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Radicalisation

Numéro 3 - 2015 par Christophe Mincke

mai 2015

Je l’ai connu quand j’étais gosse. Il habi­tait à quelques mètres de chez moi, avec ses cinq frères et sœurs. Sa mère avait l’accent fran­çais. Elle était d’origine maro­­co-algé­­rienne. Son père était algé­rien. C’était un gamin comme les autres. Je l’ai recroi­sé il y a quelques années, lui et sa femme née au Maroc. Ils habitent à nouveau […]

Billet d’humeur

Je l’ai connu quand j’étais gosse. Il habi­tait à quelques mètres de chez moi, avec ses cinq frères et sœurs. Sa mère avait l’accent fran­çais. Elle était d’origine maro­co-algé­rienne. Son père était algé­rien. C’était un gamin comme les autres.

Je l’ai recroi­sé il y a quelques années, lui et sa femme née au Maroc. Ils habitent à nou­veau près de chez moi.

Ils font par­tie des gens les plus doux, les plus aimables et les plus ser­viables que je connaisse. Ils ont trois enfants qu’ils éduquent dans le res­pect d’autrui. Leur pre­mière est dans la classe de mon der­nier. Pleine de vie et mali­cieuse, elle est de ces enfants qui donnent envie d’en avoir.

Il tra­vaille et retape sa maison.
Elle est femme au foyer faute de trou­ver un boulot.

Ils ne dépendent de per­sonne, parlent par­fai­te­ment fran­çais, sont res­pec­tueux des lois et d’autrui. Des exemples d’intégration. Mais n’est-ce pas une insulte que de par­ler d’intégration ? Il est né ici après tout. Comme moi. Il est d’ici, autant que moi. Elle est née « là-bas », mais ça ne semble pas poser le moindre problème.

Si, quand même. Ils sont musul­mans. Ah oui, ces choses arrivent avec ces gens-là. En outre, par choix per­son­nel, elle a déci­dé de por­ter le voile. Une manière de vivre sa foi et les dogmes de l’islam ? Une inter­ro­ga­tion sur ce qu’elle garde de son pays d’origine ? Une manière de déci­der ce qu’elle veut être ? Une façon de reven­di­quer ce qu’elle est lors même qu’elle est mon­trée du doigt ? Un désir de se vêtir comme cela parce qu’elle pense que ça lui cor­res­pond ? Sans doute un peu de tout ça. Je ne l’ai pas cui­si­née sur le sujet. Pour­quoi le ferais-je ?

On la regarde de tra­vers, par­fois. Lui aus­si. Est-ce qu’il ne la for­ce­rait pas à por­ter le voile ? Quel mari est-il ? Et quel père ? Vous savez com­ment sont les musul­mans, hein, mon bon Mon­sieur. Il ne faut pas vous faire un des­sin, n’est-ce pas ?

Et puis, tous les jours, ils voient les man­chettes des jour­naux. On illustre le moindre article sur les musul­mans d’une pho­to de femme en niqab. On s’inquiète : « Islam, ce que per­sonne n’ose dire », « Com­ment les Frères musul­mans ont pris la Bel­gique en otage », « Faut-il avoir peur de l’islam ? », « Radi­ca­li­sa­tion en pri­son ». Jusqu’à la nau­sée. Dans le cani­veau, dans la fange, trai­nés. Rien n’est trop bas, trop imbé­cile, trop cari­ca­tu­ral pour par­ler de « ceux-là ».

Dans les débats télé­vi­sés, au JT, sur les forums en ligne, à la radio, à lon­gueur de cartes blanches, dans le regard des gens, l’islam, vu comme un mal abso­lu, un ferment de vio­lence, de ter­ro­risme. Jamais comme quelque chose d’anodin ou de posi­tif : croire en quelque chose, avoir des valeurs, être atta­ché à des prin­cipes. De simples croyants vus au tra­vers du prisme de l’«islamo-fascisme » et de la « radicalisation ».

Et puis, on rejette le fou­lard de par­tout… oh, par­don, les « signes reli­gieux osten­ta­toires », rien à voir avec une foca­li­sa­tion sur les musul­mans, bien enten­du. Elle vou­drait reprendre des études, mais où accep­te­ra-t-on son voile ? Et qui l’engagera après ? Et qu’arrivera-t-il si leur fille, deve­nue grande, veut por­ter le fou­lard ? N’aura-t-elle accès qu’à des écoles de second niveau ? Et s’il n’en reste aucune pour tolé­rer que l’on se couvre les cheveux ?

Tout cela est trop pour eux. Ils viennent d’annoncer leur départ. Ils ont ache­té une mai­son au Maroc. Ils font le che­min inverse. Mais ils ne sont pas pous­sés par la faim, par la guerre, par l’oppression poli­tique ou par le chô­mage… Ils ont pour­tant tout ici. Sauf une chose, le droit d’être, en paix, ce qu’ils sou­hai­taient être. Ce droit qu’ils recon­naissent bien volon­tiers aux autres, on le leur refuse à force de tra­cas­se­ries et de brimades.

Elle est là aus­si, la radi­ca­li­sa­tion. Celle du rejet. Une radi­ca­li­sa­tion bien de chez nous, heu­reu­se­ment. De celles sur les­quelles on peut fer­mer les yeux.

Christophe Mincke


Auteur

Christophe Mincke est codirecteur de La Revue nouvelle, directeur du département de criminologie de l’Institut national de criminalistique et de criminologie et professeur à l’Université Saint-Louis à Bruxelles. Il a étudié le droit et la sociologie et s’est intéressé, à titre scientifique, au ministère public, à la médiation pénale et, aujourd’hui, à la mobilité et à ses rapports avec la prison. Au travers de ses travaux récents, il interroge notre rapport collectif au changement et la frénésie de notre époque.