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Que savons-nous du visage de l’Ukraine ?

Numéro 1 janvier 2014 par Andryi Portnov

janvier 2014

Je n’écrirais sans doute pas ces lignes si je n’avais lu des com­men­taires au sujet de l’Ukraine sur des sites russes de toutes sortes. Je ne veux pas dire que ces textes sont mau­vais, hypo­crites ou tous iden­tiques. Mais en confron­tant la majo­ri­té d’entre eux, on obtient un assour­dis­sant amal­game entre idéa­li­sa­tion et dia­bo­li­sa­tion, ce […]

Je n’écrirais sans doute pas ces lignes si je n’avais lu des com­men­taires au sujet de l’Ukraine sur des sites russes de toutes sortes. Je ne veux pas dire que ces textes sont mau­vais, hypo­crites ou tous iden­tiques. Mais en confron­tant la majo­ri­té d’entre eux, on obtient un assour­dis­sant amal­game entre idéa­li­sa­tion et dia­bo­li­sa­tion, ce qui me pousse à rap­pe­ler encore une fois un fait plu­tôt simple : ce n’est pas parce que l’Ukraine et la Rus­sie sont proches d’un point de vue géo­gra­phique, lin­guis­tique et his­to­rique qu’il suf­fit d’un « coup d’œil », d’une flâ­ne­rie sur la place de l’Indépendance ou de quelques lignes de Gogol ou de Boul­ga­kov pour com­prendre la pre­mière. Loin de moi la pré­ten­tion de vou­loir don­ner, dans les obser­va­tions qui vont suivre, la des­crip­tion juste des évè­ne­ments actuels ou de rendre compte de toutes les voies pos­sibles appa­rues en Ukraine ces der­niers jours. Néan­moins, j’ai très envie de par­ta­ger mes réflexions.

Dans la nuit du jeu­di 21 au ven­dre­di 22 novembre, sur la place de l’Indépendance à Kiev, on a assis­té au pre­mier mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion à la suite du refus du gou­ver­ne­ment de signer l’accord d’association avec l’Union euro­péenne au som­met du Par­te­na­riat orien­tal à Vil­nius. Le dimanche 24 novembre, dans la capi­tale ukrai­nienne, se tenait une action mas­sive de pro­tes­ta­tion qui récla­mait l’intégration euro­péenne. On n’avait pas vu de si gros ras­sem­ble­ment (jusqu’à 100.000 per­sonnes) depuis la Révo­lu­tion orange de 2004. Pour com­prendre les pre­mières actions de ce mou­ve­ment, il me semble impor­tant de les com­pa­rer avec la pre­mière mani­fes­ta­tion1 sur la place Bolot­naïa à Mos­cou en décembre 2011, dont le très grand nombre de par­ti­ci­pants avait été une surprise.

Une communication cynique du président

Je me ris­que­rai à sup­po­ser qu’une grande par­tie (si pas la majo­ri­té) des mani­fes­tants de Kiev ne s’est pas indi­gnée de la décla­ra­tion en elle-même du gou­ver­ne­ment de « sus­pendre » les négo­cia­tions avec l’UE, mais plu­tôt des moyens uti­li­sés et de la façon dont la déci­sion a été annon­cée. La socié­té a été mise devant le fait accom­pli, sans aucune pos­si­bi­li­té de débat ouvert alors que, la veille encore, les fonc­tion­naires sou­te­naient que l’accord serait signé sans faute à Vil­nius. Je pro­pose de com­pa­rer la réac­tion de la popu­la­tion à celle des dizaines de mil­liers de Russes face à la façon de com­mu­ni­quer le pas­sage de flam­beau pré­si­den­tiel de Med­ve­dev à Pou­tine. Dans les deux cas, on s’attendait à ce genre de déci­sion, mais le cynisme éhon­té avec lequel elles ont été annon­cées a pro­vo­qué un tollé.

Dans le cas de l’Ukraine, le com­por­te­ment du pré­sident Vik­tor Ianou­ko­vitch, en visite à Vienne où il avait par­lé de la « prio­ri­té » de l’intégration euro­péenne, n’a fait qu’ajouter de l’huile sur le feu. Il a, en fait, main­te­nu le sus­pens jusqu’au der­nier moment, au som­met de Vil­nius. Cette situa­tion tout comme l’ambigüité du jeu poli­tique ukrai­nien sur les deux fronts sont décrites avec jus­tesse dans l’article d’Evgueni Kis­se­liov2.

Les gens qui se sont ras­sem­blés sur la place de l’Indépendance n’étaient pas des acti­vistes poli­tiques et ils n’étaient pas conduits par des lea­deurs poli­tiques. Ces quelques cen­taines d’utilisateurs de réseaux sociaux indi­gnés se ras­sem­blaient pour expri­mer spon­ta­né­ment leur désac­cord. Que ce soit au mee­ting du 30 novembre qui ras­sem­blait plu­sieurs mil­liers de per­sonnes ou aux mani­fes­ta­tions du mou­ve­ment « euro­maï­dan3 » dans d’autres villes ukrai­niennes (Lviv étant d’ailleurs loin d’être la seule concer­née), les pro­tes­ta­taires récla­maient tout d’abord la signa­ture de l’accord d’association avec l’UE (et plus pré­ci­sé­ment, vou­laient voir l’Ukraine inté­grée au sein de l’Union) et ne vou­laient pas que leurs reven­di­ca­tions soient récu­pé­rées par une quel­conque force politique.

Un mouvement spontané

Des expli­ca­tions s’imposent ici. Pre­miè­re­ment, le texte de l’accord d’association entre l’Ukraine et l’UE ne pré­voit ni la pers­pec­tive d’entrée de l’Ukraine dans l’Union comme État membre ni une levée du régime des visas. Dès le début, les attentes des mani­fes­tants dépas­saient donc lar­ge­ment le conte­nu et le sens du docu­ment qui n’a pas été signé à Vil­nius. Deuxiè­me­ment, et c’est le plus impor­tant, dans les pre­miers jours, les étu­diants ont pré­ser­vé ce mou­ve­ment spon­ta­né de pro­tes­ta­tion, témoi­gnant de la pro­fonde décep­tion des contes­ta­taires vis-à-vis de l’opposition par­ti­sane consti­tuée et de leur crainte de voir l’élan spon­ta­né de dizaines de mil­liers de per­sonnes récu­pé­ré comme un outil de lutte pour le pou­voir4. Cepen­dant, il est aus­si très vite deve­nu évident à quel point la dépo­li­ti­sa­tion du mou­ve­ment arran­geait les auto­ri­tés actuelles. Ces « braves jeunes gens » pré­ten­daient vou­loir le bien de leur pays et ne pas céder aux pro­vo­ca­tions poli­tiques. Je pense que c’était plus ou moins le rai­son­ne­ment du pré­sident Ianou­ko­vitch quand il a applau­di les étu­diants pro­tes­ta­taires lors d’une interview.

Puis il y a eu le som­met de Vil­nius, lors duquel le pré­sident ukrai­nien n’a pas été très convain­cant, et c’est un euphé­misme. Il a même refu­sé de signer le mémo­ran­dum d’intentions et, dans une dis­cus­sion infor­melle avec la chan­ce­lière alle­mande Ange­la Mer­kel, s’est plaint d’avoir été lais­sé « seul » face à la « très puis­sante » Rus­sie. Du fait des pro­tes­ta­tions et de leur ampleur, la vic­toire que Ianou­ko­vitch pen­sait comme acquise s’est avé­rée être une vic­toire à la Pyrrhus.

Violences policières

La stra­té­gie de dépo­li­ti­sa­tion sem­blait avoir réus­si à faire de la pro­tes­ta­tion un phé­no­mène à la marge. Mais le same­di 30 novembre à quatre heures du matin, quelque chose de ter­rible s’est pro­duit sur la place de l’Indépendance. Sous pré­texte de pré­pa­rer l’installation du sapin de Noël (!), les forces spé­ciales de la police, les « Ber­kout », ont roué de coups les étu­diants qui avaient pas­sé la nuit sur la place et, par la même occa­sion, tous les pas­sants qui n’avaient rien à voir avec le ras­sem­ble­ment. Les exé­cu­tants de cet ordre cri­mi­nel ne se sont pas limi­tés à battre les gens, ils les ont aus­si pour­sui­vis dans les rues jusqu’à les faire tom­ber à la ren­verse sans dis­tinc­tion, qu’ils soient hommes ou femmes. Dans une vidéo pos­tée après sur inter­net, on entend les cris pleins de haine d’un poli­cier qui hurle à sa vic­time sans défense : « À genoux, ordure. »

La nou­velle de la dis­per­sion bru­tale de la place de l’Indépendance a été presque immé­dia­te­ment sui­vie par l’annonce de la démis­sion du chef de l’administration pré­si­den­tielle (que Ianou­ko­vitch a refu­sée par la suite) et du départ de plu­sieurs dépu­tés du par­ti diri­geant, le Par­ti des régions. L’indignation pro­vo­quée par le com­por­te­ment des auto­ri­tés a pous­sé dans les rues de Kiev pas moins d’un mil­lion de per­sonnes ! Les pro­tes­ta­tions ont pris un ton non seule­ment poli­tique, mais net­te­ment anti­gou­ver­ne­men­tal. Aux slo­gans idéa­listes de l’intégration euro­péenne s’est ajou­té l’appel à la démis­sion du pré­sident et du Pre­mier ministre. En outre, on pou­vait voir des pan­cartes récla­mant la peine de mort pour les res­pon­sables des vio­lences com­mises et d’autres trans­for­mant le nom du pré­sident en un « Ianou­ces­cu » accusateur.

L’impréparation de l’opposition

De mon point de vue, les lea­deurs des trois par­tis d’opposition au Par­le­ment : Arse­ni Iat­se­niouk (Bat­kiv­chi­na, la Patrie), Vita­li Klit­ch­ko (Oudar, Alliance démo­cra­tique pour la réforme) et Oleg Tia­gni­bok (Svo­bo­da, Liber­té) n’étaient pas bien pré­pa­rés à un mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion d’une telle ampleur et n’étaient pas non plus pré­pa­rés à empê­cher les pro­vo­ca­tions dont le but prin­ci­pal était de noir­cir l’image homo­gène trans­mise par la télé­vi­sion en mon­trant des scènes de vio­lence, et par là même d’effrayer, avant tout, les obser­va­teurs étran­gers. L’épicentre de ces pro­vo­ca­tions a été la « prise d’assaut » des bâti­ments de l’administration pré­si­den­tielle à l’aide d’un bull­do­zeur et la « ten­ta­tive de des­truc­tion » d’une sta­tue de Lénine près du mar­ché cou­vert de Bes­sa­ra­bie. Dans les deux cas, des « grou­pus­cules illé­gaux d’individus qui n’étaient pas des fonc­tion­naires et cher­chaient à pro­vo­quer des accro­chages vio­lents avec les mani­fes­tants », spé­cia­le­ment mis sur pied par les auto­ri­tés, ont sans conteste pris une part active aux évènements.

À qui a pro­fi­té l’épisode du « sapin ensan­glan­té » ? D’où a éma­né l’ordre d’intervenir sur la place de l’Indépendance ? Quoi qu’il en soit, la res­pon­sa­bi­li­té poli­tique de cette vio­lence incombe au pré­sident qui s’est mon­tré inca­pable, ne serait-ce que de la pré­ve­nir. Il semble oppor­tun ici de faire une com­pa­rai­son pru­dente avec les moyens vio­lents uti­li­sés pour dis­per­ser la foule qui pro­tes­tait à Minsk à la suite des élec­tions pré­si­den­tielles de 2010. Cet évè­ne­ment a sui­vi les ententes secrètes entre Lou­ka­chen­ko et le Krem­lin, et a pra­ti­que­ment anéan­ti toute pos­si­bi­li­té pour le pré­sident du Bela­rus de lou­voyer entre Rus­sie et Union euro­péenne. Quoi qu’il en soit, l’Ukraine n’est pas le Bela­rus. Et Ianou­ko­vitch a appa­rem­ment déci­dé de tes­ter la tac­tique du Pre­mier ministre turc Erdo­gan plu­tôt que celle de Loukachenko.

Le lun­di 2 décembre, après la mani­fes­ta­tion qui a ras­sem­blé un mil­lion de per­sonnes à Kiev et les actions regrou­pant plu­sieurs mil­liers de per­sonnes aux­quelles se sont jointes les auto­ri­tés locales et les forces de l’ordre en Gali­cie orien­tale et en Vol­hy­nie, le pré­sident ukrai­nien, sui­vant l’exemple d’Erdogan, a gar­dé le silence. L’absence de ligne de conduite stra­té­gique claire chez les lea­deurs de l’opposition lui a faci­li­té la tâche. Ces der­niers se sont en effet can­ton­nés à exi­ger que le Par­le­ment vote la dis­so­lu­tion du gou­ver­ne­ment. La mani­fes­ta­tion du « mil­lion » à Kiev a entrai­né l’occupation par les mani­fes­tants de cer­tains bâti­ments admi­nis­tra­tifs (dont la mai­rie) et leur retour sur la place de l’Indépendance.

Dans la jour­née du mar­di 3 décembre, lors du vote au Par­le­ment, trop peu de voix ont sou­te­nu la motion de défiance qui aurait des­ti­tué le gou­ver­ne­ment. Le jour même, Ianou­ko­vitch s’envolait pour la Chine, tout comme Erdo­gan avait quit­té Istan­bul pour l’Égypte au plus fort de la contes­ta­tion. Pen­dant que le pré­sident ukrai­nien visi­tait le musée de l’armée de terre cuite de l’empereur Qin Shi Huang­di, les tri­bu­naux de Kiev fai­saient arrê­ter des dizaines de pré­ten­dus par­ti­ci­pants à la prise d’assaut de son admi­nis­tra­tion. Par­mi les per­sonnes arrê­tées se trou­vaient non pas des pro­vo­ca­teurs, mais des par­ti­ci­pants au mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion paci­fique, de sur­croit bat­tus par la police. Par son cynisme et sa cruau­té, l’arrestation de ces per­sonnes est com­pa­rable à l’expulsion mus­clée de la place de l’Indépendance. Le rap­pro­che­ment avec l’affaire de la place Bolot­naïa se fait de lui-même : n’importe qui peut se retrou­ver à leur place ! Il ne s’agit même plus de « jus­tice sélec­tive », mais de l’absence pure et simple de justice.

Une UE attentiste et sans vision

Il est très peu pro­bable qu’on en revienne à la situa­tion d’avant la crise. Vrai­sem­bla­ble­ment, la sor­tie de crise ne se fera pas sans peine, ni sans dou­leur. Il semble que, pour la plu­part des per­sonnes pré­sentes sur la place de l’Indépendance, la démis­sion du Pre­mier ministre et du ministre de l’Intérieur ne sera pas suf­fi­sante. Il y a peu de chances que le dia­logue avec l’opposition, dont les déci­deurs poli­tiques d’Europe de l’Ouest ne cessent de sou­li­gner l’importance, implique la moindre conces­sion ou le moindre com­pro­mis de la part des auto­ri­tés ukrai­niennes. Dans ces condi­tions et en dépit des vives décla­ra­tions du gou­ver­ne­ment polo­nais, l’Union euro­péenne occupe une posi­tion qu’il serait plus cor­rect de qua­li­fier d’attentiste et dépour­vue de vision stra­té­gique. L’échec du Par­te­na­riat orien­tal est évident (mal­gré le suc­cès rela­tif de la Mol­da­vie, qui s’est vu octroyer la levée de l’obligation de visa pour les États membres de l’espace Schen­gen, ce dont elle devrait béné­fi­cier l’an pro­chain). C’est vrai, bien que les prin­ci­pales figures poli­tiques de l’Union n’aient ces­sé de sou­li­gner que le par­te­na­riat n’est en aucun cas un ins­tru­ment pour l’élargissement futur de l’UE, des mil­lions d’Ukrainiens n’ont appa­rem­ment pas enten­du le mes­sage. En d’autres termes, aujourd’hui, le « rêve euro­péen » du mou­ve­ment euro­maï­dan est en déca­lage avec la vision qu’ont Bruxelles et Ber­lin de la région et des pers­pec­tives qu’on pour­rait lui offrir.

Perceptions russes

En Rus­sie, la per­cep­tion des évè­ne­ments qui se déroulent en Ukraine est alté­rée, à mon sens, pas tant par la vani­té oppres­sante de la pro­pa­gande télé­vi­suelle qui parle par exemple de « revanche des Sué­dois pour la bataille de Pol­ta­va5 » que par la com­pré­hen­sion erro­née qu’a la socié­té russe de la situa­tion poli­tique et cultu­relle dans l’espace post­so­vié­tique. Beau­coup en Rus­sie sont d’accord avec les paroles récentes du pré­sident Pou­tine : « Nous [la Rus­sie et l’Ukraine] sommes un peuple uni. » Beau­coup par­tagent aus­si l’obscurantisme vul­gaire du jour­na­liste russe, Zakhar Pri­le­pine : « Qu’il serait agréable de voir l’Ukraine reve­nir dans un an, ou même dans trois ans, souf­fre­teuse, nu-pieds, décou­ra­gée, enrhu­mée, excé­dée par ce qui lui est arrivé…»

Nom­breux sont ceux qui se réjouissent déjà avec mal­veillance du schisme de l’Ukraine annon­cé par Edouard Limo­nov ou encore Ser­gueï Doren­ko, ne com­pre­nant pas, je l’espère, que ce schisme ne peut résul­ter que d’une guerre civile (on est loin du cas de la Tché­co­slo­va­quie qu’il était facile de divi­ser en deux pays dis­tincts). Toutes ces décla­ra­tions ont été retrans­mises par les médias ukrai­niens et n’ont fait qu’augmenter le dés­amour et l’irrespect por­tés à la Rus­sie. Aux yeux d’un grand nombre d’Ukrainiens, elles ont, par contre, don­né du cré­dit aux bruits qui cir­cu­laient sur l’arrivée à Kiev des forces spé­ciales russes (il en avait aus­si été ques­tion à l’époque de la Révo­lu­tion orange À la suite des fraudes per­pé­trées durant les élec­tions pré­si­den­tielles de 2004 en Ukraine, une par­tie de la popu­la­tion était des­cen­due dans les rues, et grâce à l’intervention poli­tique de Javier Sola­na, accom­pa­gné d’Adamkus et Kwas­niews­ki, un troi­sième tour avait été orga­ni­sé et avait conduit à faire recon­naitre la vic­toire de l’équipe orange à l’époque incar­née par V. Ioucht­chen­ko et I. Timo­chen­ko. Voir « Où va l’Ukraine », >i>La Revue nou­velle, octobre2006, http://bit.ly/1gIjUtC.) et ont ren­for­cé les craintes de voir l’Ukraine inté­grée de force dans le « monde russe ».

Des voix iso­lées de l’autre Rus­sie, la Rus­sie non impé­ria­liste, ont, au moins un peu, atté­nué le ton mépri­sant et condes­cen­dant de la majo­ri­té des décla­ra­tions. C’est pré­ci­sé­ment pour cela que les cercles intel­lec­tuels ont accueilli si cha­leu­reu­se­ment la lettre signée par des dizaines d’écrivains russes : « Croyez-nous, pour beau­coup en Rus­sie, l’Ukraine n’est pas une bre­bis éga­rée qu’il faut rame­ner de force à la ber­ge­rie, mais une égale dont la culture ouvre sans cesse de nou­velles pers­pec­tives de dia­logue construc­tif. Votre lutte pour le droit à choi­sir votre che­min sera dif­fi­cile, mais nous croyons en votre réus­site : elle devien­drait pour nous le signe que, nous aus­si, en Rus­sie, nous pou­vons faire valoir nos droits et liber­tés. Nous sommes avec vous ! »

Une jeu­nesse séduite par l’Europe

Un autre élé­ment a une grande impor­tance pour la com­pré­hen­sion de l’euromaïdan en Rus­sie. Par­mi les par­ti­ci­pants aux mee­tings, on compte beau­coup de jeunes gens, d’étudiants, dont une grande par­tie connait bien mieux les pays de l’Union euro­péenne que la Rus­sie (entre autres, et cette rai­son n’est pas des moindres, parce que, contrai­re­ment à la Pologne, la Rus­sie ne s’est pas pré­oc­cu­pée de mettre sur pieds un pro­gramme d’échanges cultu­rels, aca­dé­miques et scien­ti­fiques). La cer­ti­tude que « Nous sommes un peuple uni » est réel­le­ment deve­nue (volon­tai­re­ment ou pas) une jus­ti­fi­ca­tion à l’absence d’une quel­conque poli­tique cultu­relle réflé­chie dans l’espace post­so­vié­tique. Il est fort peu pro­bable que les évè­ne­ments actuels à Kiev fassent évo­luer cette approche.

Le mou­ve­ment maï­dan n’a pas qu’une dimen­sion poli­tique, mais aus­si artis­tique. Cela, un par­ti­ci­pant l’a magni­fi­que­ment illus­tré en se pré­sen­tant à un mee­ting avec une feuille de papier vierge à la main. Ce qui y sera écrit, l’avenir nous le dira.

5 décembre 2013

tra­duc­tion Sophie Voi­sin et Aude Merlin.

Cet article est paru en russe sur le site http://bit.ly/1hnGLZ2.

  1. Ces mobi­li­sa­tions ont été les plus impor­tantes en Rus­sie depuis de nom­breuses années et ont fait suite aux fraudes impor­tantes com­mises lors du scru­tin par­le­men­taire de décembre2011. Voir Alexeï Levin­son, « Lettre de Mos­cou », La Revue nou­velle, avril 2012.
  2. « Le casse-tête ukrai­nien » à com­pa­rer à son article après le som­met de Vil­nius, « Le triomphe des pessimistes ».
  3. Maï­dan est le nom ukrai­nien de la place de l’Indépendance (NDT).
  4. L’exemple le plus mar­quant a eu lieu à Lviv où les étu­diants qui orga­ni­saient le mee­ting ont refu­sé le micro à un dépu­té ouver­te­ment fas­ciste du par­ti Svo­bo­da, après quoi ce der­nier les a qua­li­fiés de « morveux ».
  5. En 1709, l’armée de Pierre le Grand rem­porte une vic­toire écra­sante sur l’armée sué­doise de Charles XII (NDT).

Andryi Portnov


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