Cela s’apprend en formation et sur le terrain.

Le travail social ne se résumera jamais à une procédure à suivre, un plan d’action à mettre en place, un diagnostic à recopier, bref à quelque acte technique réplicable. Notre code de déontologie ne s’apparente d’ailleurs pas à un manuel IKEA qu’il suffit de suivre à la lettre. C’est Jeremy Bentham qui utilise le premier le terme de « déontologie » en 1816. « Deontos » renvoie au devoir (ce qu’il faut), mais aussi à ce qui est opportun ; et ce qui est opportun nécessite de la réflexion, des compétences et des marges de manœuvre. C’est ce sens que le philosophe a voulu retenir. Cet enjeu se retrouve aussi dans le nouveau code de déontologie belge francophone des Assistants sociaux et du travail social (CVTS, 2025), un texte général et inspirant, qui invite le TS à mobiliser son jugement critique (logos) pour imaginer les interventions les plus justes, les plus adéquates (deontos). Les repères déontologiques sont là pour éclairer, indiquer une direction, ouvrir le débat ; les valeurs propres au travail social se frottent d’ailleurs souvent au modèle organisationnel d’une institution, aux logiques de politiques sociales, voire aux intérêts différents des acteurs en présence. Ces dilemmes éthiques font partie du quotidien du travail social qui demeure un métier inconfortable, exigeant, humain. La formation et le diplôme constituent une garantie pour se préparer à ces fonctions. Cela suppose évidemment que la formation reste une formation professionnalisante, en lien avec les exigences du terrain. En 2024 d’ailleurs, un collectif réunissant des formatrices et formateurs d’AS et d’éducatrices spécialisées en accompagnement psychoéducatif, a rédigé le « Manifeste pour la formation en travail social » (CFTS, 2024) pour rappeler les exigences de cette formation. Mais l’image des dames patronnesses, pour qui la vocation primait sur une formation, n’est jamais loin, quand l’argent public vient à manquer… Et gageons, dans une vision optimiste de la situation, que ce n’est pas une volonté politique que d’éviter d’engager des AS pour préférer un agent non formé qui suivra les procédures, juste les procédures.

Voilà donc, écrire une offre d’emploi, engager une AS, la nommer « assistante sociale », c’est un acte politique. C’est se donner les meilleures chances d’avoir une professionnelle formée, porteuse de repères déontologiques, capable de contextualiser une situation dans sa dimension bio-socio-psycho-philo-économique. C’est choisir une professionnelle consciente de son histoire, capable de permettre à la personne accompagnée d’être un sujet autonome et un ayant droit  en tenant compte des contraintes liées à la collectivité. C’est accepter que les modèles d’intervention, les logiques managériales, les mécanismes de production des inégalités soient interrogés, que la place et l’expertise des personnes accompagnées soient éternellement débattues et reconnues.

En notre nom

Le CVTS s’est toujours adressé à l’ensemble des TS qui réalisent le travail social : les AS, les éducatrices, les cadres intermédiaires, les employeurs, les bénévoles, etc. Puisque le terrain est hétérogène, il est nécessaire de partager un référentiel commun fort. Le Manifeste en Travail social a ainsi réaffirmé les principes incontournables du travail social, en proposant un outil à disposition de tous ceux pour qui la définition du travail social de la FITS fait sens (CVTS, 2021). Le débat s’est réinvité en 2024 avec la disparition de l’Union Francophone des Assistants Sociaux qui portait le code de déontologie des AS. Fallait-il un code pour les AS ou aussi pour ces autres TS ? Il nous est apparu sage de réaffirmer l’importance de défendre le titre, la formation et la fonction d’AS. Mais fidèles à nos convictions – défendre les principes déontologiques et éthiques de toutes les travailleuses, quels que soient le secteur, la formation et l’expérience – nous avons décidé que ce code s’adresserait aussi à toutes les TS « dont les missions s’apparentent à celles des AS et répondent aux définitions reconnues du travail social » (CVTS, 2025, p. 7).

Le champ du travail social est vaste, diffus : il traverse les secteurs, les formations, les publics, les méthodes, les logiques de financement. Il flirte parfois avec la santé, la culture, l’économie. Mais à ce jour, aucun lieu transversal ne permet de nous rassembler. Et si l’on dispose désormais d’un nouveau code de déontologie, pour l’instant aucune volonté ne se manifeste en faveur de la création d’un ordre doté d’un pouvoir de sanction et de contrôle, car cela risquerait de figer le débat et de négliger la complexité des situations. Ceux et celles qui s’écartent des principes déontologiques ne sont pas toujours coupables : elles sont tantôt prises dans des dilemmes éthiques, tantôt enfermées dans des cadres institutionnels trop rigides « qui les empêchent », ou confrontées à des conditions pénibles de travail. Isolées, elles se sont parfois égarées dans les discours séduisants de la méritocratie, de la responsabilisation et de la moralisation des problématiques sociales. Il leur faut parfois simplement du temps, un espace collectif, une formation, une intervision, ou même un bistrot qui permettent de regarder un problème par un autre bout de la lorgnette… et ainsi se sentir à nouveau appartenir à une communauté. Ce code tire sa force et sa légitimité d’un collectif. Et tout nous pousse à cela, aujourd’hui : faire collectif, faire collectif entre professionnels, entre professions, entre secteurs, entre les services publics et associatifs. Comment ? Nous espérons que des TS, des employeurs, des fédérations s’empareront de ce code, car il a été pensé comme un outil dynamique, vivant et actuel. Pour qu’il joue son rôle, il doit être inscrit dans les projets pédagogiques, les règlements d’ordre intérieur, les contrats de travail, etc. Il doit aussi renforcer notre unité face aux courants qui voudraient détourner les TS  du cœur de leur métier. La vigilance s’est toujours imposée afin que les TS ne deviennent pas les « bras armés du social » (Vrancken, 2002, p. 45). Cette résistance inspirée par notre déontologie ne pourra se construire qu’au sein d’un véritable collectif. Le code de déontologie peut être un outil au service de ce collectif, en rassemblant l’ensemble des TS autour d’un même texte de référence. Il est fondamental que les TS parlent d’une même voix afin de renforcer notre légitimité comme acteurs politiques. Cela commence en rédigeant une offre d’emploi. Et cela doit se poursuivre collectivement. 


Bibliographie

  • Association Belge francophone pour la Formation, la Recherche et l’Intervention Sociale. (2023). Le métier d’éducateur dénié : lettre en réaction à l’élargissement de l’accès aux fonctions éducatives. Consulté le 6 avril 2026 sur https://www.abfris.be/evenements
  • Blum, C. (2006). Le nouveau Littré. Éditions Garnier.
  • Bourdieu, P. & Passeron, J.-C. (1970). La reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement. Éditions de Minuit.
  • Karaki, S. (2023). Le talent est une fiction. Déconstruire les mythes de la réussite et du mérite. JC Lattès.
  • Vrancken, D. (2002). Le crépuscule du social. Éditions du Labor.
  1. Arrêté du Gouvernement de la Communauté française relatif aux conditions générales d’agrément et d’octroi des subventions pour les services visés à l’article 139 du décret du 18 janvier 2018 portant sur le Code de la prévention, de l’aide à la jeunesse et de la protection de la jeunesse.

Philippe Degimbe


Auteur

J’ai travaillé une quinzaine d’années sur le terrain associatif carolo dans un centre de service social. J’ai ensuite rejoint progressivement une école sociale (HELHa – Issha à Mons), où j’enseigne la méthodologie, la déontologie et l’éthique. Avec l’appui de mes collègues et en dialogue avec les étudiantes et étudiants, je contribue à former — sans se conformer ni performer — les futurs assistantes sociales et assistants sociaux. Je suis membre du bureau du CVTS depuis dix ans et participe, depuis sa création, à l’organe d’administration de l’asbl Relogeas, une association dynamique et joyeuse.