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Que disent les bœufs américains de l’état de l’Europe ?

Numéro 4 – 2020 - Ceta exportation libre-échange par Olivier Derruine

juin 2020

À la fin de l’année dernière, les législateurs européens ont adopté un accord octroyant aux Américains davantage de possibilités d’exportations dans nos contrées de leur bœuf dit de « haute qualité ». Que les choses soient claires : il ne s’agit pas de bœufs aux hormones. Le quota autorisé s’élève à 35.000 tonnes, ce qui parait considérable en termes […]

Le Mois

À la fin de l’année dernière, les législateurs européens ont adopté un accord octroyant aux Américains davantage de possibilités d’exportations dans nos contrées de leur bœuf dit de « haute qualité ». Que les choses soient claires : il ne s’agit pas de bœufs aux hormones. Le quota autorisé s’élève à 35.000 tonnes, ce qui parait considérable en termes absolus, mais n’est qu’une goutte d’eau au regard de la consommation (autour de 6,5 millions de tonnes) ou des importations (300.000 tonnes) annuelles de bœuf. L’honnêteté intellectuelle commande de signaler d’emblée que cette augmentation se fera aux dépens du Canada, de l’Uruguay et de l’Argentine qui ont cependant obtenu des concessions plus importantes encore dans le cadre des accords de libre-échange en cours (Ceta) ou négocié (UE-Mercosur).

Ce dossier concret d’apparence anodine (triviale?) au point que les médias traditionnels n’en rendirent nullement compte (d’autant que les parlements nationaux n’ont plus voix au chapitre contrairement à ce qui s’est passé avec le Ceta) donne pourtant matière à réflexion sur le rôle de l’UE dans le monde, les équilibres internes et la cohérence des politiques menées et ambitions proclamées.

L’accord est survenu quelques jours après la notification officielle des États-Unis de leur retrait de l’Accord de Paris, qui avait été annoncé dès le début de l’administration trumpienne. Aussi, cette fleur des Européens aux Américains suit de quelques jours leur décision d’engager des représailles à hauteur de 7,5 milliards de dollars en raison des aides publiques illégales dont le constructeur Airbus a bénéficié (et ce, sans attendre le jugement à l’encontre de Boeing pour les mêmes raisons et pour un montant que l’on estime de même ampleur, ce qui devrait remettre les compteurs à zéro entre les deux grandes puissances économiques). Enfin, l’accord est survenu alors que l’administration Trump retirait la prise du Tribunal d’Appel de l’OMC qui est un des dispositifs garantissant que les sanctions consécutives à un jugement à l’égard d’un pays ne respectant pas les règles du commerce international seront bel et bien exécutées.

Ainsi, la concession des Européens témoigne de leur grande pusillanimité ou naïveté et de leur extraordinaire capacité à se contorsionner pour apaiser le grand frère outre-Atlantique (d’autant qu’il est déjà question de relancer de nouvelles négociations, plus ciblées, après l’échec du TTIP à la fin de 2016) au risque de perdre leur crédibilité.

Mais comment en sommes-nous arrivés là ? La proposition européenne fait suite à un vieux contentieux avec les États-Unis qui remonte à 2001 : l’interdiction d’importer du bœuf aux hormones. Cet accord est l’une des traductions concrètes d’un engagement pris par l’ancien président de la Commission lors d’une visite rendue à Donald Trump pour le convaincre de mettre de côté sa rage revancharde puérile : après la surtaxation de l’acier et de l’aluminium, le président Trump avait dans sa ligne de mire les véhicules et les pièces détachées. Or, ce secteur est concentré en Allemagne qui tire plus de 20% de son colossal surplus commercial (près de 250 milliards d’euros) avec les États-Unis. Dépendante d’une industrie du siècle dernier en surcapacité et qui n’est plus en adéquation avec les besoins sociétaux d’une mobilité plus douce et moins envahissante, l’Allemagne s’appuyant sur un règlement de l’OMC à, de facto, contraint ses partenaires à courber l’échine et à mettre dans la balance un secteur qui ne présente pas un intérêt stratégique offensif à ses yeux : l’agriculture et, en particulier, la production de bœuf. Ceci nous amène à la question des rapports de force entre pays européens, mais qui a été minimisée par les volumes limites en jeu. Ainsi, la France ou l’Irlande inquiètes ne rueraient pas trop dans les brancards. Ça ne valait pas la peine d’engager un bras de fer avec l’Allemagne. Il faut choisir ses combats. Par conséquent, c’est à nouveau le secteur agricole qui a servi de monnaie d’échange.

Enfin, on peut légitimement s’interroger sur la pertinence de ce type de flux commerciaux. L’UE produit déjà énormément de viande destinée à la consommation et à l’exportation. Elle est d’ailleurs exportatrice nette. Il est donc légitime de se demander à quoi bon importer du bœuf qui peut être produit localement alors que les productions étrangères s’accompagnent d’externalités négatives, terme désignant pudiquement les impacts délétères pour l’ensemble de la société et qui ne doivent pas être assumés (traduction : payés) par les producteurs. Ainsi, le transport international de viande génère des émissions de CO2 qui seraient limitées si la viande était d’origine régionale.

Sur un autre plan, en février, des ONG lançaient un appel1 à la Commission pour qu’elle prenne des mesures visant à réduire de moitié (au moins) la consommation de viande, de volailles et d’œufs dans le cadre de la stratégie « de la ferme à la fourchette » qu’elle présentera au printemps. Les ONG évoquent un principe de cohérence : dans la mesure où l’un des premiers actes forts de la nouvelle Commission désignée à l’automne 2019 fut de produire un « Pacte vert européen » censé être la boussole des politiques pour les prochaines années qui préconise une neutralité carbone d’ici 2050, il semble logique que l’élevage de bétail responsable de 14,5% des émissions mondiales de CO2 (soit davantage que les États-Unis et la France réunis) soit mis à contribution. Or, l’accord qui facilite le commerce de viande de bœuf n’est pas soutenable.

Aussi, les pratiques américaines d’élevage des bœufs diffèrent des normes européennes en ce sens que les fermes industrielles ne sont pas rares. Les normes en matière de bienêtre animal sont à la traine des européennes : les bœufs ne voient souvent pas la lumière naturelle, leur promiscuité et confinement exigent de leur faire prendre des antimicrobiens qui ne sont pas sans effet sur la santé des consommateurs ; cette pratique sera bientôt interdite par une règlementation européenne déjà adoptée, mais qui doit encore entrer en vigueur. Selon l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) et l’Agence européenne de sécurité alimentaire (EFSA), cette diète imposée leur occasionne d’insupportables douleurs. Le Traité de Lisbonne entré en vigueur en 2009 reconnait que les animaux sont des êtres sensibles et que le bienêtre animal doit être pris en compte dans la détermination des politiques européennes. Quant à son acceptabilité par le public (pour autant qu’il ait été correctement informé des enjeux), 89% des Européens souhaitent que l’UE fasse davantage pour promouvoir le bien-être animal à l’échelle internationale. Aussi, comme les produits tirés des animaux et importés dans l’UE ne doivent présenter aucune information particulière quant à la manière dont ils ont été traités, 62% exigent que les autres pays appliquent le même niveau d’exigence que celui qui prévaut dans l’UE2.

Il résulte de tout cela que cet accord est en porte à faux avec le droit européen et les préférences collectives. Mais qu’importe tant qu’on peut continuer à écouler notre surplus de bagnoles ?

Ainsi, en dépit de sa dénomination technique (agreement on the allocation of a share in the tariff rate quota for imports of high-quality beef) volontairement choisie pour éviter un remake du scénario du TTIP, le sujet des importations de bœuf américain et la manière dont il a été traité révèlent beaucoup de choses de la crise existentielle de l’Europe, de son refus ou incapacité de se faire respecter sur la scène internationale parce que d’autres puissances jouent des divisions entre ses États membres et à cause de la primauté des considérations économiques et de l’hégémonie allemande qui en est le talon d’Achille.

  1. Sanchez Nicolas E., « Les ONG demandent à l’UE de s’attaquer au “problème” de la consommation de viande », euobserver, 26 février 2020.
  2. « Attitudes des Européens à l’égard du bien-être animal », Eurobaromètre, 2016.

Olivier Derruine


Auteur

économiste, conseiller au Parlement européen
La Revue Nouvelle
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