Que suppose un travail social émancipateur ?
Qu’est-ce qu’un travail social émancipateur et que suppose-t-il dans nos pratiques de terrain ? Voilà les questions posées et portées par le Comité de vigilance en travail social (CVTS) lors de ses assemblées plénières de l’hiver 2023 et du printemps 2024. Trois groupes de professionnel∙les du social se sont attelés à y formuler des pistes de réponse, […]
Qu’est-ce qu’un travail social émancipateur et que suppose-t-il dans nos pratiques de terrain ? Voilà les questions posées et portées par le Comité de vigilance en travail social (CVTS) lors de ses assemblées plénières de l’hiver 2023 et du printemps 2024. Trois groupes de professionnel∙les du social se sont attelés à y formuler des pistes de réponse, à l’aide de la méthode d’analyse en groupe. Cet article se penche sur les analyses et les récits proposés par le groupe rassemblé à Bruxelles et animé par la Fédération des Services Sociaux.
Pourquoi poser la question de l’émancipation ?
Pour ses vingt ans d’existence en 2023, le CVTS a thématisé son assemblée générale autour du travail social clandestin. Le terrain se faisait écho d’une nécessité de plus en plus présente de travailler hors-les-cadres (institutionnels et parfois légaux) pour pouvoir rendre effectif l’accès à certains droits. En miroir à ce constat se faisait alors sentir la nécessité de travailler collectivement la boussole qui permet de situer sa pratique, lorsque les cadres censés la guider ne sont plus toujours effectifs, voire empêchent1 l’amélioration de la situation des personnes accompagnées.Là où les intervenant∙es de terrain disent devoir parfois « bricoler » au cas par cas, poser la question de l’émancipation est une façon de parler du sens du travail social, du « vrai boulot »2 et de la façon dont il peut encore exister dans les pratiques, les méthodologies et les postures des travailleur·ses de terrain. À titre d’exemple, on entend ainsi souvent parler de l’importance de la relation de confiance, mais du manque de temps pour la construire ; de la valorisation du faire « avec » et non « pour » la personne, mais du problème d’effectivité des démarches entreprises. Poser la question de l’émancipation dans le (et du) travail social, c’est aussi rendre explicites les tensions éthiques qui le traversent et les justifications qui permettent de trancher. C’est, enfin, aborder la dimension politique de l’intervention sociale (Laville & Salmon, 2022). Poser la question de l’émancipation, c’est toutefois risquer de s’inscrire dans la perspective de l’existence d’un travail social qui – dans le cas où seraient réunies toutes les bonnes conditions – autoriserait l’atteinte d’un tel objectif. On n’est en effet jamais très loin d’un narratif du travail social« pur » et « parfait » que le néolibéralisme aurait mis en danger. Néanmoins, cette perspective est peu sociologique et il est plus heuristique – comme le proposent Maes et Sylin (2019) – de considérer ce champ social comme traversé de contradictions. Les tensions sont alors considérées comme étant inhérentes à l’intervention sociale. Selon ce positionnement, les pratiques de déviance dans la traduction des finalités collectives qui servent de cadre au travail social sont alors également abordées comme étant courantes (et fonctionnelles). Les auteurs parlent de triple disjonction du travail social, dont l’une d’entre elles porte justement sur les moyens d’action à disposition de l’intervenant∙e social∙e. Cette disjonction « concerne la tension entre la réalité vécue et les attentes du bénéficiaire, d’une part, et l’ensemble des outils administratifs et matériels, […] d’autre part » (Maes et Sylin, 2019, p. 60). Pour le dire autrement, quand les aides octroyées ne répondent in fine qu’à la marge aux besoins réels des personnes accompagnées, il devient difficile de ne pas bricoler pour octroyer un maximum d’aides et, éventuellement, de légitimer des pratiques illégales – telles que le travail au noir par exemple – dont ils et elles se font les témoins. Si on considère donc les tensions du travail social comme lui étant inhérentes, il s’agit alors surtout d’examiner comment les façons de composer avec elles se transforment et se renforcent sous le poids des politiques néolibérales qui ne cessent de s’intensifier, du renforcement de la reddition de compte et de la tendance à la standardisation des pratiques dans une visée d’efficience.
De quoi est constitué le travail social au quotidien ? Quels sont les aménagements et accommodements que les travailleur∙ses s’autorisent ? Au nom de quoi ? Et avec quelles difficultés et conséquences ? Voilà les questions qui ont généré des récits et analyses de situations toutes traversées par des pratiques dites « hors-les-cadres ». Ce faisant, les travailleur∙ses racontent les boussoles qui orientent leurs pratiques.
Adapter la pratique à la situation3
Notre service a été contacté par une maman qui a fréquenté le service en tant que jeune fille. Elle habitait dans la rue de notre centre. Maintenant elle est maman de grands enfants, et vit plus loin [hors périmètre couvert par le service]. Elle nous a appelés pour son fils qui a 25 ans. Depuis le covid, il s’est enfermé dans un mutisme. Il ne parle plus du tout et refuse tout soin. Des équipes mobiles sont venues, [sans grand succès]. La maman a contacté notre service social, en accord avec son fils. Elle insistait sur le fait que ce soit nous qui rencontrions le jeune, parce que nous sommes jeunes nous aussi.
Cette situation montre qu’à côté de la logique de proximité géographique et de couverture territoriale propre à l’esprit du nouveau plan social-santé intégré4, les demandes qui parviennent à un service social sont aussi motivées par un autre sens de la proximité. Dans ce récit, la proximité ne convoque non pas la spatialité, mais bien une manière de se rapporter familièrement au monde (Thévenot, 1994) et de se « sentir à l’aise ». Le service social en question, bien que hors du territoire de domiciliation de la personne, lui est familier et, au vu des échecs d’autres dispositifs spécifiques de santé mentale à priori plus appropriés à la situation de son fils, la dame sollicite le service qu’elle entrevoit comme lui étant proche parce qu’elle le fréquentait étant jeune : « C’est très important quand une personne est attachée à un lieu de pouvoir se saisir de ça. » Cette proximité se joue aussi sur l’intervenant social qu’elle voit être jeune et racisé comme son fils. Il est ainsi davantage affecté dans ce qui le caractérise dans certains marqueurs sociaux que dans son statut ou diplôme d’intervenant social, statut qui passe en toile de fond de la relation d’aide, à tout le moins aux yeux de la bénéficiaire. Il se laisse délibérément affecter à cette place et être affecté par la situation (Favret-Saada, 1990) et s’appuie sur cette double affectation pour jauger de ce qu’il est bon et juste de faire face à la situation du fils enfermé dans un mutisme :
On s’est déplacés jusque chez eux. C’était très dur. Mon collègue a été chamboulé. La maman était perdue. Son fils est un jeune homme qui marche beaucoup. Quand on est arrivés, il était en balade. La maman a voulu nous faire voir sa chambre, en son absence, pour montrer l’état dans laquelle il l’a mise. On a refusé. Il n’était pas là. La maman était très stressée : « Il est malade. Schizophrénique ». Dans la famille, les gens se moquent de lui. […] J’ai proposé au jeune homme d’aller marcher, avec son frère et mon collègue. Quarante-cinq minutes jusqu’à Herman Debroux. Je pense que le fait de marcher et d’avoir un objectif, ça lui a plu. Il ne parle pas mais il rigole régulièrement. C’était perturbant de marcher avec quelqu’un qui ne parle pas. Je perçois qu’il y a une flamme mais qui est impénétrable. Je lui ai proposé une cigarette. C’était un moment de complicité. On s’est quittés. Maintenant, on se retrouve pour marcher toutes les semaines.
Que faire face à une situation qui ne présente pas les « prises » habituelles de l’accompagnement individuel ? En effet, en l’absence de la parole, on ne peut pas tout de suite s’assurer qu’il y ait un accord de la personne à être sollicitée par le travailleur social. On ne sait pas « par quel bout » prendre la construction d’une relation de confiance. Et puis, on n’est pas vraiment équipés dans le champ de la psychiatrie en tant que travailleur social et on peut craindre faire pis que mieux. Le premier geste a été d’aller sur le terrain du jeune, là où il se sent à l’aise, dans la marche.
Une personne du groupe renvoie ceci :
Les petits riens sont importants. Marcher c’est lui montrer qu’il a de la valeur. Tu le considères et tu lui montres. Les petits riens, on fait beaucoup ça dans notre boulot. Il y a une incarnation : Tu montres à cette personne qu’elle a sa place quelque part. […] Mon collègue parlait l’autre fois d’un concept de Lacan : « Le psy est le secrétaire de l’aliéné ». Toi tu peux être l’accompagnateur, le randonneur de l’aliéné. Le marcheur. Le silence pour lui ce n’est certainement pas une angoisse. C’est ton angoisse. En même temps raconte-lui tes journées et tu verras si tu le fais chier. En fait, bricole !
Hormis la pratique de la marche comme moyen d’accompagnement, la pratique hors cadre se concrétise aussi par le pas de côté vis-à-vis des compétences formelles, en mettant en œuvre un « travail psy sans être psy ».
Poser l’émancipation dans le travail social ne renvoie donc pas uniquement à l’émancipation des bénéficiaires mais également à la prise de distance des travailleur∙ses vis-à-vis de certains préceptes du travail social là où ceux-ci s’avèrent inadéquats ou, davantage encore, là où leur application stricte risque de produire davantage d’exclusion : « Tant que ça a du sens, le cadre on s’en fout. Le cadre est élastique. Le cadre, c’est le sac de courses en maille. Les mailles sont serrées, solides mais aussi extensibles ». Concrètement, cela peut se traduire par un accompagnement qui se concentre sur un sujet « à côté » de l’objet social premier du service social. Dans la situation du jeune homme mutique, il s’agit de marcher sans discuter, dans un quartier hors du périmètre du service, d’avancer sans demande spécifique, l’objectif étant uniquement la construction d’une présence de confiance. D’autres récits racontent également ce parti pris : un service qui traite les addictions accompagne une étudiante pour son mémoire d’études parce que sa dépendance à la kétamine ne peut être abordée prioritairement ; une conseillère emploi reçoit des personnes avec qui elle parle surtout d’autres choses que d’emploi ; une assistante sociale dans un service de santé mentale s’occupe des voyages aux quatre coins du monde d’une patiente et reste disponible pour elle, à distance, à chacune des épreuves qu’elle rencontre. On pourrait dire des situations où les bénéficiaires ne parviennent pas à « lâcher » leurs assistant∙e social∙e qu’elles sont le signe d’un échec de l’objectif d’émancipation. Mais le discours est ici tout autre : le maintien et l’entretien du lien sont inhérents à l’émancipation. Personne, en effet, ne se débrouille complètement seul : « On m’a dit que je crée de la dépendance chez l’autre. […]. Aujourd’hui, je me dis peu importe, pour autant que le cadre me le permette, si la personne revient longtemps, c’est qu’elle y trouve quelque chose. »
Quels horizons convoquer pour les bénéficiaires ?
Je travaille dans un centre PMS. J’ai été interpelée par une école inquiète pour un élève de 13 ans qui vient à l’école mais dort souvent en classe. Il est en décrochage. Je rencontre le jeune qui me dit s’en foutre de l’école. Il y va dans le seul but de ne pas causer des problèmes administratifs à ses parents. Quand je le questionne, il me dit qu’il veut travailler dans l’entreprise de son père. Je rencontre ensuite les parents, très sympas, qui tiennent le même discours. « On s’en fout de l’école. On a une bonne situation stable, on a une entreprise qui marche bien, l’avenir est tout tracé pour notre fils ». […] En tant que travailleuse sociale, qu’est-ce que je fais avec ça ? On est rodé par le système scolaire. J’étais bousculée dans mon cadre de travail. En réunion, j’ai dit « Faut-il appeler le service d’aide à la jeunesse ? ». Je me sentais mise à mal, et puis je me suis dit que c’était ma limite : « Qui suis-je pour juger cette famille ? », [tout en] ne sachant pas quoi faire par rapport à mon cadre de travail.
Au-delà de la tension entre l’existence de procédures à suivre en matière d’aide et de protection de l’enfance et le pouvoir discrétionnaire de l’assistante sociale (et de son équipe) d’activer une telle procédure, le récit expose la tension vécue face à des registres de justification qui potentiellement ne se rencontrent pas. Celui de l’assistante sociale (et de son mandat en PMS) de favoriser la scolarité comme moyen (théorique) d’émancipation ou d’ascension sociale, d’une part ; celui des parents, qui ne voient dans l’école qu’un système inutile dans un parcours assuré par ailleurs par l’entreprise des parents. La travailleuse expose en somme les cadres moraux qui peuvent se heurter dans un accompagnement, mais aussi dans une relation inégalitaire où le centre PMS a un pouvoir dont il peut user à différentes fins.
La réflexion sur ce qu’il est juste de faire passe dans ce cas-ci par une suspension, par la travailleuse sociale, de son jugement de valeur ou, à tout le moins, d’une prise de conscience de ce qui nous guide en tant que travailleur∙se social∙e dans les pistes et procédures qu’on active dans son travail. En suivant les récents travaux de Samah Karaki (2024) sur le caractère politique de l’empathie, on peut en effet souligner que « sous prétexte d’empathie, les gens ont tendance à croire qu’ils peuvent véritablement connaitre l’état d’esprit subjectif d’une autre personne, parfois même mieux que cette personne elle-même » (p.201). Elle démontre toutefois qu’on est plutôt enclin à condamner les agirs des personnes qui ne sont pas « similaires à soi », l’empathie étant plutôt réservée à celles et ceux qui « nous ressemblent ». L’horizon de l’émancipation passe alors plutôt par le fait d’accepter qu’on ne sait pas toujours mieux que l’autre ce qui est bon pour lui ou elle.Cette suspension du jugement passe par ailleurs par une réflexion critique sur le contexte sociopolitique dans lequel s’inscrit la mission du∙de la travailleur∙se social∙e. Le narratif de l’école comme institution émancipatrice ne tient en effet pas. En cela, les choses n’ont pas beaucoup bougé depuis la publication des Héritiers de Bourdieu et Passeron en 1964. L’école reste productrice et reproductrice des inégalités sociales, et l’histoire de cet élève de 13 ans en est sans doute une simple illustration. Comment alors, en tant qu’assistant·e social·e, soutenir le discours de l’importance de rester à l’école ? L’inconsistance de l’idéal d’une école émancipatrice fait aussi écho à celle du narratif de l’emploi comme rempart contre la pauvreté5. Cette conseillère emploi d’un service social raconte le même souci d’arriver à soutenir un discours et un accompagnement vers la reprise d’un travail :
Je reçois des personnes en recherche d’un emploi, souvent orientées par Actiris et très souvent par le bouche-à-oreille. Ce qui m’anime et m’inquiète ce sont les politiques d’activation et le futur gouvernement. […] Ce que je fais, ce n’est peut-être « pas bien » mais je permets à ces personnes de préserver leurs droits. Et je parle de plein d’autres choses avec ces personnes. Ça compte. J’ai ouvert des portes dans ce bureau. Des personnes continuent à venir pour ça. J’oriente aussi si nécessaire. On parle d’emploi, on rêve d’un emploi, mais je ne sais pas s’il y aura un emploi pour elleux, et quel emploi.
Le travail se fait ici à côté du cadre politique et institutionnel tout simplement parce que le∙la travailleur∙se ne peut pas appuyer un discours auquel il ou elle ne croit pas. Cela ne veut toutefois pas dire que rien n’est fait, au contraire. On tente de maintenir les droits, on se fait « la plume des personnes en situation de fracture numérique », on crée un « groupe solidaire d’expression citoyenne », on s’assure de garder le contact avec une personne qui a des problèmes de santé mentale, etc. En termes de posture, les travailleur∙ses proposent l’idée de juste proximité en lieu et place de la marotte de la crainte d’excès de proximité. Ils et elles mettent également au centre de leurs actions la nécessaire interrogation sur le désir : on désire quoi pour qui ? Quel est le désir des personnes accompagnées ? Le « vrai boulot », celui qui fait sens, est alors avant tout le travail de petits pas, « on ne déplace jamais de montagnes ».
Ce qui aide et permet le « vrai boulot »
Le travail social ne se fait jamais seul. Il apparait que ce qui fait toute la différence dans la possibilité et l’aise avec lesquels travailler hors cadre est le degré de liberté que laisse une équipe, voire l’institution, de s’écarter des sentiers habituels lorsque les situations l’exigent :
Si on en parle à mon CA, on nous dit réoriente. Chez nous, on réoriente vite : « Non on ne fait pas ça ». [Les bénéficiaires] ont eu tellement de portes fermées « tu ne colles pas à nos publics ». À force de fermer des portes à ces profils, tu les perds. […]. Ça implique de sortir du cadre, mais pas que du cadre légal, aussi de ta zone de confort.
Face à la complexité et au caractère multifactoriel des situations rencontrées au sein des services, les travailleur∙ses sociaux∙ales décrivent le dilemme entre, d’un côté, favoriser l’orientation vers un autre service, pressenti comme plus à même de répondre aux besoins ou à la demande d’une personne et, de l’autre, décider de la prendre en charge (quitte à aménager un peu le cadre de l’organisation) afin d’éviter des formes de relégation systématique :
Face à une situation qui sort des clous du travail classique mené par l’institution, il faut arrêter de d’office relayer, et plutôt agir, y aller. Parce qu’à force de fermer les portes à ces personnes, tu renforces leur sentiment d’indésirabilité.
En effet, être un service spécialisé dans un champ (tel que les services de santé mentale et psychiatrie, les services qui traitent les problématiques de drogues, les centres PMS du champ scolaire, etc.) permet à la fois la mobilisation d’un savoir professionnel éprouvé et adapté et empêche parfois la prise en charge de personnes qui ne rentrent dans aucune case : « On se retrouve avec des gens trop fous pour être addicts, trop addicts pour être fous ». Toutefois, opter pour un accompagnement qui fait sortir d’une zone de confort ne s’improvise pas. Les travailleur∙ses racontent en effet que, pour pouvoir améliorer la situation des personnes accueillies, il est nécessaire de construire et de s’appuyer sur un réseau d’acteurs complémentaires. Si l’on revient au récit de la marche mutique, le travailleur social y précise que, pour s’assurer de la pertinence de ses tâtonnements sur le terrain de la santé mentale, il s’est mis en lien avec des équipes mobiles spécialisées dans le domaine.
S’intéresser aux récits pour complexifier le narratif
Au travers des récits analysés en groupe, les professionnel∙les racontent en somme comment le travail social se réalise sur le fil entre les demandes institutionnelles, les cadres politiques qui régulent leurs missions, et les objectifs et le sens qu’iels donnent à l’exercice même d’aider les gens. Ces récits sont précieux car ils permettent d’opposer la complexité du réel aux narratifs simplistes que les politiques s’évertuent à produire et de donner à voir là où ces politiques ne fonctionnent pas (si l’on s’en tient au registre de l’efficacité) et surtout compliquent la pratique du travail censé y répondre. On peut en cela rejoindre la proposition de Guillermo Kozlowski (2017, cité par Maes et Sylin, 2019), qui est de :
sortir du point de vue général, valable pour tous et partout, de la représentation et fabriquer des savoirs situés. Non plus « ce qui parle de tout le monde », mais « ce qui parle à tout le monde ». Peut-être chercher un peu partout, théoriquement et pratiquement, comment des images complexes peuvent remplacer la représentation.
Maes et Sylin démontraient de la sorte dans leur article de 2019 que la déviance est aujourd’hui consubstantielle au travail social et que le « bricolage » que mettent en œuvre les travailleur∙ses sociaux.ales n’est pas seulement pratique, mais aussi producteur de savoirs qui offrent la possibilité d’une autre définition des « finalités collectives ». Voilà pourquoi il importe de ne cesser de les publiciser. Si les récits entendus et passés au crible ne peuvent prétendre représenter l’ensemble des questions qui traversent le travail social, ils ouvrent la possibilité d’un renversement de logique narrative. Le fait que les professionnel·les du social travaillent avec et contre un contexte d’appauvrissement généralisé dont la causalité est envisagée à l’échelle des individus – l’activation, la responsabilisation, etc. – les rend témoins en première ligne des espaces où ce narratif résiste à la réalité. Le travail hors-les-cadres et le bricolage se donnent alors à voir non pas comme une lubie de travailleur·ses étiqueté·es « de gauche », mais bien comme l’expression des seules façons de faire qui permettent encore des formes de survie des bénéficiaires concerné∙es et d’effectivité dans le travail d’accompagnement.
Comme le soulignent Laville et Salmon (2022) dans leur ouvrage sur le travail social indiscipliné, il ne s’agit alors pas seulement de « chahuter les crédos sédimentés [mais] aussi [de] bousculer les méthodes dictées par les institutions commanditaires. Aujourd’hui, les contestations ne portent pas uniquement sur les solutions préconisées mais sur la manière dont les questions sociales sont posées » (pp.58 – 59). C’est dans la poursuite du travail de publicisation de ces savoirs de terrain que se jouera – possiblement – l’élargissement des capacités d’intervention.
Bibliographie
- Bidet A. (2011), L’engagement dans le travail. Qu’est-ce que le vrai boulot ? Paris, PUF.
- Breviglieri M. (2005). Bienfaits et méfaits de la proximité dans le travail social. Dans J. Ion (Éd.), Le travail social en débat(s) (p. 219 – 234). La Découverte.
- Favret-Saada, J. (1990). Être affecté. Gradhiva – Revue d’histoire et d’archives de l’anthropologie, n°8, p. 3 – 9.
- Karaki, S. (2024). L’empathie est politique. Comment les normes sociales façonnent la biologie des sentiments. JC Lattès.
- Laville, J.-L. & Salmon, A. (2022). Pour un travail social indiscipliné. Participation des citoyens et révolution des savoirs. Erès.
- Maes, R. & Sylin, M. (2019). Le travail social. De la traduction à la déviance. La Revue nouvelle, n°74(1), p. 56 – 66.
- OSSB – Observatoire de la Santé et du Social de Bruxelles-Capitale – (2025). Travailler et vivre en précarité, pauvreté en région bruxelloise. Commission communautaire commune – Vivalis.brussels.
- Thévenot, L. (1994). Le régime de familiarité. Des choses en personne, Genèses – Sciences sociales et histoire, n°17, p. 72 – 101.
- Van Campenhoudt, L., Franssen, A. & Cantelli, F. (2009). La méthode d’analyse en groupe. SociologieS
- Lors des 10 ans du CVTS, c’était le travail social « empêché » qui avait été mis sous la loupe.
- La catégorie de « vrai boulot » a été proposée par Alexandra Bidet dans une filiation à la sociologie interactionniste des professions pour « désigner la valorisation par le travailleur d’une partie de son activité » (Bidet, 2011, p. 9) ou, pour le dire autrement, ce qui constitue à ses yeux « le cœur du métier ». Cette notion s’arrime à celle de « sale boulot » proposée par Everett Hughes dans les années 1950.
- Tous les extraits qui suivent proviennent de réunions – conduites à l’aide de la méthode d’analyse en groupe (Van Campenhoudt, Franssen & Cantelli, 2009) – qui se sont tenues lors de deux assemblées plénières du CVTS, et qui regroupaient divers·es professionnel·les du travail social.
- Le plan social-santé intégré bruxellois est un référentiel et plan méthodologique mis en œuvre depuis 2022 dans les compétences de la Cocof (Commission communautaire française) et la Cocom (Commission communautaire commune). Il s’inscrit dans la poursuite d’une valorisation du proche et de l’échelle locale, présente dans les politiques publiques depuis les années 1990 (Breviglieri, 2005, p. 220).
- Le récent rapport sur les travailleur∙ses pauvres, rédigé par Laurence Noël et Matthias Rosenzweig, le rappelle judicieusement (OSSB, 2025).
