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Psychologie politique du complotisme à l’ère de la Covid-19

Numéro 1 – 2021 - communication complotisme Covid-19 pandémie par Kenzo Nera Olivier Klein

février 2021

La diffusion de fausses informations sur la pandémie de Covid-19 constitue un défi à part entière dans la gestion de la crise que nous traversons. Dans un tel contexte, les discours complotistes semblent bénéficier d’une vigueur nouvelle. Un exemple récent dans le monde francophone concerne le documentaire Hold-Up, qui soutient, entre autres, la thèse selon laquelle […]

Le Mois

La diffusion de fausses informations sur la pandémie de Covid-19 constitue un défi à part entière dans la gestion de la crise que nous traversons1. Dans un tel contexte, les discours complotistes semblent bénéficier d’une vigueur nouvelle. Un exemple récent dans le monde francophone concerne le documentaire Hold-Up, qui soutient, entre autres, la thèse selon laquelle la pandémie aurait été créée (et instrumentalisée) par d’obscures élites pour asservir la population mondiale. Ce documentaire, uniquement diffusé sur internet, a cumulé des millions de vues sur ses différentes plateformes, et a fait l’objet d’une couverture médiatique considérable.

Actuellement, deux types de discours sur le complotisme semblent s’affronter dans les médias, mais aussi, dans une moindre mesure, dans les publications académiques. Ils peuvent être schématisés comme suit.

D’un côté, le complotisme est cloué au pilori. Les complotistes seraient irrationnels, extrémistes, paranoïaques, anxieux, narcissiques… Le complotisme serait un « opium des imbéciles2 ». De l’autre, nous dit-on, le complotisme, ça n’existe pas. En effet, si les complots existent, pourquoi serait-il irrationnel de croire en leur existence ? Taxer quelqu’un de « complotiste », c’est le disqualifier à priori, et empêcher une critique nécessaire d’un système injuste et opaque. « Il entre constitutivement dans la vision du monde des dominants de dénier génériquement les faits de domination », affirme, par exemple, Lordon3 : le concept de complotisme serait profondément conservateur et servirait à stigmatiser ceux qui se montrent critiques par rapport à la marche du monde.

L’objet de ce texte est d’analyser la psychologie politique du complotisme ou plus précisément, ce que nous dit le complotisme sur notre rapport à la politique, en espérant proposer une troisième perspective.

Qu’est-ce qu’une théorie du complot ?

Nous entendons par théorie du complot une explication d’évènement(s) historique(s) où la cause principale est l’action cachée et coordonnée d’un groupe malfaisant4. Cette définition, fort générale, ne dit rien sur la vérité de ladite théorie, et donc sur la distinction entre « vrai complot » et « théorie du complot ». Néanmoins, des différences qualitatives peuvent s’apprécier sur un plan épistémologique. Comme le souligne Guillon5, les théories du complot se construisent non pas comme des argumentaires cohérents, mais par accumulation de supposées anomalies dans les informations disponibles publiquement (typiquement, la « version officielle »). Ces anomalies sont mises en cohérence via une hypothèse de complot qui, conformément au cliché du complotiste armé de punaises et de ficelles, « relie les points ».

Wagner-Egger et collaborateurs rappellent que si l’Histoire foisonne de vrais complots, on trouve en revanche très peu d’exemples qui aient été dévoilés par ce type de démarche. En effet, les véritables complots (comme l’affaire du Watergate) ont été révélés par des enquêtes journalistiques ou/et judiciaires approfondies, et non par des anonymes ayant épluché des sources accessibles au public6.

Qu’est-ce que le complotisme ?

On peut en outre se demander si le complotisme est un « syndrome », c’est-à-dire une disposition psychologique générale à croire aux théories du complot, quelles qu’elles soient. En effet, dans les études sur le complotisme, il n’y a pas de meilleur prédicteur de l’adhésion à une théorie que l’adhésion à une autre, même sans rapport7. Cela ne veut pas dire que ceux qui croient que les dangers des vaccins sont gardés secrets (une croyance relativement partagée selon certaines enquêtes8) croient forcément que le monde est dirigé par des reptiles (une croyance très minoritaire). Toutefois, on observe une corrélation positive : ceux qui croient à la première thèse sont statistiquement plus susceptibles de croire à la seconde. Et cela n’est pas étonnant. Les théories du complot reposent sur une opposition entre les « élites » et le reste de la population. Le terme « élites » regroupe de nombreux groupes (médias, universitaires, politiciens, industriels…). Si une telle catégorisation est acceptée, il devient normal de croire que si les « élites » ont conspiré dans une situation donnée, elles sont aussi capables de conspirer ailleurs, voire partout où leur pouvoir s’exerce.

Le fait que les croyances en différentes théories du complot sont très fortement liées entre elles a amené de nombreux·ses auteur·e·s à caractériser le complotisme comme une vision générale du monde, voire une « mentalité »9. À l’appui de cette hypothèse forte, on peut également évoquer la convergence des discours complotistes durant la pandémie : vaccination, 5G, collusions entre industrie pharmaceutique et États, Bill Gates et Georges Soros… Autant de discours qui préexistaient avant la pandémie et qui se sont réapproprié cette dernière. Les thèses qui en résultent sont tout à la fois très cohérentes (dans leur dénonciation des élites) et très hétéroclites (dans le nombre de complots invoqués).

Le complotisme est-il une idéologie de « résistance » ?

Pour ceux qui n’adhèrent pas à ces idées, il peut malgré tout être tentant d’y voir une contestation légitime d’un ordre capitaliste dysfonctionnel. En réalité, le complotisme n’est nullement l’amorce d’une contestation politique organisée. Et ce parce qu’il est essentiellement négatif, en cela qu’il se caractérise davantage par ce qu’il rejette (les discours officiels, l’expertise scientifique) que par ce qu’il propose (un projet concret de société, une réflexion articulée). Pis, tout semblant de réalité partagée étant potentiellement attribué à une machination, cette idéologie n’offre aucune base sur laquelle se mobiliser collectivement et positivement.

En outre, la prévalence du complotisme à l’extrême droite politique10, le fait que les théories du complot servent à justifier des persécutions (pensons à l’attentat de Christchurch en 2019, perpétré par un individu convaincu de la réalité du « Grand Remplacement », ou au prétendu complot juif qui a servi à justifier persécutions et massacres)… Ces exemples montrent que les débouchés politiques du complotisme ne se trouvent pas nécessairement du côté de la défense des « dominés », loin s’en faut.

Il est donc trompeur de voir dans le complotisme une alternative positive à une « pensée unique ». Au contraire, en niant sélectivement des faits évidents (comme la victoire de Joe Biden aux élections présidentielles américaines ou la nationalité de Barack Obama), le complotisme détruit les fondements du débat démocratique qui ne peut s’organiser que sur un socle commun de faits communément acceptés11.

Enfin, on peut se demander dans quelle mesure une vision monolithique des élites ne contribue pas en réalité à saper les institutions qui servent à brider l’emprise d’un pouvoir (exécutif, législatif ou économique, par exemple) sur les autres. En ce sens, le complotisme serait potentiellement de nature à renforcer les dérives autoritaires de nos démocraties en fragilisant l’équilibre déjà précaire entre les différents (contre)pouvoirs. En les stigmatisant comme des auxiliaires du pouvoir, le complotisme se nourrit de la vulnérabilité de la justice (sous-financée et surchargée) et des médias traditionnels (menacés par internet et dépendants de la publicité), soit les institutions qui, précisément, sont nécessaires au dévoilement des véritables complots.

Complotisme et polarisation

Il serait cependant trompeur de n’analyser qu’un pan du discours. En effet, si le complotisme se caractérise par une perception dangereusement monolithique des « élites », du « système », et des « moutons », on peut également questionner la tendance à percevoir de façon homogène les « complotistes », notamment chez les journalistes et dans les milieux « proscience ». À cet égard, il est intéressant de mentionner les travaux de Ward, Guille-Escuret et Alapetite12, qui se sont intéressés à la représentation des antivaccins dans le discours médiatique en France. Pour ce faire, ils s’inspirent du concept de « panique morale » du sociologue Stanley Cohen13 selon lequel, en période de crise ou de transformation, on recherche un ennemi commun nous permettant d’affirmer nos valeurs partagées. Selon ces auteurs, les discours médiatiques sur les antivaccins, qui tendent à regrouper sous un même vocable aussi bien les militants conspirationnistes que les personnes qui manifestent simplement de l’hésitation à se faire vacciner, reflètent une dynamique de panique morale. Cette étiquette englobante permet de délégitimer l’ensemble des critiques par rapport à la vaccination en désignant ceux qui les portent comme des « ennemis de la science ».

Cette analyse montre que le développement du complotisme (car l’antivaccinalisme complotiste n’est pas qu’un mirage) semble susciter une réaction à l’autre bord — ici un chœur qui se veut rationaliste et « proscience ». Ce faisant, on peut émettre la thèse que le complotisme opère comme une sorte de prédiction créatrice. En effet, au fondement du complotisme, on trouve l’idée que l’univers est divisé entre les « élites » et les « masses »14. Or, en suscitant une vive réaction dans l’opinion publique, le complotisme contribue à la polarisation dénoncée par son propre discours.

S’il y a lieu de craindre le complotisme, ce n’est pas en l’agitant en épouvantail qu’on pourra le combattre. Stigmatiser comme des êtres irrationnels « ceux qui doutent » d’éléments qui nous semblent évidents, les homogénéiser par le biais d’un même vocable, revient à la fois à jouer le jeu de la polarisation que prophétise le complotisme et à psychologiser un phénomène profondément social. C’est aussi la meilleure façon de cristalliser des appartenances qui ne sont pas toujours constitutives de leur identité : par exemple, stigmatiser comme des « antivax complotistes » toutes les personnes qui doutent, même modérément, des vaccins ne peut que les pousser dans le giron des authentiques « antivaxxers ».

Au contraire, si on veut prendre le complotisme à bras le corps, il nous semble important de dépasser la lecture psychologisante, et d’envisager ses déterminants sociaux : qu’il y ait une réalité psychologique à la mentalité conspirationniste n’est en rien contradictoire avec l’idée que celle-ci soit en grande partie le produit du contexte social au sein duquel évolue le « sujet complotiste ». La prévalence statistique du complotisme parmi les groupes qui se perçoivent comme des « perdants »15, souligne notamment l’importance de la défiance vis-à-vis du système politique dans le succès contemporain des discours complotistes. En résulte un cercle vicieux où le complotisme noircit la perception du système politique qui, lui, nourrit le complotisme en retour.

Conclusion

On reproche souvent aux robots russes qui sévissent sur les réseaux sociaux de propager de la désinformation. Une étude s’est intéressée au contenu des communications portant sur les vaccins, émises par des machines16. Il apparait que si ceux-ci émettent des contenus « antivax », ils relaient aussi un discours « pro » vaccination. Selon les auteurs, l’objectif poursuivi par ceux qui programment ces robots est moins de susciter une défiance par rapport à la vaccination que de favoriser polarisation et conflit. Le premier péril que fait peser le complotisme, c’est cela : créer une impossibilité de dialoguer sur des bases communes.

Nous avons ouvert ce texte en avançant le souhait d’émettre une nouvelle opposition qui permettrait de dépasser une lecture psychologisante (les complotistes seraient limités cognitivement) et une d’inspiration marxiste (le complotisme comme concept inventé par les dominants pour discréditer ceux qui les contestent). Nous espérons qu’au terme de cette lecture émergera une troisième perspective, à savoir d’envisager le complotisme comme un rapport à la politique : il se nourrit d’une défiance dans les institutions démocratiques et l’alimente en retour, en délégitimant les contrepouvoirs. Cette dynamique d’action-réaction accentue la polarisation entre les « gagnants » et les « perdants » au sein de nos démocraties libérales sans pour autant offrir un projet politique alternatif, voire en minant toute possibilité de mettre en place un tel projet.

  1. Roozenbeek J., Schneider C.R., Dryhurst S., Kerr J., Freeman A.L.J, Recchia G., vander Bles A.M., van der Linden S. (2020), « Susceptibility to misinformation about Covid-19 around the world », Royal Society Open Science, 7, 201199.
  2. Reichstadt R. (2019), L’opium des imbéciles. Essai sur la question complotiste, Paris, Grasset.
  3. Lordon F. (juin 2015), « Vous avez dit “complot”? Le symptôme d’une dépossession », Le Monde diplomatique, p. 17.
  4. Keeley B. L. (1999), « Of Conspiracy Theories », Journal of Philosophy, 96(3), 109 – 126.
  5. Guillon J.B. (2018), « Les Théories du complot et le paradoxe de l’individualisme épistémique », Diogène, 261 – 262, 54 – 87.
  6. Wagner-Egger P., Bronner G., Delouvée S., Dieguez S. Gauvrit N. (2019), « Why “Healthy Conspiracy Theories” Are (Oxy)morons : Statistical, Epistemological, and Psychological Reasons in Favor of the (Ir)Rational View », Social Epistemology Review and Reply Collective, 8(3), 50 – 67.
  7. Sutton R. et Douglas K. (2014), « Examining the monological nature of conspiracy theories », dans van Prooijen, J.W. et van Lange, P.A.M. (Eds), Power, Politics, and Paranoia : Why People are Suspicious of their Leaders (p. 252 – 272), Cambridge University Press.
  8. Ifop (mars 2020), « Enquête sur le complotisme-vague 3 », Fondation Jean-Jaurès.
  9. Imhoff R. et Bruder M. (2014), « Speaking (Un-) Truth to Power : Conspiracy Mentality as a Generalised Political Attitude », European Journal of Personality, 28(1), 25 – 43. 
  10. van der Linden S., Panagopoulos C., Azevedo F. et Jost J. T. (sous presse), The paranoid style in American politics revisited : an ideological asymmetry in conspiratorial thinking, Political Psychology.
  11. Rosenblum N.L. et Muirhead R. (2019), A lot of people are saying : The New Conspiracism and the Assault on Democracy, Princeton University Press.
  12. Ward J. K., Guille-Escuret P. et Alapetite C. (2019), « Les “antivaccins”, figure de l’antiscience », Déviance et société, 43(2), 221 – 251.
  13. Cohen S. (2011), Folk Devils and Moral Panics, New York, Routledge.
  14. Moscovici S. (2020), « Reflections on the Popularity of “Conspiracy Mentalities”», International Review of Social Psychology, 33(1), 9. 
  15. Uscinski J. E. et Parent J. M. (2014), American Conspiracy Theories, Oxford University Press.
  16. Broniatowski D. A., Jamison A. M., Qi S., AlKulaib L., Chen T., Benton A… Dredze M. (2018), « Weaponized Health Communication : Twitter Bots and Russian Trolls Amplify the Vaccine Debate », American Journal of Public Health, e1-e7.

Kenzo Nera


Auteur

doctorant en psychologie sociale, aspirant FNRS au Center for social and cultural psychology (Cescup-ULB), kenzo.nera@ulb.be

Olivier Klein


Auteur

professeur de psychologie sociale à l’université libre de Bruxelles et à l’UMons et codirecteur en chef de la {Revue Internationale de psychologie sociale}
La Revue Nouvelle
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