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Prendre congé du réel

Numéro 6 Septembre 2026 par Laurence Rosier Charlotte Maisin

septembre 2026

Il y a 90 ans, en 1936, le Front populaire adoptait une réforme sociale majeure pour les Français et les Françaises : la loi sur les congés payés. Les travailleurs et les travailleuses découvrent alors, pour la première fois, les plaisirs de la plage, de la mer, de la campagne, de la montagne, des balades à vélo et […]

Éditorial

Il y a 90 ans, en 1936, le Front populaire adoptait une réforme sociale majeure pour les Français et les Françaises : la loi sur les congés payés. Les travailleurs et les travailleuses découvrent alors, pour la première fois, les plaisirs de la plage, de la mer, de la campagne, de la montagne, des balades à vélo et des piqueniques. Des artistes chantent la légèreté et l’évasion estivale : « Quand on s’promène au bord de l’eau », interprétée par Jean Gabin dans le film La Belle Équipe de Julien Duvivier, sorti la même année. (On vous conseille la playlist 1936, congés enchantés sur le site de Radio France).

 

« Dans l’imaginaire commun, les congés payés de 1936 sont presque aussi importants que la Révolution de 1789 », analysait André Rauch, auteur de Vacances en France. De 1830 à nos jours (1996) (Huffpost, 2016).

 

Des livres (Congés payés de Tiffany Tavernier, Les délices de 36 de Nicolas Rey), des films, voire une série comme L’Été 36, sortie cette année, ont contribué à faire de cette « période enchantée », précédant les heures sombres de la Seconde Guerre mondiale, un imaginaire puissant, composé de joies collectives et de revendications abouties. Plus largement, les films de vacances sont devenus une véritable tradition, des Vacances de Monsieur Hulot à Vacances forcées, en passant par Hôtel de la plage ou la série des Gendarmes.

 

Mais à côté de cette tradition joyeuse, il est bon de rappeler, en cette période de rentrée, l’histoire et le contexte des revendications politiques et de ses implications sur les droits au repos et à la santé des travailleurs et travailleuses.

 

À l’origine, le mot « congé » : de la circulation aux droits d’absence

 

Le mot « congé » vient du latin classique commeatus, qui désigne l’action de circuler. Il dérive du verbe commeare (« se mettre en marche », « aller », « venir »). À l’origine, il signifiait donc simplement une permission d’aller et venir ou de partir. Au Moyen Âge, le mot apparait sous la forme cumgiet. Il servait à désigner l’autorisation de s’absenter. Dans la littérature médiévale, un « congé » était même un poème d’adieu écrit par un auteur qui quittait sa ville. Par la suite, le mot s’est spécialisé pour désigner une autorisation officielle d’absence, notamment dans le domaine militaire. Dans le langage juridique, il a également pris le sens de préavis, c’est-à-dire de l’acte par lequel un propriétaire ou un locataire met fin à une location.

 

Avec l’essor du salariat au XIXe siècle, le mot s’est progressivement démocratisé pour désigner une interruption du travail ou une période de vacances. Notons aussi que les ancêtres des congés payés ne concernaient que certaines catégories de travailleurs : les fonctionnaires en France sous Napoléon III ou les employés de banque en Angleterre dès 1871. Enfin, à l’époque contemporaine, son sens s’est inscrit dans le cadre des droits sociaux, avec l’apparition des congés payés. Il renvoie depuis lors à ce que l’on appelait les congés de longue durée ou les congés pour convenance personnelle, et aujourd’hui à différents droits à l’absence, tels que les congés de maladie ou de maternité. Il existe même désormais la notion de congé pour raison de santé mentale, notamment aux États-Unis, ainsi qu’un congé pour malêtre en Chine. Mais ceux-là témoignent plutôt du détricotage des congés en général et non des résultats de luttes sociales.

 

On peut donc distinguer l’usage mémoriel de l’expression « congés payés », qui évoque les combats historiques autour de l’emblématique année 1936 et l’imaginaire des vacances estivales collectives, des usages contemporains du terme désignant différents droits sociaux permettant de s’absenter de son travail, sans nécessairement partir en congé de loisir.

 

Si l’on prend toujours comme paradigme l’année 1936 et la situation française, qu’en est-il de la Belgique, du reste de l’Europe et du monde ?

 

Aujourd’hui, à l’échelle mondiale, les durées minimales de congés payés oscillent entre cinq jours aux Philippines et trente jours au Brésil ou en Finlande, selon des modalités de calcul qui varient d’un pays à l’autre en fonction de leur législation. Dans les autres pays européens, il n’existe généralement pas de date aussi symbolique que cette année 1936, les négociations s’étant souvent déroulées de manière plus progressive. À partir du début du XXe siècle, de nombreux pays adoptent des législations en ce sens : l’Allemagne dès 1905, l’Italie en 1927, par exemple.

 

C’est pourtant également en 1936 que la Belgique adopte sa propre loi sur les congés payés, le 8 juillet, à l’initiative du ministre du Travail et de la Prévoyance sociale de l’époque, le socialiste Achille Delattre. Comme le rappelle l’historien Pierre Tilly dans une interview à propos de son ouvrage publié à l’occasion des 80 ans des congés payés, Vacances. Les congés payés en Belgique, cette loi demeurait relativement modérée et ne constituait pas, à l’échelle internationale, « une innovation hardie ». (RTBF, 2018)

 

En Belgique, la dimension moralisatrice reste alors très présente. À côté de la volonté de démocratiser les vacances et de garantir le droit aux loisirs pour toutes et tous, subsiste une méfiance à l’égard de l’usage que les masses ouvrières pourraient faire de ce nouveau temps libre. Les jours de congé doivent donc être encadrés, préconise notamment le Mouvement Ouvrier Chrétien (MOC) qui investira massivement dans l’éducation populaire et le tourisme social. Plus largement, l’État développe les transports en commun ainsi que différentes institutions de tourisme social, telles que les colonies de vacances ou les infrastructures de camping. Solidarité, convivialité et épanouissement de la personne deviennent alors les maitres mots de ce tourisme social.

 

Mais ce modèle est-il encore d’actualité dans sa dimension collective ? Certes, l’identification de besoins spécifiques et de publics cibles — personnes en situation de handicap, seniors ou familles précarisées — perpétue une certaine dimension solidaire. Toutefois, la personnalisation croissante des demandes, qu’il s’agisse de congés en dehors des vacances scolaires ou de formules davantage individualisées, a progressivement réduit la dimension collective au profit d’une logique plus commerciale.

 

Par ailleurs, les liens entre tourisme social et tourisme durable constituent aujourd’hui un enjeu majeur. Ils mettent en tension des critères parfois contradictoires de temps, de cout et d’impact environnemental. Ainsi, privilégier le train peut s’avérer plus écologique, mais aussi plus couteux et plus long que d’autres modes de transport.

 

Les congés payés : vacances pour toustes, santé pour toustes ? 

 

Rappelons que la situation en 1936 était loin d’être aussi idyllique qu’on ne l’imagine parfois. Comme le souligne A. Rauch : « À l’époque, ce n’est pas une ruée vers les plages mais vers la campagne la plus proche. Peu de Français profitent des billets de train à tarif réduit pour traverser l’Hexagone et aller voir la mer ».

 

Dans les années 80, le Secours populaire français lançait l’opération Les Oubliés des vacances afin de lutter contre les inégalités sociales et de permettre à tous les enfants de revenir à l’école avec des souvenirs à partager. Plus récemment, dès le début des tensions autour du détroit d’Ormuz et de leurs répercussions sur le prix des carburants, de nombreux témoignages de citoyens et citoyennes faisaient état d’une réduction, voire d’une suppression, du budget consacré aux congés.

 

Si les vacances recouvrent des réalités très diverses, elles associent généralement les idées de voyage, de loisirs, de dépaysement — pas nécessairement lointain — et de repos. Ce faisant, elles convoquent également la notion de santé et de bienêtre. Comme le rappelait la mutualité Solidaris : « Aujourd’hui, il est reconnu que les temps de repos sont primordiaux dans la vie des travailleurs. Faire une pause est nécessaire pour éviter l’épuisement mais aussi pour se détendre. Les congés sont importants pour lutter contre le stress, le burn-out et la dépression, contribuant ainsi à un meilleur équilibre entre vie professionnelle et privée ».1

 

Dès lors, les « congés payés » ne désignent plus seulement le droit aux vacances et au repos. Ils englobent également d’autres droits liés à la préservation de la santé et de l’équilibre de vie, tels que le droit à la déconnexion, mais également des congés pour raisons impérieuses, comme ceux accordés aux aidant·es proches. Ces enjeux constituent aujourd’hui des questions majeures de santé publique à ne pas mettre sur le même plan : d’un côté la préservation de la santé (prévention), de l’autre des raisons nécessaires, de l’ordre du curatif, quand la « bonne santé » a basculé.

 

De nombreuses études ont d’ailleurs montré que prendre quelques jours de congé contribue à réduire le stress et le risque d’épuisement professionnel. Ces périodes de repos permettent également de lutter contre le « présentéisme », c’est-à-dire le fait de se rendre au travail malgré un mauvais état de santé physique ou mentale, au risque d’aggraver sa souffrance et de diminuer son bienêtre.

 

Congé, fatigue, repos et santé mentale 

 

Dans Histoire de la fatigue. Du Moyen Âge à nos jours (2020), Georges Vigarello montre qu’à l’origine, l’accablement lié au travail des classes subalternes n’était guère reconnu. Il faudra attendre l’émergence des pensées socialiste et communiste pour que l’épuisement des classes laborieuses soit véritablement pris en compte. Cette histoire est aussi celle des corps et des sensibilités et est marquée par un paradoxe : plus les individus gagnent en autonomie, moins ils supportent les entraves et les contraintes.

 

Si l’idée du repos émerge au XIXe siècle, la fatigue devient un objet de réflexion à part entière dans le sillage de la Première Guerre mondiale. Ses formes, ses symptômes et ses représentations ont évolué au fil du temps. Vigarello n’oublie d’ailleurs pas d’évoquer la crise du Covid-19 et les formes de fatigue chronique associées aux Covids longs. De la « langueur » à la « pénibilité », en passant par la « charge mentale », les mots utilisés pour désigner l’épuisement témoignent de ces transformations.

 

Certain·es connaissent le célèbre Droit à la paresse de Paul Lafargue. Pourtant, le droit au repos ne saurait être dissocié du droit à la fatigue, c’est-à-dire de la reconnaissance des limites physiques et psychiques des individus. Cette question touche différemment les groupes sociaux, selon leur état de santé, la pénibilité de leur travail ou encore la charge du travail domestique. Les femmes, qui assument encore majoritairement les tâches d’organisation familiale, savent que les vacances ne signifient pas nécessairement une pause de la charge mentale : on passe simplement du « n’oublie pas ton sac de sport » au « n’oublie pas ta crème solaire et tes affaires de plage ».

 

La fatigue des adolescent·es et des jeunes adultes mérite également d’être prise au sérieux. Souvent tournée en dérision, elle devrait pourtant alerter au regard des données préoccupantes concernant la santé mentale des générations Y et Z. Combien d’étudiant·es épuisé·es les enseignant·es du supérieur voient-iels dans leurs auditoires ? L’augmentation de la précarité étudiante oblige nombre d’entre elleux à jongler entre horaires de cours et emploi rémunéré afin de financer leurs études, au risque de l’épuisement. D’ailleurs le droit au répit est aujourd’hui nié pour les étudiant·es précarisé·es à qui bien des CPAS suspendent le revenu d’intégration sociale (RIS) en juillet et aout parce que, sans programme de cours, ils et elles ont la possibilité de travailler et de subvenir à leurs besoins élémentaires immédiats.

 

Aux États-Unis, comme nous l’avons évoqué plus haut, il existe des dispositifs permettant de prendre un congé pour raison de santé mentale. Cette possibilité doit toutefois être mise en perspective avec l’absence de garantie fédérale en matière de congés payés. Il est certes possible de bénéficier d’un congé pouvant aller jusqu’à douze semaines, y compris pour des motifs psychologiques, mais il n’est généralement pas rémunéré. Par ailleurs, certaines cultures d’entreprise continuent de stigmatiser les absences liées à la dépression, au burn-out ou à l’anxiété, au point qu’il est parfois conseillé de ne pas en révéler les motifs, aussi légitimes soient-ils. (RTBF, 2022)

 

La santé mentale demeure ainsi un sujet largement tabou dans de nombreux contextes professionnels, alors que l’Organisation mondiale de la santé estime que la dépression sera la première cause d’invalidité dans le monde en 2030.

 

Prendre congé du réel pour en retrouver la saveur, ce n’est donc pas fuir la réalité, mais s’extraire, un temps, des impératifs de rentabilité, comme nous y invite la philosophe Laurence Devillairs. Encore faut-il en avoir les moyens économiques et le droit effectif pour l’exercer car tout le monde ne peut s’adonner à l’oisiveté ou à la contemplation.

 

Cela suppose aussi de considérer la santé, y compris mentale, comme une question politique. Il s’agit, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Camille Teste, de Politiser le bien-être. Certes, un cours de yoga ou quelques jours de repos peuvent apporter un réel soulagement physique et psychique. Mais le malêtre est aussi un phénomène social, dont les causes dépassent largement les individus. C’est donc collectivement et politiquement qu’il peut être combattu.

 

Lorsqu’en 2022, Stromae chantait en direct à la télévision : « Je ne suis pas tout seul à être tout seul », il contribuait à rendre visible la dimension sociale de la dépression et à fissurer un peu plus le tabou qui entoure encore les souffrances psychiques.

 

Que souffle encore longtemps la mémoire des congés payés et des luttes collectives qui les ont rendus possibles. Elle nous rappelle que le repos, le temps libre et le droit à la déconnexion ne sont ni des privilèges, ni des parenthèses superflues, mais des conquêtes sociales toujours à défendre.

 

Bonne rentrée !

  1. Pour en savoir davantage : https://www.solidaris-wallonie.be/faq/conges-payes-un-combat-pour-le-droit-au-repos, consulté le 12 juin 26

Laurence Rosier


Auteur

Née en 1967, Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’ULB. Auteure de nombreux ouvrages, elle a publié plus de soixante articles dans des revues internationales, a organisé et participé à plus de cinquante colloques internationaux, codirigé de nombreux ouvrages sur des thèmes aussi divers que la ponctuation, le discours comique ou la citation ou encore la langue française sur laquelle elle a coécrit M.A. Paveau, "La langue française passions et polémiques" en 2008. Elle a collaboré au Dictionnaire Colette (Pléiade). Spécialiste de la citation, sa thèse publiée sous le titre "Le discours rapporté : histoire, théories, pratiques" a reçu le prix de l’essai Léopold Rosy de l’Académie belge des langues et lettres. Son "petit traité de l’insulte" (rééd en 2009) a connu un vif succès donnant lieu à un reportage : Espèce de…l’insulte est pas inculte. Elle dirige une revue internationale de linguistique qu’elle a créée avec sa collègue Laura Calabrese : Le discours et la langue. Avec son compagnon Christophe Holemans, elle a organisé deux expositions consacrées aux décrottoirs de Bruxelles : "Décrottoirs !" en 2012. En 2015, elle est commissaire de l’exposition "Salope et autres noms d’oiselles". En novembre 2017 parait son dernier ouvrage intitulé L’insulte … aux femmes (180°), couronné par le prix de l’enseignement et de la formation continue du parlement de la communauté WBI (2019). Elle a été la co-commissaire de l’expo Porno avec Valérie Piette (2018). Laurence Rosier est régulièrement consultée par les médias pour son expertise langagière et féministe. Elle est chroniqueuse du média Les Grenades RTBF et à La Revue nouvelle (Blogue de l’irrégulière). Elle a été élue au comité de gestion de la SCAM en juin 2019.
 Avec le groupe de recherche Ladisco et Striges (études de genres), elle développe des projets autour d’une linguistique « utile » et dans la cité. Elle est Codirectrice de La Revue nouvelle.

Charlotte Maisin


Auteur

Charlotte Maisin est membre de la cellule recherch’action de la Fédération des services sociaux. Elle est Codirectrice de La Revue nouvelle et  encadre la rubrique "Un livre".
La Revue Nouvelle
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