Qui n’est pas avec nous… #FreeSZFE ou l’histoire d’une jeunesse face à la dictature culturelle hongroise
Pays d’un peuple d’éternels nomades, orphelin au milieu de cette Europe centrale qui commence et finit avec lui, la Hongrie est à la fois partout et nulle part. Découpée et distribuée en guise d’offrande pour la paix à Trianon, elle pleure aujourd’hui encore ses populations rejetées en dehors de ses frontières, et aime à baigner ses blessures dans […]
Pays d’un peuple d’éternels nomades, orphelin au milieu de cette Europe centrale qui commence et finit avec lui, la Hongrie est à la fois partout et nulle part. Découpée et distribuée en guise d’offrande pour la paix à Trianon, elle pleure aujourd’hui encore ses populations rejetées en dehors de ses frontières, et aime à baigner ses blessures dans l’amertume des injustices du passé. Loin d’elle la fière férocité d’Attila, son quotidien s’alimente plus que jamais de l’image de victime qu’elle a depuis lors soigneusement entretenue. De Trianon à Bruxelles, les cent ans passés ne sont finalement qu’un saut de puce.
Le despotisme en héritage
Dans ce pays qui fait de l’Histoire son présent et où l’adhésion à une « culture chrétienne » conservatrice constitue pour le gouvernement l’un des plus grands et plus fertiles terrains de ralliement de la population, le mot libéral a depuis longtemps remplacé celui de communiste au rang d’insulte politique suprême. Après l’entrée en scène du nouveau gouvernement Orbàn en 2010, tous les champs propices à l’expression d’un courant libéral se sont ainsi vus rasés un par un, au profit d’une politique guidée par la peur de la pensée qui n’est guère étrangère aux régimes autoritaires. Après tout, au-delà de tous les exemples possibles de la « vraie » histoire, le Big Brother d’Orwell et même la Dolores Ombrage de J.K. Rowling nous ont montré que l’ignorance est un instrument privilégié de tout gouvernement qui craint son peuple. Par le biais de l’éducation, on s’attaque ainsi en priorité à tout ce qui éveille et stimule, tout ce qui est « trop européen » et « trop peu hongrois », pour imposer en échange un programme strictement défini, sans latitude accordée aux enseignants par ailleurs désespérément sous-payés et démesurément sur-veillés. Les nouveaux manuels scolaires, uniformisés et édités par une entité centralisée approuvée par le ministère, n’hésitent d’ailleurs pas à apporter quelques corrections à la réalité.
Ce que nous appelons en français éducation s’exprime en hongrois de deux façons : le premier mot, oktatàs, fait référence à l’instruction, à l’apprentissage, tandis que le deuxième nevelés se rapporte davantage aux termes élever ou façonner, sans trouver de véritable équivalent dans les langues étrangères. Le nouveau programme, centré autour de cette seconde fonction, met ou remet en place les cours de religion et d’éthique et le sport quotidien obligatoire, même en l’absence d’infrastructures adaptées dans une grande majorité d’écoles, destinés à fabriquer le « bon hongrois » chrétien, doté d’une certaine conscience sociale et patriotique. Une nouvelle structure bureaucratique gouvernementale pour la coordination de l’enseignement est mise en place, mais s’avère rapidement être un échec monumental, qualifié d’inefficace et même de contreproductive. Elle est encore opérationnelle aujourd’hui.
Croisades morales, croisades culturelles
Sous le régime Orbàn, l’éducation devient non seulement une affaire nationale, mais une affaire morale. L’image de la députée Dóra Dúró déchirant en pleine conférence de presse un livre de contes inclusif des identités LGBTQIA+, sous prétexte que celui-ci viserait à « propager l’homosexualité », donne alors de quoi faire des cauchemars.
Dans ces conditions, il n’était qu’une question de temps avant que l’art et l’enseignement artistique, nourris par l’imagination et libéraux par essence, ne soient déchiquetés à leur tour. Depuis plusieurs années, le gouvernement pointe déjà du doigt les méthodes d’enseignement « trop libérales » qui caractérisent notamment les établissements d’enseignement artistique supérieur, et ne cesse d’opposer dans son discours valeurs hongroises et les autres, notoirement indéfinies, mais généralement associées à la migration et à la multiculture, le plus souvent imposées par ce tyran sans corps, mais intrinsèquement mauvais dans l’âme qu’est Bruxelles.
À la suite d’une affaire de harcèlement dénoncée au sein d’un éminent théâtre de Budapest, il tient alors l’occasion rêvée de faire de la sphère artistique la prochaine cible de sa croisade culturelle. La réforme qui nous mène in fine à la révolte des étudiants de l’Université d’art dramatique et cinématographique (en hongrois Színház- és Filmművészeti Egyetem ou SZFE) en septembre 2020, voit le jour en 2019 et projette de confier la propriété et la gestion de chacun des établissements concernés à une fondation dotée d’un conseil d’administration composé exclusivement de personnes proches du gouvernement. Le « changement de modèle » qu’elle impose, destiné notamment à éradiquer un état d’esprit qualifié, entre autres, d’anarchiste, doit être effectif dès la rentrée de 2020. Si l’autonomie de l’université et la liberté académique sont les principales victimes de cette restructuration, avec elles se suspendent les carrières brillantes de nombreux et nombreuses professeur(e)s qui manifestent leur désaccord en démissionnant. La triste vérité est qu’elle ne marque cependant nullement la fin de la démocratie qui, elle, est déjà un souvenir bien lointain.
L’attaque aussi sournoise d’une université n’est d’ailleurs pas une nouveauté dans l’arsenal politique du gouvernement. Après l’exil forcé de la Central European University (CEU) faisant suite à la campagne tentant de faire du philanthrope György Soros un bouc émissarisation, le gouvernement a en 2019 également restreint l’autonomie et le budget de l’Académie hongroise des sciences (MTA), première institution de recherche du pays. Si la Cour de justice de l’Union européenne a récemment autorisé le retour de la CEU à Budapest, la liberté de la recherche scientifique ne s’en trouve pas pour autant restaurée.
Ce serait cependant une grossière erreur que de sous-estimer l’amour que porte la jeunesse hongroise à l’art, et ce n’est pas la première fois qu’elle en fait l’instrument de son propre sauvetage.
Naissance d’un mouvement
Le 1er septembre 2020, les étudiants de la SZFE assiègent le bâtiment central de l’université, rue Vas dans le huitième arrondissement de Budapest. Le vieux bâtiment construit dans les années 1940, abrite entre autres leur internat. Bien plus que leur université, ce lieu est leur maison, c’est ici qu’ils vivent, ici qu’ils travaillent jour et nuit, un endroit rempli de leur talent, leurs idées, douleurs et créations, de tout ce qui est moqué, maltraité et balayé d’un revers de la main par ceux qui en sont effrayés. C’est ici qu’ils barricadent leur art pour les semaines à venir, pour lutter, non pas contre ceux-ci, mais pour ceux-là. Ce qu’ils demandent parait à la fois simple et impossible : autonomie garantie, retrait de la loi portant restructuration de l’université, rétablissement des autorités dans leur forme et leurs attributions originales. En attendant de pouvoir négocier, ils empêchent les nouveaux dirigeants de prendre possession des lieux.
Jusqu’au 10 novembre où la crise sanitaire les force à abandonner leurs postes, les étudiants, professeurs et anciens dirigeants de l’université montent la garde, debout sur la marquise en béton où ils se relaient jour et nuit, pour protester en silence contre les injustices de ce pouvoir qui n’hésite pas à piétiner son patrimoine et son peuple. La manière dont ils sont traités par les politiques, ridiculisés et infantilisés par une partie trop importante de l’opinion publique, leur est insupportable. À travers les revendications d’indépendance qui leur sont propres, ils se portent alors ambassadeurs de la liberté académique et artistique pour l’ensemble du pays.
Durant les deux mois et demi que durera le siège, la campagne #FreeSZFE, dont la main blanche sur fond rouge devient le symbole, est portée bien au-delà des murs qui lui servent initialement de remparts. Tous les jours, la rue Vas se remplit de foules venues apporter du matériel et des provisions, mais aussi un soutien moral indispensable. Encouragés dès les premiers jours par des personnages de la sphère artistique nationale et internationale, réconfortés par les autorités de nombreuses universités étrangères, les étudiants de la SZFE rédigent à l’attention du gouvernement un document posant les bases d’une possible négociation. Le 6 septembre, c’est une chaine humaine de près de six kilomètres s’étendant du bâtiment de l’université jusqu’au parlement qui le transmet, maillon par maillon et dans le respect des consignes sanitaires, à ses destinataires. Plutôt que de se prêter à la conversation, les nouvelles autorités entendent délocaliser l’enseignement afin de contourner l’obstacle posé par le siège.
Victoire interdite
Début novembre, alors que l’annonce d’un deuxième confinement est imminente, les étudiants décident de troquer leur blocus physique pour la lutte « à distance », les réunions Zoom et la solitude soudaine de l’après-siège, mais ils sont loin d’avoir abandonné. Dans une série d’émissions de la Radio Interdite (Tilos Ràdiò), ils racontent maintenant l’aventure invraisemblable qu’aura été pour eux cette « première étape », comment ils ont assuré la continuité de leur formation au milieu de ce combat pour la liberté d’apprendre et de penser, mais aussi leur fierté d’être restés jusqu’au bout. Après tout, ils n’ont cédé à personne : sans virus, disent-ils, ils étaient prêts à y passer Noël, à y envisager une vie à long terme. En prenant la décision de rentrer « chez eux », ils savent qu’ils ont fait ce qui était juste et nécessaire.
Lorsque le gouvernement adopte en décembre la Lex SZFE, projet de loi visant notamment à invalider leur semestre, on comprend enfin que ces étudiants, sacrifiés pour l’exemple, ont quelque part déjà perdu face à une rhétorique politique qui rend définitivement impraticable le chemin qu’ils ont péniblement battu. Même si leur combat émane des valeurs et convictions intimes qui les unissent à leur métier, ils ne pourront résister éternellement à l’offensive incessante qui épuisera peu à peu leurs réserves matérielles et émotionnelles. La justesse de leur cause et le soutien populaire, déjà affaibli, ne suffiront pas à eux seuls pour remplacer le soutien institutionnel largement défaillant au niveau national.
À travers le voile rouge et blanc d’un optimisme cultivé depuis début septembre, on se souvient alors qu’au cours de l’Histoire, l’art et la culture ont si souvent été les cibles privilégiées de tout type de pouvoir. L’exemple français de la paralysie d’une culture jugée non essentielle dans le contexte actuel de pandémie nous a plus récemment appris que le sacrifice de la sphère culturelle n’est pas l’apanage des régimes ouvertement autoritaires. La culture apparait comme sacrifiable car par essence impossible à saisir et, par conséquent, difficile à défendre : elle est à la fois tout et rien. Là où elle appartient à chacun, elle n’appartient justement à personne, et qui s’en prend à elle peut donc s’attendre à s’en sortir victorieux. Dans cette perspective, l’histoire de cette jeunesse hongroise en quête d’indépendance nous mène alors à une question qui se déploie bien au-delà de son cas particulier : celle de la place réservée à la culture dans un monde où elle est à la fois présente et absente, inutile et indispensable, et où son impuissance liée à cette existence ambivalente et immatérielle se trouve exacerbée par l’exigence croissante de rentabilité à laquelle elle est incapable de répondre.
