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Publicité et transparence dans le débat public

Numéro 12 Décembre 2011 par Arnaud Cambier

novembre 2011

À côté de la publi­ci­té démo­cra­tique pré­vue et enca­drée par la Consti­tu­tion existe en poli­tique un phé­no­mène « trans­pa­ren­tiste » posi­ti­ve­ment conno­té bien que men­son­ger car rele­vant de la mise en scène. La trans­pa­rence qu’il induit est en effet bien sou­vent une per­ver­sion anti­éli­tiste, popu­liste et com­plo­tiste du débat démocratique.

La trans­pa­rence est un concept en vogue en poli­tique. Tout homme ou par­ti poli­tique en mal de cré­dit se doit de se pla­cer sur ce tableau et il n’est pas rare que cela se révèle payant. Il est en effet aisé de s’auréoler d’éthique en se mon­trant tou­jours plus « trans­pa­rent » que l’adversaire. En réa­li­té, le mot « trans­pa­rence » est employé à tort et à tra­vers, tout en res­tant d’une manière géné­rale très posi­ti­ve­ment conno­té, comme s’il ren­voyait à un bien en soi.

Uti­li­sé dans un cadre poli­tique, le concept est en effet assez vague et dif­fi­cile à défi­nir plus pré­ci­sé­ment que « carac­tère de ce qui est visible par tous, public1 ». Au contraire du Robert, nous nous pro­po­sons de dis­tin­guer la trans­pa­rence de la publi­ci­té, que nous défi­ni­rons comme les deux pôles idéal-typiques du dévoi­le­ment dans la sphère publique. Nous défen­drons ici l’hypothèse qu’à une « publi­ci­té » néces­saire, saine et démo­cra­tique, répond une « trans­pa­rence » super­flue, popu­liste et liber­ti­cide23.

La publicité dans le droit public

Si l’on intro­duit sou­vent aux prin­cipes de l’État démo­cra­tique en expli­quant la sépa­ra­tion des pou­voirs, on omet fré­quem­ment d’aborder la ques­tion de la publi­ci­té. Pour­tant, celle-ci en est un des fon­de­ments. Elle est en effet géné­ra­le­ment abor­dée en droit consti­tu­tion­nel comme une des carac­té­ris­tiques de chaque pou­voir, pris sépa­ré­ment. Or, il nous semble pos­sible de consi­dé­rer la sépa­ra­tion des pou­voirs comme un équi­libre entre publi­ci­té et opa­ci­té. En ce sens, la publi­ci­té est un prin­cipe de base de la démo­cra­tie puisqu’elle per­met un (auto)contrôle des déci­sions étatiques.

Ain­si, l’activité par­le­men­taire est presque tou­jours publique, de façon à per­mettre une sur­veillance du débat poli­tique : le peuple délègue son pou­voir à un cer­tain nombre de man­da­taires, mais garde un œil sur la façon dont ceux-ci exercent leur man­dat. Publi­que­ment, le Par­le­ment contrôle l’activité gou­ver­ne­men­tale et vote des lois. La loi elle-même, afin de revê­tir son carac­tère obli­ga­toire, doit être publiée, de façon à ce que tous puissent en prendre connais­sance. Il en va de même pour les arrê­tés et règle­ments. En ce sens, la publi­ci­té est syno­nyme d’officialisation.

Le fonc­tion­ne­ment du pou­voir judi­ciaire est éga­le­ment public, sauf excep­tions pré­vues par la Consti­tu­tion elle-même4, la moti­va­tion des déci­sions devant être consi­dé­rée comme une com­po­sante de la publi­ci­té (celle des fon­de­ments du rai­son­ne­ment du juge).

L’exécutif, par contre, agit de façon net­te­ment plus opaque. Les déci­sions qu’il prend sont certes publiques (le contrôle par­le­men­taire est un fac­teur de publi­ci­sa­tion de l’action gou­ver­ne­men­tale), mais les débats y condui­sant res­tent secrets. La publi­ci­té, dans son cas, peut consti­tuer une entrave à l’efficacité de l’action publique. En effet, un gou­ver­ne­ment est régu­liè­re­ment ame­né à tran­cher des ques­tions urgentes, ce qui est peu com­pa­tible avec le for­ma­lisme qu’exige la publi­ci­té. Bien enten­du, les tech­no­lo­gies actuelles devraient per­mettre de contour­ner ce genre de difficultés.

Cepen­dant, la confi­den­tia­li­té des dis­cus­sions gou­ver­ne­men­tales repose éga­le­ment sur d’autres consi­dé­ra­tions, moins avouables. Lorsqu’il n’est pas face à un jour­na­liste guet­tant le moindre de ses déra­pages lan­ga­giers, l’homme poli­tique peut s’exprimer libre­ment. Durant ce temps, il cesse — « enfin » diront cer­tains — de s’adresser à son élec­to­rat et peut se concen­trer plus sin­cè­re­ment sur le débat qui se déroule devant lui. Au mieux, il se pré­oc­cupe alors de l’intérêt géné­ral ; au pire, il cherche la façon de par­ve­nir le plus rapi­de­ment à un accord qui pour­ra le ser­vir. Mais dans tous les cas, il peut se per­mettre de ne pas avan­cer mas­qué. Cha­cun étant ain­si libre de dévoi­ler ses inten­tions, le risque de voir tor­pillé par un membre du gou­ver­ne­ment le com­pro­mis qui se dégage est réduit au maxi­mum5. D’ailleurs, le secret des débats sert éga­le­ment de sou­pape d’expression des désac­cords avant de défi­nir la ligne de l’exécutif puisque, une fois une déci­sion prise et annon­cée, le prin­cipe de la soli­da­ri­té gou­ver­ne­men­tale inter­dit la mani­fes­ta­tion par un ministre de ses diver­gences de posi­tion. Et, last but not least, la rai­son d’État peut éga­le­ment légi­ti­mer la dis­si­mu­la­tion d’actions de l’exécutif et ce, jusqu’à la déci­sion elle-même. D’aucuns en connaissent les jus­ti­fi­ca­tions : dans cer­tains cas, sou­vent liés à la sécu­ri­té natio­nale ou mili­taire, l’intérêt géné­ral peut néces­si­ter une telle occultation.

La struc­ture démo­cra­tique clas­sique ain­si suc­cinc­te­ment pré­sen­tée fait appa­raitre la publi­ci­té comme un gage de démo­cra­tie, même s’il importe de sou­li­gner que des limites lui ont été impo­sées. C’est le cri­tère de l’intérêt géné­ral qui guide le Consti­tuant dans la régu­la­tion (top-down) de la publi­ci­té de l’activité étatique.

À cette publi­ci­té, gage d’une gou­ver­nance saine, nous oppo­sons le concept de « trans­pa­rence » : revê­tant un carac­tère com­plo­tiste et/ou popu­liste, elle consti­tue à nos yeux l’un des symp­tômes de l’antiélitisme qui se répand dans nos socié­tés ébran­lées par la mon­dia­li­sa­tion. Nous en dis­tin­gue­rons deux : la trans­pa­rence de la vie pri­vée et la trans­pa­rence du pouvoir.

La transparence de la vie privée des hommes politiques

Visant essen­tiel­le­ment l’élite au sens large, la trans­pa­rence peut mena­cer plus ou moins for­te­ment (notam­ment) le droit à la vie pri­vée, exi­geant de tout « vip » qu’il dévoile la sienne, sou­vent à l’occasion d’affaires de mœurs ou finan­cières — avé­rées ou non — et ce, de façon à éta­blir sa mora­li­té6.

Dans le cas des affaires finan­cières, la trans­pa­rence se jus­ti­fie sou­vent. En effet, celles-ci sont le fruit d’abus de pou­voir, de cor­rup­tion et/ou de conflit d’intérêt. Or, lorsqu’un homme poli­tique outre­passe à des fins pri­vées les limites que lui impose sa fonc­tion, il semble légi­time que sa vie pri­vée soit révé­lée, de façon pro­por­tion­née aux enjeux.

Sauf à consi­dé­rer que tout acte per­pé­tré par un puis­sant est moti­vé et/ou faci­li­té par sa qua­li­té de puis­sant, ce qui est sim­pliste et réduc­teur, les affaires qui n’intéressent pas direc­te­ment la ges­tion de l’État doivent être envi­sa­gées autre­ment. Dans celles-ci en effet, il n’y a pas tou­jours de ver­sant pénal légi­ti­mant une trans­pa­rence pro­por­tion­née de la vie privée.

S’il ne fal­lait citer qu’un exemple fameux et récent, l’affaire Domi­nique Strauss-Kahn semble arché­ty­pique. Bien enten­du, les faits qui lui sont repro­chés (une ten­ta­tive de viol) sont de nature à remettre en cause la mora­li­té et la répu­ta­tion de n’importe qui. Cepen­dant, en ima­gi­nant qu’il se soit ren­du cou­pable d’un crime sexuel (et qu’il ne soit pas empê­ché par une peine de pri­son), cela en ferait-il un mau­vais pré­sident du fmi ? Hors pour­suites et condam­na­tions pénales éven­tuelles, la ques­tion est cho­quante tant il parait nor­mal qu’un homme poli­tique montre l’exemple et qu’il tombe en dis­grâce dès que quoi que ce soit lui porte atteinte.

Or, cette idée du « lead by example » qu’implique la trans­pa­rence de la vie pri­vée repose sur un sophisme (il s’agit d’un argu­ment ad homi­nem). Qu’un homme poli­tique ne res­pecte pas la règle qu’il défend/édicte (ou ne soit pas en tout point irré­pro­chable) le rend certes moins cré­dible, mais n’ôte pas la moindre per­ti­nence à la règle en ques­tion. Une idée juste reste juste, peu importe qui la défend.

En réa­li­té, ce qui est sys­té­ma­ti­que­ment en cause lorsque la vie pri­vée d’un homme poli­tique est dévoi­lée, c’est sa mora­li­té, une mora­li­té qui serait tota­le­ment cohé­rente (et par­tant, hors norme puisqu’il arrive à beau­coup de gens de « sor­tir du droit che­min ») et qui per­met­trait de déter­mi­ner son apti­tude à gou­ver­ner, dans une logique sim­pliste et dicho­to­mique7. Le phé­no­mène trans­pa­ren­tiste cache de fait un pres­crit d’ordre moral. Ce que l’on oppose aux poli­tiques « déviants », c’est une idée de la vie bonne. La trans­pa­rence est en ce sens tout à fait réac­tion­naire et excluante : elle rejette en creux tout ce qui sort du moule du com­por­te­ment nor­mal, ou plus exac­te­ment, de ce qui est pres­crit comme mora­le­ment nor­mal puisque, dans la mesure où il doit mon­trer l’exemple, l’homme poli­tique ne peut se confor­mer au com­por­te­ment moyen, celui-ci étant poten­tiel­le­ment immo­ral. À cet égard, les infrac­tions au code de la route consti­tue­ront typi­que­ment des reproches que l’on adres­se­ra à l’homme poli­tique, mais pas à l’individu lambda.

Il faut dire qu’à l’heure de l’hypercommunication et de la poli­tique spec­tacle, la cré­di­bi­li­té, l’apparence, la répu­ta­tion prennent de plus en plus le pas sur la com­pé­tence, le conte­nu ou même les actes. Seule l’image compte, l’homme poli­tique devant se muer en icône média­tique. Bien enten­du, les hommes poli­tiques n’y sont pas étran­gers. Ils prêtent volon­tiers leur tête à une cou­ver­ture de Voi­ci ou étalent leur vie fami­liale dans Paris Match, s’y met­tant en scène avec la com­pli­ci­té des journalistes.

En effet, « la trans­pa­rence, en poli­tique, c’est tou­jours le maquillage de quelque chose8 ». Elle n’est sou­vent qu’une illu­sion des­ti­née à créer une image sédui­sante dont la por­tée sym­bo­lique peut deve­nir suf­fi­sam­ment forte pour éclip­ser le fond d’un débat. Ce fai­sant, les hommes poli­tiques contri­buent à ali­men­ter l’antipolitisme puisque ces stra­té­gies issues du mar­ke­ting sont sou­vent gros­sières et faillibles, et qu’elles déforcent le débat démo­cra­tique en le cen­trant sur les per­son­na­li­tés en pré­sence plu­tôt que sur les thèses qu’elles sou­tiennent. À notre sens, la déon­to­lo­gie tant poli­tique que jour­na­lis­tique devrait condam­ner ce type de travers.

La transparence du pouvoir

Mais la trans­pa­rence ne vise pas uni­que­ment la vie pri­vée des hommes poli­tiques. On ne compte plus ain­si ces ouvrages qui dévoilent les « cou­lisses du pou­voir », mais sans aucune ana­lyse9, ten­dant à rendre la poli­tique anec­do­tique. Le phé­no­mène est accen­tué par la course à la ren­ta­bi­li­té, par les relents com­plo­tistes du popu­lisme, mais éga­le­ment par­fois par les poli­tiques eux-mêmes, trop heu­reux d’un petit coup de « pub » tac­tique. Bref, c’est ven­deur pour tout le monde, au détri­ment, sou­vent, de l’intérêt général.

La trans­pa­rence pour elle-même apporte en effet un faux sen­ti­ment d’objectivité qui ne per­met pas d’appréhender cor­rec­te­ment la socio­lo­gie du pou­voir, préa­lable pour­tant indis­pen­sable à la com­pré­hen­sion de la façon dont s’exerce celui-ci. En ce sens, elle peut être vec­trice de popu­lisme. Par ailleurs, l’immédiateté qu’elle implique par­fois peut mettre en péril cer­taines déci­sions ou accords10. Par consé­quent, seul un tra­vail ana­ly­tique, réflexif et éclai­ré per­met de muer la trans­pa­rence du pou­voir en publi­ci­té. Mal­heu­reu­se­ment, cela est sou­vent per­du de vue.

Il faut dire que la dis­po­ni­bi­li­té per­ma­nente du savoir et de l’information grâce à inter­net tend à rela­ti­vi­ser toute exper­tise, quelle qu’elle soit. Celle-ci est en effet per­çue comme un frein à l’égalité démo­cra­tique qui appa­rait de plus en plus comme une équi­va­lence abso­lue entre toutes les opi­nions indi­vi­duelles et est assi­mi­lée à un éli­tisme illé­gi­time niant la per­ti­nence de ces avis. L’individu connec­té à l’internet 2.0 devient son propre ana­lyste et son propre juge. Il exige dès lors que tout lui soit com­mu­ni­qué, sans la moindre média­tion, y com­pris la vie pri­vée des puis­sants de ce monde, dont la simple exis­tence est per­çue comme inique puisque contre­di­sant de fac­to cet absurde éga­li­ta­risme. Toute occul­ta­tion devient syno­nyme de com­plot. La struc­ture démo­cra­tique clas­sique se voit dès lors pro­gres­si­ve­ment contes­tée, au pro­fit d’une poli­tique de masse popu­liste, reje­tant tout corps inter­mé­diaire (jour­na­listes, intel­lec­tuels, per­son­nel poli­tique…) entre le peuple et l’État, et prô­nant en fili­grane une dan­ge­reuse démo­cra­tie directe radi­cale, par­fai­te­ment transparente.

  1. Rey-Debove J. et Rey A. (dir.), Le nou­veau Petit Robert, Dic­tion­naires Le Robert, 2003, p. 2665
  2. Bien qu’il nous semble que la trans­pa­rence soit un phé­no­mène rela­ti­ve­ment neuf par rap­port à la publi­ci­té, il est extrê­me­ment dif­fi­cile, sans une longue étude du sujet, de pou­voir l’affirmer. Une chose est sure : à l’heure actuelle, elles cohabitent. 
  3. Notons que si, à nos yeux, elles s’opposent donc d’un point de vue idéo­lo­gique et concep­tuel, elles ne sont pas pour autant mutuel­le­ment exclu­sives en pratique.
  4. Voir l’article 148 de la Consti­tu­tion belge.
  5. En ce sens, l’on peut dire que la trans­pa­rence interne n’est pos­sible qu’au prix d’une opa­ci­té externe.
  6. Lorsqu’elle touche des per­son­na­li­tés non poli­tiques, elle ne porte pas vrai­ment à consé­quence, l’univers du « show-biz » repo­sant en par­tie des­sus. Par contre, elle nous semble pré­oc­cu­pante lorsqu’elle s’attaque à la politique.
  7. L’on pour­rait éga­le­ment s’interroger sur la per­ti­nence du fait sexuel pour juger de la mora­li­té de quelqu’un.
  8. Domi­nique de Vil­le­pin, le 6 mai 2008, lors d’un débat à l’université Paris Dauphine.
  9. Le der­nier en date, Un roi sans pays, qui décrit les col­loques sin­gu­liers que le roi Albert II a pu avoir avec la classe poli­tique belge durant la crise com­mu­nau­taire 2010 – 2011, est à cet égard exem­pla­tif de cette limi­ta­tion de l’investigation jour­na­lis­tique au dévoi­le­ment d’une réa­li­té poli­tique sans aucune mise en perspective.
  10. Il faut d’ailleurs sou­li­gner l’impact des nou­velles tech­no­lo­gies, en par­ti­cu­lier le télé­phone por­table, sur le tra­vail gou­ver­ne­men­tal. Ain­si, les négo­cia­tions com­mu­nau­taires belges semblent de plus en plus régu­liè­re­ment minées par des fuites pro­ve­nant des négo­cia­teurs eux-mêmes.

Arnaud Cambier


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