Prostitution et intervention sociale
L’intervention sociale auprès des personnes prostituées est souvent complexe. L’objectif de cet article est de proposer quelques grandes balises qui pourraient fonder cette intervention sociale afin de lui donner une certaine pertinence.
Les « phénomènes prostitutionnels » font partie des objets de recherche et d’étude les plus complexes à appréhender pour un·e chercheuse·eur. En effet, tant les limites de ce qui constitue les prostitutions que les formes pratiques qu’elles prennent dépendent fortement des normes sociales et institutionnelles1, avec une influence déterminante des représentations collectives relatives à la sexualité parfois extrêmement localisées (un pays, une région, une ville, un village voire un quartier).
Si, à suivre l’anthropologue Paola Tabet, la prostitution peut se caractériser par contraste à l’institution du mariage dans le cadre général d’un « continuum économico-sexuel » qui caractériserait les interactions hommes-femmes2, il n’en reste pas moins que cette définition englobe une très large gamme de phénomènes prostitutionnels et implique aussi une référence à une institution (le mariage) elle-même sujette à des redéfinitions importantes au cours du temps et à des fluctuations liées aux contextes locaux.
De cette difficulté conceptuelle majeure découlent évidemment des difficultés à définir des politiques adéquates par rapport aux phénomènes prostitutionnels3. Très fréquemment, la question politique est donc posée en des termes abstraits : on évoque « la prostitution », le débat se transformant en affrontement dans le « ciel des valeurs et des idées », sans prendre en compte les effets sur le réel des décisions éventuellement prises. Pire encore, de cette abstraction irrémédiable parce qu’on se raccroche à cette notion abstraite, résultent des positionnements extrêmement tranchés qui transforment en les échanges en « batailles idéologiques » : pour ou contre, prohiber, abolir ou légaliser, etc. Pour peu que l’on cherche toutefois à définir des politiques qui prennent véritablement en compte les personnes directement concernées dans toutes les dimensions d’une « prise en compte », on est pourtant obligé de renoncer à chercher une panacée au « problème de la prostitution ».
Comme le résume parfaitement Anne Van Haecht, « dans la réalité, il se construit un marché de la prostitution avec sa stratification propre, recouvrant tant de situations inégales possibles qu’il faut bien disqualifier tout jugement univoque quant aux principes proposés pour le réguler4 ».
Si ce constat est un classique des études sur ce que l’on doit dès lors nommer « les prostitutions », ses conséquences pratiques sont très insuffisamment prises en compte. C’est en particulier le cas dans le cadre de l’intervention sociale auprès des personnes prostituées, surtout lorsque l’on sort d’une action spécifique menée par les associations « spécialisées ».
L’ambition de cet article est, en me fondant sur une série d’études de terrain que j’ai menées en Belgique, mais aussi à l’étranger, de proposer quelques grandes « balises » qui pourraient fonder une intervention sociale pertinente auprès des personnes prostituées. Il ne s’agit toutefois nullement d’un « mode d’emploi » et son contenu doit être mis en débat tant par les chercheuses et chercheurs, que par les travailleuses·eurs sociales·aux, mais aussi (et surtout) par les personnes prostituées elles-mêmes.
Déconstruire le « stigmate de la putain »
Lors d’une série d’entretiens dans des groupes de discussion avec des personnes prostituées du quartier Alhambra (Yser) à Bruxelles, nous avons tenté de dresser une sorte de « cartographie » des contacts avec les institutions publiques : CPAS, hôpitaux, Actiris, Office des étrangers, etc. Les discours5 de la quinzaine de témoins convergeaient dans un même sens, pointant la prégnance d’un véritable « stigmate de la putain » qui se marque dans toutes les interactions avec des agents de l’État et, en particulier, avec celleux en charge de sa « main gauche6 », incarnant (les restes de) l’État-providence.
Candy : Donc tu vas au CPAS, et là on te dit : « mais tu gagnes déjà ta vie, ma jolie ». Oui, il m’a appelé « ma jolie ». « Pourquoi on t’aiderait ? Parce que tu n’arrives plus à te payer ton shoot ? Ou parce qu’avec ton mac vous vous êtes dits que tu pouvais filouter le CPAS ? »
Eliana : J’ai eu une assistante sociale qui m’a demandé si j’avais des trucs contagieux avant de me recevoir. Des maladies ou des poux ou des parasites… J’ai répondu que non, que j’étais vraiment très propre. Puis que je vois le médecin tous les mois. Elle a quand même déplacé la chaise au centre de son bureau, loin d’elle.
Manuela : Oui, je sais bien que je ne suis pas toujours comme il faut. Je veux dire, comme on s’habille sexy et tout, quand on va à un rendez-vous important… ce n’est pas facile. L’assistante sociale (de l’hôpital) m’a dit que j’étais habillée « comme une grosse pute » et qu’elle ne me recevrait pas comme ça. Et moi j’ai dit, « mais, madame, je dois travailler après ». Mais elle ne voulait pas me recevoir. Alors je suis revenue un autre jour, avec juste un training rose. Rien de sexy, pas chic. Juste un training, bien propre, où on voit pas grand-chose de ma poitrine (rires). Eh bien, elle n’a pas voulu me recevoir non plus, elle a dit « tu es encore habillée comme une pute ». Moi j’ai dit « mais comment c’est qu’on fait, pour ne pas être habillée comme une pute ? ». Alors elle m’a dit « je n’ai pas le temps d’expliquer ». Voilà.
Au-delà de la violence des échanges rapportés par les témoins, il faut pointer que l’on retrouve ici trois figures « classiques » du « stigmate de la putain » : la putain vénérienne, la putain vénale et la putain dégénérée Dans nos contrées, dès le Moyen-Âge, les prostituées sont obligées de porter des signes distinctifs7, par crainte qu’elles se mêlent aux « honnêtes gens ». Comme le résume Mathilde Istasse, c’est donc depuis l’époque médiévale au moins qu’existe une forme d’inquiétude quant à « la menace de la confusion, du mélange entre les gens honnêtes et le “reste” [qui] fait […] appel à l’idée d’une saleté, susceptible de s’étendre et contaminer8 ». C’est dans ce contexte que s’inscrivent les premiers travaux scientifiques d’hygiénistes et d’urbanistes qui se sont intéressés aux personnes prostituées au début du XIXe, et c’est très logiquement qu’ils vont avant tout « fonder » cette idée en lui donnant des formes plus savantes. Les trois images de la prostituée correspondent en réalité à trois préoccupations en termes de « gestion publique » qui visent précisément à éviter que « s’étende la souillure ».
Le rôle de la prostitution dans la transmission des maladies, en général, et des maladies vénériennes, en particulier, est un premier souci qui a fait l’objet d’une pléthore de descriptions au cours du XIXe siècle9. Progressivement se sont imposées deux hypothèses contradictoires : (1) la putain est incapable de prendre soin d’elle, elle délaisse son corps et (2) la putain utilise à dessein son corps comme outil de propagation des maladies. De très nombreuses villes dans le monde vont donc adopter des mesures très strictes visant à contrôler la propagation épidémique en forçant les prostituées à prendre soin d’elles (notamment via des visites médicales obligatoires, comme ce sera le cas à Paris dès 1855 ou à Stockholm dès 185910) et/ou en sanctionnant les prostituées qui auraient contribué à répandre une épidémie. La Lex Veneris suédoise est l’un des exemples intéressants de ce type de dispositif établi au XIXe siècle, car elle restera (sous des formes remaniées au fil du temps) en vigueur jusque dans les années 1950, époque où elle aboutira à des campagnes d’internement (et de stérilisation) des prostituées.
L’image de la putain vénale est également un classique de la littérature du XIXe siècle et s’accompagne également de deux hypothèses : (1) la prostitution étant par essence proche de la criminalité, la plupart des prostituées sont des criminelles et ne sont pas dignes de confiance, (2) les prostituées incarnent le besoin des femmes d’être « valorisées », ce que permettrait le paiement des « prestations sexuelles ».
L’image de la putain dégénérée renvoie, quant à elle, à l’idée que les femmes qui se prostituent ne peuvent pas avoir d’estime d’elles-mêmes, la chose étant par essence trop avilissante. Elles manqueraient donc d’une « faculté » naturelle à la plupart des femmes. Parmi les auteurs qui offrent une « base scientifique » à cette idée, Cesare Lombroso, un médecin hygiéniste célèbre, va jusqu’à proposer l’idée d’une « adaptation darwinienne » des prostituées qui expliquerait que, pour elles, « l’acte génésique (serait) un acte insignifiant, tant moralement que physiquement11 ». Cette idée d’une forme de « dégénérescence » de l’espèce sera utilisée largement dans le cadre de politiques de stérilisation forcée des prostituées au début du XXe siècle dans certains pays ou certaines villes d’Europe.
Ces trois images de « la putain » se combinent pour créer le stigmate de la putain qui a guidé les politiques, alimenté la littérature (en ce compris les fictions) et s’est par là enraciné dans nos représentations. Et forcément, il aboutit dans des réactions inadaptées des travailleurs·euses sociaux·ales. Ainsi, les trois exemples que nous avons cités correspondent à des modalités de ce stigmate : le premier renvoie à la putain vénale sans cesse suspectée d’être une criminelle qui cherche à gruger les honnêtes gens ou les institutions, le second renvoie évidemment à la putain vénérienne, suspectée d’être un foyer de contamination, et le troisième renvoie à la putain dégénérée, qui a perdu la capacité même d’adopter un comportement acceptable, d’adopter des codes adaptés à la vie en société, et dont, dès lors, on va prendre toute caractéristique comme une forme de transgression. Ce stigmate constitue une « prénotion » particulièrement aveuglante qui handicape inexorablement l’intervention sociale. Et il ne suffit pas de l’appréhender pour passer outre, l’attention doit être permanente, tant il est profondément inscrit dans nos représentations collectives.
Refuser la « psychologisation » des enjeux sociaux
L’intervention sociale auprès des personnes prostituées prend très fréquemment un tour particulier qui consiste à partir du principe que l’existence d’un trauma soit inhérent à l’activité prostitutionnelle, soit expliquant « l’entrée en prostitution » et, ce faisant, à privilégier une approche « psychologisante ». Ceci se marque tout particulièrement lorsque des personnes prostituées entreprennent des démarches pour réduire leur activité prostitutionnelle ou pour l’arrêter complètement.
Candy : Actiris. Alors là, on peut en parler ! Déjà, quand tu as une dame, là, […] qui te dit « fais ton CV, ma fille » et que tu lui dis « je mets quoi dedans ? Pute ? », ça fait toute une foire. Mais alors une fois qu’elle sait ça, elle commence à te parler de formations. Donc tu dois d’abord te former pour trouver un emploi. Et elle te propose des trucs avec des chômeurs longue durée. En fait, ce ne sont pas des formations. Ce sont des ateliers pour apprendre aux gens à se lever le matin. Je ne déconne pas. Mais moi je sais me lever. Je me débrouille. Je ne suis pas là à trainer toute la journée. Et puis on t’envoie à des choses, mais je te jure… Des séances où tu dois parler de « ton malêtre»… Bref, on te prend pour une malade mentale.
Isabella : Au CPAS, on m’a demandé comment je pouvais m’occuper de ma fille en faisant… « ce que je fais ». Et du coup, on m’a dit que c’était peut-être mieux que j’arrête de m’occuper d’elle, parce que je ne serais pas assez « stable ». C’est ça, « stable ». L’assistante sociale m’a dit « avec “ce que vous faites”, vous êtes déjà vous-même fragile. Trop fragile pour vous occuper d’un enfant ».
Notons d’emblée qu’il n’est pas ici question de suggérer que toute intervention psychologique serait forcément problématique ou de laisser entendre une quelconque hiérarchie des disciplines. Il s’agit juste de pointer un mécanisme de « psychologisation » des enjeux sociaux. En effet, le déploiement de très nombreux travaux traitant des psychotraumatismes dans le cadre de situations prostitutionnelles12 a amené progressivement à privilégier les approches thérapeutiques aux approches plus classiques de travail social, en adoptant dans certains cas des guides d’intervention, qui sont porteuses de biais et de mécanismes auto-confirmatoires. Par exemple, certaines grilles de diagnostic de la « décorporalisation », c’est-à-dire d’une forme de « dissociation » de l’image corporelle amenant à un désinvestissement du soin porté à son corps, testent une série de « symptômes » dont l’existence est plutôt liée à la résistance au « stigmate de la putain » qu’à un malêtre dans l’activité13.
La conséquence de la généralisation de l’approche psychotraumatique est le renforcement de l’idée d’une « fragilité » intrinsèque des personnes prostituées, d’une « incapacité » à « faire face » aux situations… recyclant ainsi le schéma de la « putain dégénérée » décrite dans les travaux des hygiénistes. Elle induit ce faisant des violences institutionnelles : parce que la personne prostituée est jugée « fragile », il faut la protéger en ce compris d’elle-même et lui faire « travailler » sa fragilité pour lui permettre de « reprendre prise » sur elle.
La conséquence est fréquemment une remise en doute de la capacité de la personne prostituée à gérer son budget, à s’occuper de sa famille… Ce qui, forcément, induit une méfiance terrible des personnes prostituées face aux institutions. Elles craignent, à juste titre, qu’on les prive de leur autonomie, voire de leurs enfants, si elles font la moindre demande d’aide sociale (sous quelque forme que ce soit).
Il faut noter que cette « psychologisation » des problématiques est d’autant plus confortable pour les politiques qu’elle permet de considérer la prostitution uniquement comme un « problème individuel » et d’éviter tout questionnement sur le lien entre l’augmentation des inégalités et l’augmentation des contingents de personnes prostituées, par exemple. Mieux, elle permet de ne jamais réellement interroger les responsabilités collectives dans le malêtre éventuel des personnes prostituées. Dans ce schéma simpliste, si elles souffrent, c’est à cause de leur traumatisme, pas à cause du regard porté sur elles ou des violences institutionnelles auxquelles on les expose.
Il est fréquemment opposé aux personnes prostituées qui se revendiquent « travailleuses·eurs du sexe » (TDS)14 qu’elles seraient dans une logique individualiste propre au cadre néolibéral : en disant qu’elles font le « choix » de la prostitution, elles dégageraient la question du choix de l’ensemble des rapports de force qui structurent nos sociétés et ne penseraient par ailleurs qu’à leur intérêt propre. Il est piquant de remarquer que cette critique est fréquemment formulée par des défenseurs de l’approche psychotraumatique. Or, cette approche individualise complètement toutes les problématiques sociales et suggère finalement qu’il faut permettre aux personnes prostituées de « dépasser/gérer » leur trauma pour qu’elles puissent à nouveau prendre conscience de leur propre intérêt. On voit bien que le cadre de la pensée néolibérale est tout aussi compatible avec cette approche (si pas plus)15.
Prendre conscience des dynamiques collectives
Le corolaire de l’individualisation de la « question prostitutionnelle » est l’absence de considération pour les mécanismes collectifs, par exemple les mécanismes de pairage. Dans le cadre de mes travaux sur la prostitution étudiante, j’ai souvent insisté sur le fait que la prostitution étudiante n’est en aucun cas une forme « soft » d’activité prostitutionnelle : les étudiant·es qui se prostituent ont, en effet, tendance à s’isoler fortement dans cette activité pour éviter que « cela se sache ». Iels sont dès lors très rétifs·ves à fréquenter des personnes prostituées (à fortiori parce qu’iels s’identifient rarement comme personnes prostituées, leur « identité revendiquée » étant celle d’étudiant·es). Ce phénomène engendre une dépendance accrue aux clients : ce ne sont pas les pairs qui initient aux « codes » de l’activité (tarifs, mesures de protection par rapport aux MST, etc.) et qui préviennent des dangers potentiels notamment vis-à-vis de clients violents. Sur la cinquantaine d’étudiant·es interrogé·es dans le cadre d’une étude sur la « prostitution étudiante » menée entre 2008 et 2018, il est ainsi apparu que tou·tes avaient subi des violences sexuelles de la part de clients (pratiques non désirées, refus de payer, viols). Bien que la prostitution de rue soit connue pour être particulièrement dangereuse, mes travaux sur la prostitution de rue dans le quartier Yser montrent que les cas de violences existent effectivement, mais sont gérés de manière à la fois plus proactive (par la diffusion du « signalement » des clients dangereux), mais aussi beaucoup plus réactive, notamment par l’intervention des pairs en soutien aux personnes agressées.
La plupart des mécanismes d’intervention sociale auprès des personnes prostituées négligent complètement ce type de solidarité entre pairs. Or ces mécanismes sont parfois extrêmement structurants.
Manuela : Alors oui, c’est vrai, parfois on prend des trucs, des « chems » comme disent les gays […] Mais dans le quartier, on sait qui prend un peu trop. Parfois, on va voir la fille et on lui dit d’arrêter. Moi j’ai demandé à Isabella d’intervenir, chaque fois que je prends un peu trop.
Isabella : Oui, et Manuela m’aide aussi. On est des copines, c’est normal de s’aider. She’s my girlfriend. Si c’était un homme je me marierais avec elle (rires). Mais oui, c’est vrai : une fois, j’avais trop pris de « trucs », et j’étais vraiment malade, j’avais du sang qui coulait du nez et sur mon bras. Manuela elle m’a loué une chambre, elle m’a emmené là et elle m’a nettoyée, puis elle m’a gardée.
Au cours de l’enquête Alhambra, j’ai constaté que ce mécanisme de « contrôle social » sur la consommation de drogue était en fait développé, qu’il y avait de véritables logiques d’intervention et d’entraide. Ce faisant, plusieurs témoins ont indiqué arriver à « gérer » leur addiction. Or fréquemment, l’intervention médico-sociale auprès d’elles conditionne l’aide à une rupture avec le milieu prostitutionnel, donc à une forme d’isolement. Elles se trouvent dans ce cadre en rupture avec le mécanisme qui, justement, permet d’avoir une certaine « gestion » de leur addiction, ce qui augmente le risque de son renforcement.
Il faut noter en particulier que toutes les tentatives de mettre en place des « programmes de sortie » pour les personnes qui souhaitent arrêter l’activité prostitutionnelle en Belgique ont favorisé une approche complètement individualisante. Or les exemples de tels programmes réellement « efficaces » (que l’on soit dans un modèle néoabolitionniste comme la Suède ou un modèle néorèglementariste comme les Pays Bas ou l’Allemagne) sont toujours ceux qui se fondent sur des dynamiques collectives entre pairs16.
Ouvrir les possibles et différencier les situations
Il est intéressant de considérer justement les « programmes de sortie » mis en place dans les pays européens aux orientations idéologiques pourtant diamétralement opposées, comme la Suède et les Pays Bas, afin d’en dégager quelques lignes qui dépassent le cadre strict de la « sortie », mais peuvent aussi s’appliquer à l’intervention sociale en général.
Notons d’emblée que le modèle « néoabolitionniste » suédois est globalement mal connu en Belgique. On n’en retient, en effet, qu’une seule dimension : la criminalisation du client. Or ce modèle résulte d’un compromis entre des objectifs essentiellement moraux portés par les organisations religieuses et des objectifs beaucoup plus sociaux portés par les organisations féministes, singulièrement les organisations de femmes sociales-démocrates. Dès les années 1970, les organisations féministes sociales-démocrates suédoises s’intéressent à la prostitution. Elles y voient une forme d’exploitation des corps des femmes prolétaires par les hommes de la bourgeoisie17. Dans leur analyse, les femmes issues des classes laborieuses sont aliénées et exploitées par le « système prostitutionnel », conçu comme une forme extrême de conjonction entre patriarcat et capitalisme. Elles vont rapidement en déduire qu’elles doivent apporter un soutien aux personnes prostituées, soutien qui prend notamment la forme de refuges, qui se développent largement au cours des années 1980. Une décennie plus tard, les dirigeantes de ces refuges seront d’ailleurs en première ligne de la contestation d’une proposition de loi visant à criminaliser à la fois les clients et les prostituées, contestation qui amènera au « compromis » du modèle suédois, qui voit, pour simplifier, les clients comme des « criminels » et les prostituées comme des « victimes ».
À l’origine, le volet « soutien social » aux personnes prostituées était extrêmement ambitieux. Une dirigeante historique de refuge indiquait ainsi dans les débats télévisés des années 1990 : « Notre objectif est de permettre à une personne qui se prostitue de choisir son futur. Elle ne devra plus coucher avec un avocat, ou un professeur d’université, ou un prêtre pour avoir de l’argent. Elle sera avocate, ou professeure d’université, ou prêtre. » Pour autant, ce volet sera progressivement définancé, notamment à l’initiative du gouvernement de droite de Frederik Reinfeldt (2006 – 2014), alors que les peines prévues pour les clients (amendes et détention) seront alourdies. Cela a eu comme conséquence logique une diminution des ambitions de ces « programmes de sortie », qui n’ont plus trouvé les moyens, par exemple, d’accompagner efficacement des projets de reprise d’études de longue durée.
Il n’empêche, le projet initial de ces programmes était d’offrir une alternative plus intéressante que d’être « caissière » ou « vendeuse ». Encore aujourd’hui, les dirigeantes des refuges insistent sur le fait que c’est la seule manière de finalement avoir une action pertinente vis-à-vis des personnes prostituées : « l’ouverture maximale des possibles18 ».
De l’autre côté du spectre, les Pays Bas financent également des « programmes de sortie ». L’optique de ces programmes est souvent fort différente : ils sont avant tout destinés à ce que les personnes prostituées puissent acquérir une plus grande indépendance financière pour lutter (préventivement ou non) contre l’emprise des proxénètes et des réseaux de traites. Le financement de ces programmes dépend en grande partie des communes, avec un soutien des provinces. Deux types de programmes coexistent principalement : les programmes créés par des associations féministes et les programmes mis en place par des communautés religieuses. Nous nous consacrerons surtout au premier cas ici.
Ces programmes de sortie sont, en effet, les héritiers d’initiatives datant des années 1970. L’objectif des organisations féministes (dont quelques organisations radicales et marxistes) qui les ont fondés était « de doter les femmes des outils de leur émancipation ». Elles ont d’emblée intégré une approche « d’action communautaire » et favorisé une autogestion du programme. L’un des buts de ces programmes était de « coller au plus près aux réalités » et, pour ce faire, les personnes prostituées ont été considérées comme des « expertes » de leur propre situation. Cela les a menés à définir des schémas d’intervention sociale complètement modulaires, avec des ateliers, des séances de travail en groupe, des rendez-vous individuels, dont la plupart sont facultatifs.
Il me semble qu’il y a là deux clés supplémentaires qui sont deux conditions de succès de toute intervention sociale auprès des personnes prostituées : l’ouverture maximale des possibles, c’est-à-dire la définition d’un projet extrêmement ambitieux, et la différenciation en fonction des réalités spécifiques, en s’appuyant sur l’expertise des personnes prostituées elles-mêmes.
Quatre points de repère
En conclusion à cet article, il me semble utile de récapituler les cinq « points de repère » que j’ai pointés qui me paraissent être la condition sine qua non d’une intervention sociale pertinente auprès des personnes prostituées :
— la déconstruction systématique du « stigmate de la putain », passant, entre autres, par une autoanalyse des travailleuseurs·euses sociaux·ales,
— le refus d’une « psychologisation » de l’intervention sociale, ce qui implique de ne pas immédiatement la transformer en approche thérapeutique, laquelle contribue à la défiance vis-à-vis des travailleuses·eurs sociaux·ales,
— la prise en compte des dynamiques collectives, qui implique de ne pas « isoler » les personnes prostituées, en fait… de les considérer comme des personnes socialisées,
— l’ouverture maximale des possibles, c’est-à-dire de proposer des projets réellement ambitieux,
— la différenciation des modes d’intervention via une forme de modularité, qui, comme nous l’évoquions d’emblée, correspond à la multiplicité des situations prostitutionnelles.
Finalement, le fil rouge derrière ces cinq points, c’est la reconnaissance des personnes prostituées dans tous les sens du terme (sollicitude, considération cognitive et estime sociale). Tant que les modes d’intervention sont marqués par une forme de mépris envers elles, l’intervention sociale est condamnée à l’échec. On peut d’ailleurs étendre largement ce diagnostic à toute politique visant à « gérer », d’une manière ou d’une autre, les prostitutions.
Dans ce cadre, il me semble crucial de laisser les derniers mots aux témoins de l’enquête Alhambra…
Isabella : Moi, je ne demande pas grand-chose. Juste qu’on ne me dise pas « tu es conne parce que tu es une pute », « tu n’as pas à donner ton avis parce que tu es une pute », « tu n’as pas à avoir de projet parce que tu es une pute ». Je demande juste que l’on me parle comme à une adulte, comme à une femme, comme à une égale. Non, ce n’est quand même pas grand-chose.
- Pheterson G., Le prisme de la prostitution, Paris, L’Harmattan, 2003.
- Tabet P., La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel, Paris, L’Harmattan, 2004.
- Maes R., «“La prostitution” au spectacle des vanités », Mauvaises graines, article mis en ligne le 8 septembre 2014.
- Van Haecht A., « De quelques objets qui blessent », SociologieS, « La recherche en actes, dilemmes éthiques et enjeux scientifiques dans l’enquête de terrain », mis en ligne le 21 juin 2007 (consulté le 8 décembre 2015).
- Dans ce texte, nous indiquons les bribes de témoignages en italique. Ces témoignages sont traités selon une procédure de retranscription spécifique pour les détacher du style oral, en coécriture avec les témoins. Voir Maes R., « Trahir le discours pour lui être fidèle », La Revue nouvelle, 74(8), 2019.
- D’après la distinction bourdieusienne reprise notamment par Loïc Wacquant. Voir Pierre Bourdieu, Contre-feux I, Liber-Raisons d’Agir, 1998, p. 9 – 12.
- Piette V. (2014), « Histoire et débat autour de la prostitution en Belgique », communication présentée au troisième symposium du certificat d’université en sexologie clinique de l’ULB (Le commerce du sexe), Bruxelles.
- |Istasse M. (2020), « Analyse qualitative de l’identité professionnelle des escort girls », mémoire de master, ULB, p. 16.
- Corbin A. (1978), Les Filles de noce. Misère sexuelle et prostitution aux XIXe et XXe siècles, Paris, Aubier.
- Blom I., « Fighting Venereal Diseases : Scandinavian Legislation c.1800 toc.1950 », Medical History 50.2 (2006), p. 209 – 234.
- Lombroso C. (1896), « La prostituée », dans C. Lombroso et G. Ferro, La femme criminelle et la prostituée, Paris, Félix Alcan.
- Voir par exemple Farley M. et Barkan H. (1998), « Prostitution, Violence, and Posttraumatic Stress Disorder », Women & Health, 17(3). Salmona M. (2013), Le livre noir des violences sexuelles, Paris, Dunod, etc.
- Maes R., « Les prostitutions — pour une approche ethnographique du trauma », Cahiers de psychologie clinique, 2018/1 (n° 50), p. 133 – 150.
- Comme le montre Mathilde Istasse (op. cit.), l’identification à cette étiquette dépend du rapport à une sorte « d’identité professionnelle » plus ou moins endossée en fonction des circonstances et du vécu des personnes prostituées. Nous ne l’utilisons pas ici de manière générique précisément parce que les personnes qui s’identifient comme « TDS » constituent une partie spécifique de l’ensemble des personnes prostituées qui arrivent dans une certaine mesure à se détacher du « stigmate de la putain », à ne pas l’accepter ou à en jouer.
- Pour être plus précis, l’approche psychotraumatique de « la prostitution » peut en fait être considérée comme un ancêtre du « paternalisme libéral » et du « nudging », lesquels sont une forme de prolongement de la conception néolibérale des « agents humains ». Voir aussi Maes R., « Just a mild flu », La Revue nouvelle, 75(3), 2020.
- Maes R., « Ce que la recherche peut dire de la sortie de prostitution », colloque Espace P fête ses trente ans, 13 décembre 2018, Charleroi.
- Skilbrei M.-L. et Holmström Ch., « Is There a Nordic Prostitution Regime ? », Crime and Justice in Scandanavia, Vol. 40, n° 1 (aout 2011), p. 479 – 51.
- Entretien avec une représentante de Roks, 22 novembre 2019.
