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Programme spatial. La construction de la puissance

Numéro 4 Avril 2013 par Bin Li

avril 2013

Sym­bole de l’émergence sur le plan inter­na­tio­nal et cause qui conforte la légi­ti­mi­té du régime poli­tique, les opé­ra­tions spa­tiales, au nom des recherches scien­ti­fiques, sont conçues comme ins­tru­ment stra­té­gique au ser­vice des inté­rêts sou­ve­rains propres à la Chine. À prio­ri, des menaces à la sécu­ri­té natio­nale, des ten­sions poli­tiques et mili­taires au niveau régio­nal et glo­bal, expli­que­raient le recours de la Chine à l’espace extra­ter­restre. Certes, à long terme, la construc­tion de la puis­sance spa­tiale de la Chine doit obéir à l’objectif du main­tien d’une paix durable.

Le pro­gramme spa­tial chi­nois a fait des pro­grès signi­fi­ca­tifs ces der­nières années. Les mis­sions d’exploration humaine dont la mis­sion Shenz­hou VII, le pro­gramme lunaire Chang’e consti­tuent les exemples les plus mar­quants de l’émergence de la Chine en tant que puis­sance spa­tiale indé­pen­dante. Le pro­gramme spa­tial chi­nois consti­tue ain­si aujourd’hui un sym­bole fort du pres­tige natio­nal et un témoi­gnage du pou­voir tech­no­lo­gique chi­nois. S’inscrivant dans le déploie­ment des stra­té­gies de sécu­ri­té natio­nale et de recherches scien­ti­fique et tech­no­lo­gique, les acti­vi­tés spa­tiales contri­buent au déve­lop­pe­ment éco­no­mique et social, et conso­lident la mon­tée de la puis­sance chinoise.

Les activités spatiales et la sécurité nationale

« La plus haute atten­tion sera por­tée à la sécu­ri­té de la mer, de l’espace et du réseau d’internet », sou­ligne le rap­port du Par­ti com­mu­niste chi­nois (PCC) pré­sen­té devant son XVIIIe congrès natio­nal. Pour la pre­mière fois, l’espace est pré­sen­té comme indis­pen­sable à la moder­ni­sa­tion de la défense natio­nale. Tan­dis que la Chine n’a jamais offi­ciel­le­ment recon­nu qu’elle mène des acti­vi­tés mili­taires dans l’espace, le Dépar­te­ment géné­ral de l’équipement de l’Armée popu­laire de libé­ra­tion — diri­gé par le comi­té cen­tral mili­taire du PCC — est de fac­to le lea­deur des pro­grammes spa­tiaux. Jadis, la Chine était sou­vent cri­ti­quée pour le manque de trans­pa­rence de ses acti­vi­tés spa­tiales, car les acti­vi­tés menées par l’armée chi­noise ont été sys­té­ma­ti­que­ment décrites comme des recherches scien­ti­fiques. L’utilisation mili­taire de l’espace, tou­jours le tabou de la Chine, se dis­si­mule en effet der­rière la rhé­to­rique de l’utilisation paci­fique. En affir­mant l’importance stra­té­gique de la sécu­ri­té de l’espace, ce rap­port semble révé­ler la dimen­sion éga­le­ment mili­taire du pro­gramme spa­tial chi­nois. Le mes­sage du plus haut diri­geant poli­tique — ne serait-ce qu’au moment de la tran­si­tion du pou­voir à la fin du man­dat décen­nal — indique l’ambition de la Chine de mon­trer sa puis­sance, mais aus­si l’importance de l’espace pour la sécu­ri­té nationale.

Sans doute que les menaces sur la sécu­ri­té natio­nale pres­sen­ties par la Chine conduisent celle-ci à réagir dans l’espace. Par­mi ces menaces, la domi­na­tion mili­taire des États-Unis est la plus pesante. Car elle peut pro­fon­dé­ment com­pro­mettre la dis­sua­sion nucléaire dont dis­pose la Chine. La mise en place de divers sys­tèmes d’armes anti­mis­siles et le retrait des États-Unis du trai­té ABM (Anti-Balis­tic Mis­sile) pour­raient empê­cher la stra­té­gie chi­noise de s’assurer d’une capa­ci­té mini­male de résis­ter à une attaque nucléaire poten­tielle. D’ores et déjà, le nombre de têtes nucléaires pos­sé­dées ne se trouve plus au pre­mier rang d’importance dans la stra­té­gie de défense : il cède le pas à la capa­ci­té des lan­ceurs, des mis­siles, voire des divers véhi­cules spa­tiaux, ain­si qu’aux opé­ra­tions rela­tives à la sur­veillance, au lan­ce­ment, au gui­dage et à l’interception des mis­siles per­met­tant le plein déploie­ment de la dis­sua­sion nucléaire. Le sou­ci de réduire la dis­tance avec les États-Unis en ce qui concerne la capa­ci­té d’utiliser l’espace comme champ de bataille figure par­mi les moti­va­tions de la Chine d’accroitre sa capa­ci­té spa­tiale. Ain­si, en jan­vier 2007, la Chine a réus­si à détruire un de ses anciens satel­lites météo évo­luant à envi­ron huit-cents kilo­mètres d’altitude à l’aide d’un mis­sile pro­ba­ble­ment déri­vé de ses armes inter­con­ti­nen­tales. Cet essai a consi­dé­ra­ble­ment aug­men­té les débris spa­tiaux qui sont par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reux pour les satel­lites et les mis­sions habi­tées. Des essais simi­laires avaient déjà eu lieu pré­cé­dem­ment, tant par les États-Unis que par la Rus­sie, avant d’être défi­ni­ti­ve­ment sus­pen­dus en rai­son des atteintes por­tées à la sureté de l’environnement spa­tial. En dépit de la stig­ma­ti­sa­tion de la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale, la Chine a pu mon­trer sa capa­ci­té d’attaque mili­taire dans l’espace.

Outre les consi­dé­ra­tions de sécu­ri­té natio­nale, les fra­giles rela­tions géo­po­li­tiques entre la Chine et les pays voi­sins en rai­son des dif­fé­rends sur la déli­mi­ta­tion ter­ri­to­riale et les fron­tières mari­times sont aus­si des pré­oc­cu­pa­tions qui poussent la Chine à davan­tage ren­for­cer la capa­ci­té mili­taire, l’objectif prin­ci­pal étant de sau­ve­gar­der l’intégrité du ter­ri­toire chi­nois. L’opération spa­tiale est l’une des étapes vers la conso­li­da­tion de son sys­tème de défense natio­nale. À cet égard, la ten­sion crois­sante entre la Chine et le Japon à cause du conflit ter­ri­to­rial des iles Sen­ka­ku (Diaoyu en chi­nois) et le conflit avec le Viet­nam et les Phi­lip­pines sur la déli­mi­ta­tion des fron­tières mari­times dans la mer de Chine méri­dio­nale sont par­ti­cu­liè­re­ment sen­sibles. Par consé­quent, la Chine est désor­mais vigi­lante face aux pos­sibles conflits mili­taires régio­naux dans les­quels s’impliqueraient les États-Unis, et pro­ba­ble­ment, l’Inde. De plus, main­te­nir l’unité natio­nale par l’usage de la force mili­taire consti­tue la poli­tique per­ma­nente du PCC. En effet, l’ile de Taï­wan reste offi­ciel­le­ment une pro­vince de la Répu­blique popu­laire de Chine, tan­dis qu’en réa­li­té elle demeure poli­ti­que­ment auto­nome, admi­nis­trée par le gou­ver­ne­ment de la Répu­blique de Chine depuis la fin de la guerre civile. Depuis 1949, le gou­ver­ne­ment de la Répu­blique popu­laire de Chine a reven­di­qué son auto­ri­té sur l’ile de Taï­wan, son indé­pen­dance n’ayant jamais été pro­cla­mée. La loi d’anti-sécession adop­tée en 2005 pré­voit les condi­tions dans les­quelles des mesures non paci­fiques seront prises pour répri­mer la sépa­ra­tion de Taï­wan. En géné­ral, les élé­ments mena­çant la sécu­ri­té natio­nale de la Chine ont évo­lué. Ce chan­ge­ment du contexte — qui peut être conçu comme l’une des consé­quences de la mon­tée en puis­sance éco­no­mique de la Chine — a conduit celle-ci à déve­lop­per une puis­sance mili­taire com­pa­rable. Ain­si, les acti­vi­tés mili­taires dans l’espace, par leurs impli­ca­tions stra­té­giques, répondent au besoin de la sécu­ri­té nationale.

Les activités spatiales : un nouveau moteur de la croissance

D’ores et déjà, la construc­tion de la puis­sance chi­noise dans l’espace semble irré­ver­sible. Cela s’explique par de nom­breuses rai­sons : la sécu­ri­té natio­nale, l’essor du natio­na­lisme, la recherche de légi­ti­mi­té de l’autorité chi­noise, la stra­té­gie de déve­lop­pe­ment des sciences et tech­no­lo­gies, voire la crois­sance éco­no­mique. On peut se deman­der si la Chine ne cherche pas à se doter des moyens suf­fi­sants pour résis­ter à la domi­na­tion mili­taire spa­tiale des États-Unis. Mais la réa­li­té des acti­vi­tés spa­tiales est plus com­pli­quée : les uti­li­sa­tions civiles, com­mer­ciales et mili­taires de l’espace s’entremêlent. La Chine pos­sède sa propre indus­trie spa­tiale, l’exploitation com­mer­ciale étant tou­jours un volet impor­tant des acti­vi­tés dans l’espace. Au milieu des années 1980, la Chine s’est déjà inves­tie dans le mar­ché du lan­ce­ment des satel­lites. Jusqu’à 2008, la Chi­na Great Wall Indus­try Cor­po­ra­tion a effec­tué vingt-neuf lan­ce­ments. L’augmentation des ser­vices de lan­ce­ment offerts par l’industrie chi­noise se heurte tou­te­fois au contrôle des États-Unis sur l’exportation des satel­lites et des com­po­sants « sen­sibles » à la sécu­ri­té natio­nale. Par consé­quent, l’accès au mar­ché inter­na­tio­nal de lan­ce­ment par l’industrie chi­noise est par­tiel­le­ment blo­qué. En revanche, avec l’avancement tech­no­lo­gique réa­li­sé ces cinq der­nières années, l’exportation des satel­lites et des com­po­sants est deve­nue le busi­ness le plus ren­table de l’industrie spa­tiale chi­noise. Par exemple, depuis 2006, la Chine a conclu des contrats d’exportation de satel­lites de télé­com­mu­ni­ca­tion avec le Nige­ria, le Vene­zue­la, le Pakis­tan, la Boli­vie, le Bela­rus, l’Indonésie, le Laos, etc.; et récem­ment un contrat avec le Vene­zue­la concer­nant l’exportation d’un satel­lite de télé­dé­tec­tion. Cela signi­fie que la tech­nique chi­noise dans le des­sin et la fabri­ca­tion des satel­lites a fait de remar­quables pro­grès. En 2008, la créa­tion de l’Organisation de coopé­ra­tion spa­tiale Asie-Paci­fique (Aps­co) dont le siège social se trouve à Pékin — une agence spa­tiale inter­gou­ver­ne­men­tale char­gée de la coopé­ra­tion entre pro­grammes spa­tiaux dans la zone Asie-Paci­fique, dont les membres sont le Ban­gla­desh, la Chine, l’Iran, la Mon­go­lie, le Pakis­tan, le Pérou et le Thaï­lande — est révé­la­trice de l’intention chi­noise de jouer un rôle pion­nier dans la coopé­ra­tion Sud-Sud appuyée sur les acti­vi­tés scien­ti­fiques et com­mer­ciales dans l’espace.

La mise en place du sys­tème chi­nois du posi­tion­ne­ment par satel­lites, Bei­Dou Navi­ga­tion Satel­lite Sys­tem (BDS, Bei­Dou est le nom de la Grande Cas­se­role en chi­nois), marque le nou­vel avan­ce­ment de l’exploitation et l’application des tech­no­lo­gies spa­tiales. Depuis le 27 décembre 2012, le BDS com­mence à four­nir au public un ser­vice de posi­tion­ne­ment dans la région Asie-Paci­fique. Le pro­gramme com­plet du BDS com­porte trois étapes majeures : la pre­mière, déjà fran­chie, est la construc­tion du sys­tème de posi­tion­ne­ment à titre d’essai en 2000 ; la deuxième est la mise en place du ser­vice de posi­tion­ne­ment régio­nal à la fin 2012 ; et la der­nière est l’extension du ser­vice de posi­tion­ne­ment à l’échelle glo­bale en 2020. Actuel­le­ment les usa­gers chi­nois du ser­vice de posi­tion­ne­ment dépendent prin­ci­pa­le­ment du Glo­bal Posi­tio­ning Sys­tem (GPS) amé­ri­cain. Il est évident que la nais­sance du BDS et son fonc­tion­ne­ment auront d’importantes impli­ca­tions sur les plans stra­té­gique et éco­no­mique. D’abord, la Chine ces­se­ra d’être dépen­dante du GPS. Le rem­pla­ce­ment du GPS par BDS est d’autant plus cru­cial que le GPS est uti­li­sé par les dépar­te­ments clés de la défense natio­nale, notam­ment l’armée chi­noise. Des consi­dé­ra­tions en matière de sécu­ri­té ont inci­té la Chine à déve­lop­per son sys­tème de posi­tion­ne­ment moyen­nant ses propres tech­no­lo­gies et de manière com­plè­te­ment autonome.

Ensuite, l’utilisation réelle du BDS peut sti­mu­ler le déve­lop­pe­ment des dif­fé­rents sec­teurs indus­triels concer­nés. L’énorme pro­fit que le mar­ché poten­tiel du BDS peut géné­rer est très vite anti­ci­pé par la Chine en quête de nou­veaux moteurs de crois­sance. Il est envi­sa­geable que le mono­pole du GPS sur le mar­ché chi­nois sera pro­gres­si­ve­ment déman­te­lé, car les mesures de régu­la­tion seront prises dans le but de sou­te­nir les indus­tries chi­noises dans les domaines rele­vant de l’utilisation du BDS. La Chine entend, en effet, créer des condi­tions plus favo­rables aux entre­prises chi­noises qui font face à la concur­rence entre le BDS et GPS, notam­ment par le biais des inno­va­tions tech­no­lo­giques. Par exemple, l’une des fonc­tions avan­ta­geuses du BDS est la com­mu­ni­ca­tion de petits mes­sages, tan­dis que le GPS amé­ri­cain n’en dis­pose pas. Les experts scien­ti­fiques estiment que d’ici dix ans l’introduction du BDS pour­ra pro­fon­dé­ment modi­fier la vie éco­no­mique et sociale de la socié­té chi­noise. Cette pers­pec­tive de chan­ge­ment est com­pa­tible avec le nou­veau mode de crois­sance envi­sa­gé par la Chine qui est basé sur le pro­grès des sciences et technologies.

Un modèle chinois sur les activités spatiales ?

Des incer­ti­tudes sub­sistent autour de l’état d’avancement des acti­vi­tés spa­tiales chi­noises. La dyna­mique de la Chine contri­bue à la muta­tion des cir­cons­tances de l’utilisation de l’espace en rai­son de l’évolution tech­no­lo­gique, mais elle n’a pas encore réus­si à en chan­ger la donne. En effet, la capa­ci­té chi­noise de mener les diverses acti­vi­tés scien­ti­fiques, com­mer­ciales et mili­taires dans l’espace ne se situe pas au même niveau que les États-Unis et la Rus­sie. La Chine est bien consciente qu’elle est un lea­deur par­mi les pays du « deuxième rang » ayant capa­ci­té spa­tiale. Mais la Chine ne se contente pas de son sta­tu­quo : elle a bien l’intention de réduire l’écart qui la sépare des autres puis­sances, en ce qui concerne ses capa­ci­tés spa­tiales, notam­ment les États-Unis.

Certes, il faut admettre que l’ambition de la Chine s’appuie sur les acquis solides de ses explo­ra­tions spa­tiales qui ont déjà duré presque un demi-siècle, mais aus­si sur le remar­quable déve­lop­pe­ment éco­no­mique dont le taux de crois­sance moyen s’élève à 8% annuel ces trente der­nières années. Or, la prio­ri­té étant de rat­tra­per les pays déve­lop­pés, la Chine n’a ni la volon­té ni la capa­ci­té de pour­suivre la domi­na­tion spa­tiale dans un proche ave­nir. Force est de consta­ter que tous les pro­grès scien­ti­fiques et tech­no­lo­giques rela­tifs à l’utilisation de l’espace peuvent avoir des impli­ca­tions sur la capa­ci­té de la défense natio­nale, d’autant plus que les tech­niques spa­tiales sont, dans la plu­part des cas, d’usage double, civil et mili­taire. Mais les opé­ra­tions spa­tiales de la Chine sont par nature défen­sives. C’est dans l’intérêt de la Chine de s’abstenir de tout acte offen­sif, d’éviter de déclen­cher l’opposition et de convaincre la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale qu’elle n’est pas une per­tur­ba­trice de l’ordre exis­tant, car la Chine a besoin d’une ambiance pai­sible pour constam­ment déployer ses pro­grammes spa­tiaux. À cette fin, accroitre la trans­pa­rence des pro­grammes et acti­vi­tés spa­tiales de la Chine est le meilleur moyen pour bâtir la confiance dans la rela­tion avec des pays agi­tés par la mon­tée en puis­sance spa­tiale chi­noise : en témoignent les récentes rumeurs sur l’essai anti-satel­lite par la Chine. En retour, la mise en œuvre de la trans­pa­rence invite à recon­si­dé­rer les condi­tions dans les­quelles les opé­ra­tions spa­tiales sont mises à l’abri du secret d’État.

Cette ques­tion de la trans­pa­rence de la poli­tique spa­tiale chi­noise est valable non seule­ment sur la scène inter­na­tio­nale, mais aus­si dans sa poli­tique interne. Car la trans­pa­rence est l’une des condi­tions à l’encadrement des acti­vi­tés spa­tiales selon les exi­gences de la pri­mau­té du droit. Face aux impli­ca­tions de l’espace sur la sécu­ri­té natio­nale et la crois­sance éco­no­mique, la conci­lia­tion de la pas­sion et la rai­son — et ce, fai­sant écho au concept dog­ma­tique de « déve­lop­pe­ment scien­ti­fique » inven­té par le PCC — est l’un des enjeux pour défi­nir la teneur du modèle chinois.

Bin Li


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