Précarité étudiante et Covid-19 : catalyseur plus que déclencheur
La détresse étudiante a été particulièrement médiatisée durant la crise du Covid-19. Pourtant, bien que cette précarité soit alarmante, sortir des logiques conjoncturelles semble nécessaire pour prendre la mesure des défis structurels à relever. Des politiques sociales ambitieuses sont nécessaires pour s’attaquer à cette problématique ; les acteurs politiques en ont-ils la volonté ?
«[Avec le] revenu de mes parents [qui est] aux alentours de 400 euros par mois et un loyer de 350 euros, je suis condamné à [me nourrir] avec 50 euros sur un mois du fait [de la perte de] mon job étudiant. Je suis contraint à puiser dans les maigres économies que j’ai pu faire depuis un an et demi mais certains frais ne peuvent être réduits. Ceci inclut donc : les transports en commun, les produits hygiéniques, […] les médicaments et rendez-vous médicaux, mon matériel de cours (livres, copies, syllabus, bureautique), la communication (internet et GSM) et les imprévus (réparations en tout genre).»
Ce témoignage issu des résultats d’une enquête menée par l’Assemblée générale des étudiant·e·s de Louvain (AGL) sur les conséquences du confinement en mai 2020, fait écho à la récente proéminence médiatique de la détresse étudiante. Ces mots sont particulièrement illustratifs de la dépendance des étudiant·e·s aux revenus qu’iels touchent grâce à leur job étudiant et de la vulnérabilité financière dans laquelle iels se sont retrouvé.es. Toutefois, si la récente crise sanitaire est la cause de problèmes conjoncturels, ceux-ci se sont développés dans un terreau de précarité structurelle.
Covid-19 et détresse étudiante
font la une
Depuis mars 2020, l’enseignement supérieur s’est tenu quasi exclusivement en distanciel, avec toutefois une série d’exceptions notables : quelques semaines de cours à la rentrée, les examens de janvier et une reprise en dents de scie au second quadrimestre. Ce contexte participe à la détérioration de la situation de nombreux·ses étudiant·e·s. C’est ainsi que ces derniers mois, la problématique des difficultés étudiantes est devenue particulièrement saillante dans le paysage politique et médiatique. Une enquête relayée dans Le Soir concluait que la moitié des étudiant·e·s de l’enseignement supérieur présentaient des symptômes d’anxiété1. Les interviews radios et les apparitions en plateaux sur le sujet se sont multipliées. Retenons trois problématiques qui ont été spécifiquement mises en exergue : l’isolement, la détresse psychologique et la fracture numérique.
La première problématique est donc l’isolement des étudiant·e·s. Au demeurant, l’image est simple : avec le passage au distanciel, une bonne partie des étudiant·es se sont logiquement retrouvé.es seul.es dans leur kot ou chez elles.eux. Les étudiant·e·s, comme l’ensemble de la population, ont vu concrètement leurs activités sociales drastiquement diminuer. Perte de job, fin des cours en présentiel, interdiction de faire du sport en groupe et de participer à des activités culturelles, retour à la maison réduit… Qu’iels soient rentré.es chez elles·eux ou resté·e·s au kot, la période du confinement cumulée à la session d’examens a mis à rude épreuve leur santé mentale. De plus, le rythme des étudiant·e·s depuis mars 2020 a été fracturé et incertain. Les multiples incertitudes créent une angoisse grandissante. Dépassons l’image de l’étudiant seul, dans sa chambre, devant son ordinateur : il s’agit de noter qu’au-delà d’un simple désagrément, le contexte crée une situation insoutenable pour certain·e·s étudiant·e·s. Le constat de détresse semble s’appliquer d’autant plus aux étudiant·e·s internationaux·ales qui, pour certain.es, venaient d’arriver en Belgique lors du premier confinement. Néanmoins, il peut être regretté que cette détresse ait été relayée de manière souvent simpliste et dépolitisante dans les médias. Particulièrement lorsqu’on constate que si l’isolement touche toutes les couches de la population étudiante, les plus précaires sont plus durement frappé·e·s, particulièrement quand celleux-ci perdent leurs moyens de subsistance.
Insécurité financière, incertitude sur la réouverture et précarisation des emplois étudiant·e·s, voilà la situation dans laquelle de nombreux·euses jobistes se sont retrouvé.es au moment de la fermeture de l’Horeca et des secteurs « non essentiels ». Dès lors que les emplois que les étudiant·e·s occupent sont instables et précaires, il n’est guère surprenant de constater qu’iels sont les premier·ère·s à se retrouver sans revenus du fait de la crise. À noter qu’en plus le statut d’étudiant·e·s jobistes, contrairement à d’autres, ne leur octroie pas de chômage temporaire. Pourtant, ces emplois sont souvent cruciaux pour payer les loyers, les moyens de communication, l’alimentation et l’habillement mais aussi les soins de santé et le matériel de cours nécessaire. Sans ce revenu, comment faire face à ces dépenses ? Comment suivre ses cours sereinement et continuer à vivre une vie d’étudiant·e ? D’autant qu’une partie des aides sociales offertes aux étudiant·e·s qui ont perdu leur emploi s’octroie sur base de présentation d’un contrat, alors qu’une part non négligeable des jobs étudiants sont non déclarés. Ces revenus sont pourtant particulièrement essentiels pour faire face aux nouvelles dépenses induites par le passage au tout numérique.
Qui dit passage des cours en distanciel, dit aussi utilisation accrue de matériel informatique et nécessité d’une connexion internet afin de suivre ses cours. La situation a démontré que l’ensemble des étudiant·e·s n’ont pas un matériel informatique suffisant afin de correctement suivre leurs cours, rendre des travaux, passer des examens. Il convient d’insister sur l’existence d’une vraie forme de fracture numérique au sein de la population étudiant·e. Loin des stéréotypes d’une fracture qui ne toucherait que les plus âgé.es, la fracture numérique repose sur trois degrés différents2.
Premièrement, il est question du simple accès au matériel nécessaire. Néanmoins, il s’agit ici seulement d’avoir un ordinateur qui supporte les logiciels et une connexion internet suffisante afin de suivre les cours. Il n’est pas encore question d’interagir avec les autres ou les professeur.es. L’ensemble des étudiant·e·s n’ont pas la capacité de remplacer un ordinateur immédiatement en cas de souci. En outre, l’accès inégalitaire à un espace de travail adéquat renforce cette fracture. Concrètement, ce sont des étudiant·e·s qui partagent une pièce avec leur famille ou leurs cokoteur·euse·s, sans pouvoir bénéficier d’un endroit isolé et destiné spécifiquement à leurs études.
Deuxièmement, c’est la capacité à maitriser les outils et leur intensité qui est inégale. Les étudiant·e·s ne sont pas uniquement des jeunes de la vingtaine habitué·e·s et familiarisé·e·s avec la technologie, mais en plus, le recours aux outils numériques démultiplie les zones d’informations, les supports et les plateformes. Il n’est pas simple et ce, même pour quelqu’un qui en a l’habitude, de s’y retrouver et de pouvoir jongler avec l’ensemble des informations.
Troisièmement, c’est la capacité de tirer avantage et profit des outils numériques. Il n’est d’emblée déjà pas évident pour toutes et tous d’avoir accès à l’utilisation et à l’information, mais d’être en capacité de tirer profit de ce nouveau mode d’apprentissage, ce qui s’avère être encore plus compliqué.
Il faut donc noter que la situation des étudiant·e·s est profondément inégale face à ces outils, qu’il s’agisse de disposer des moyens financiers nécessaires aux frais qu’ils engendrent ou du capital culturel nécessaire à leur maitrise. Bien que ces inégalités culturelles existaient déjà avant la crise sanitaire, celles-ci pouvaient être partiellement réduites par les contacts avec les pairs. Le distanciel imposé a rendu cette éventualité impossible.
Une précarité étudiante plus structurelle que conjoncturelle
Avec l’avancée de la vaccination, l’horizon d’un retour à la normale pointe le bout de son nez. Sans doute une excellente nouvelle, notamment pour les étudiant·e·s. Soyons optimistes : dans quelques mois, iels retrouveront les bancs des auditoires et tout ira bien dans le meilleur des mondes ! En réalité, rien n’est moins sûr…
En 2017 déjà, les médias s’emparaient d’un chiffre choc ; le nombre d’étudiant·e·s bénéficiant d’un revenu d’intégration sociale (RIS) a été multiplié par sept en quinze ans3 La précarité étudiante n’est donc pas un phénomène nouveau. Si on a toutes les raisons du monde d’aspirer à un retour à la normale, ce misérabilisme de circonstance a quelque chose d’indécent pour les étudiant·e·s qui vivaient déjà très durement leurs études.
Il s’agit surtout de ne pas prétendre que tout était rose avant la crise de la Covid-19 ou que la situation des étudiant·e·s au CPAS serait finalement un problème minoritaire. En 2019, un rapport commandé par l’ancien ministre de l’Enseignement supérieur, Jean Claude Marcourt (PS), mettait en évidence que celleux qui répondent au minimum à un indice objectif de précarité atteint les 36,2 %4.
Si ces chiffres ont de quoi effrayer, certain.es s’en félicitent. Il n’est pas rare d’entendre, au sein de services d’aides sociales de certains établissements d’enseignement supérieur, que ces augmentations d’étudiant·e·s usager·ère·s des CPAS et plus largement des aides sociales seraient une bonne nouvelle. Après tout, n’est-il pas positif que des étudiant·e·s savent que des aides sociales existent et qu’iels en bénéficient ? Les autocongratulations apparaissent rapidement obscènes lorsque, sur le terrain, on constate la proportion importante de non-recours aux aides sociales. C’est d’ailleurs cette situation de non-recours qui explique une part du phénomène de prostitution étudiante5.
Le non-recours s’explique, d’une part, par de sérieux problèmes d’efficacité : le manque d’une communication efficace sur l’existence de ces aides, les incohérences parfois flagrantes entre l’action menée par le CPAS et les établissements, la lourde charge administrative qu’implique l’introduction d’une demande d’aide. Il s’explique, d’autre par, par les sentiments et les représentations des étudiant·e·s : la honte ou le sentiment d’un manque de légitimité. Ces représentations, qui s’ancrent dans une logique néolibérale de responsabilisation-culpabilisation, sont d’ailleurs alimentées par les politiques de certains CPAS qui exigent que les étudiant·e·s jobbent sans réelle analyse de leur situation et qu’iels fassent preuve d’une certaine pro-activité pour bénéficier des aides sociales. À cet égard, la mesure de crise proposée par le MR et l’Open VLD de doubler le nombre maximal d’heures de travail que les étudiant·e·s peuvent prester sous contrat d’occupation étudiant s’inscrit dans cette même logique : une espèce de « travailler plus, pour être aidé plus ». En effet, les 960 heures proposées par les libéraux équivalent presque au temps consacré par un·e étudiant·e à ses cours pendant une année académique. Comment concilier un tel emploi du temps avec une réussite académique ? En outre, augmenter le nombre légal d’heures ne créera pas d’emplois supplémentaires. Pourtant ce sont bien les mesures de restriction dans les secteurs concernés qui limitent avant tout les jobs étudiants.
Le rapport de 2019, mentionné ci-avant, avançait un autre constat qui n’a pas vraiment de quoi surprendre : bon nombre d’étudiant·e·s sont dépendant·e·s de leur famille dans le financement de leurs études. Deux aspects de ce constat méritent que nous nous
y attardions.
D’une part, la dépendance familiale n’est que partielle. Bien qu’elle soit inscrite dans la loi au travers du principe d’obligation alimentaire, elle ne colle pas toujours avec les réalités des étudiant·e·s. Alors que certaines familles sont concrètement incapables de financer les études de leurs enfants, il semblerait que certains services sociaux fassent toutefois retomber la responsabilité de financement sur les parents, menant à des situations conflictuelles importantes avec leurs enfants.
D’autre part, cette dépendance familiale participe à une infantilisation de jeunes adultes qui devraient pourtant être en droit de faire leurs études sans devoir soit dépendre complètement de leur famille, soit au contraire couper tout lien.
Cette ambigüité pose de nombreux soucis qu’il serait intéressant de clarifier. Les étudiant·e·s se trouvent dans une situation d’entredeux, où la dépendance familiale se heurte aux réalités financières d’un·e étudiant·e dont le principal job, rappelons-le, doit être d’étudier.
Si nous avons eu l’occasion de nous attarder sur la précarité en général, il s’agit de souligner qu’il y a des précarités. Prenons le parti de se pencher sur la précarité étudiante féminine. La précarité étudiante comme la précarité de façon générale, touche plus les femmes que les hommes. Il y a plusieurs causes à cette différence. Le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP) parle d’un « trop peu de tout ». Les couts fixes étant déjà assez importants pour les étudiant·e·s en général, les étudiantes ont des dépenses fixes supplémentaires. Par exemple, les soins gynécologiques, les protections menstruelles, les antidouleurs et la contraception coutent très chers ; près de 1538,50 euros par an. Ajoutons à ces dépenses, la « taxe rose ». Cette différence de prix entre des produits dits destinés aux femmes par rapport aux produits destinés aux hommes se matérialise la plupart du temps par une différence de quelques centimes ou quelques euros. L’accumulation de la taxe rose et de l’inégalité salariale pèse in fine lourd sur le portefeuille des femmes.
Des estimations du syndicat étudiant français, l’UNEF, montre une différence de 529 euros par an de plus dépensé par une étudiante par rapport à un camarade masculin. La précarité menstruelle, c’est-à-dire, l’incapacité financière pour les personnes menstruées d’avoir accès à des protections hygiéniques, peut avoir des conséquences néfastes. Notons, entre autres, le syndrome de choc toxique du fait de l’utilisation prolongée d’une protection interne.
Cette problématique reste pourtant taboue au sein des universités bien qu’elle touche un nombre important des étudiant·e·s qui se voient parfois contraint.es de trouver des solutions de fortune aux conséquences parfois dramatiques6. En plus des risques pour leur santé, cette précarité impacte énormément le bienêtre psychologique et même l’intégration sociale. Très concrètement, comment passer un examen dans de bonnes conditions quand on n’est pas en mesure d’avoir des protections hygiéniques ? Un vrai débat doit s’enclencher au sein de la société sur la gratuité des protections hygiéniques… Commençons au sein des établissements d’enseignement supérieur !
Université accessible ou université compétitive
Cet état des lieux ne serait pas complet sans évoquer le contexte général de l’enseignement supérieur en Communauté française. Deux éléments semblent participer à la complexité du problème : la massification et la marchandisation.
En Belgique francophone, le financement par étudiant·e ne fait que diminuer depuis plusieurs années7. Travaillant toujours sur base d’une répartition à enveloppe fermée8, le budget n’évolue qu’entre les établissements et non de façon globale malgré l’augmentation massive du nombre d’étudiant·e·s. Conserver un même budget global alors que le nombre d’étudiant·e·s augmente, équivaut donc logiquement à diminuer la part pour chacun·e et l’encadrement pédagogique dont iels bénéficient pour les accompagner dans leurs études. De plus, cette enveloppe fermée crée une compétition entre les établissements et des campagnes de marketing sont mises en place afin d’attirer le plus d’étudiant·e·s possible. En effet, il ne s’agit pas d’attirer plus d’étudiant·e·s, mais plus d’étudiant·e·s que les autres. Ce sous-financement pose un réel problème quant à l’encadrement des étudiant·e·s, leur suivi et les aides qui leurs sont allouées.
Toutefois, bien que l’enveloppe fermée implique de vraies difficultés pour les établissements, elle n’explique pas une large partie des choix stratégiques de répartition des budgets. À cet égard, il est intéressant de comparer d’une part les efforts titanesques déployés par les universités pour faire la promotion de leurs programmes et d’autre part la faible énergie investie dans la communication des aides sociales à disposition des étudiant·e·s. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres actions de promotion : campagne sur les alumnis, action presse vis-à-vis des ranking… Si ces actions peuvent en partie s’expliquer par le contexte d’enveloppe fermée qui mène à la concurrence entre les universités belges francophones, qu’est-ce qui justifie les politiques d’internationalisation de nos universités ? Notons par exemple le cas des alliances d’universités européennes, projet de la Commission européenne qui fait écho aux déclarations d’Emmanuel Macron, appelant à la création de « grandes universités européennes ». Ces initiatives, enracinées dans une perspective d’économie de la connaissance, projet néolibéral en soi, semblent susciter bien plus d’intérêt de la part des recteur·trice·s d’université que le sort des étudiant·e·s précaires.
Sacrifiera-t-on les étudiant·e·s précaires sur l’autel de la marchandisation de l’enseignement supérieur ?
- Leurquin A.-S., Goossens M.-F. (25 mars 2021), « La moitié des étudiants du supérieur présentent des symptômes d’anxiété et de dépression », Le Soir.
- Brotcorne P. et Vendramin P. (2021), « Une société en ligne productrice d’exclusion ? », Sociétés en changement, 11, 1‑8.
- Thomas J. (22 juin 2017), « Le nombre d’étudiants au CPAS multiplié par 7 en 15 ans », La Libre Belgique.
- BDO & Sonecom (avril 2019), Étude sur les conditions de vie des étudiants de l’enseignement supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
- Maes R. (2017), « L’impalpable sugar baby », La Revue nouvelle, n°8, p. 2 – 6.
- Podcust (2019), « Paie ta santé menstruelle » [podcast], La Menstruelle.
- Pourtois M. et Bogaert H. (2019), « Étude comparative du financement public des universités en Belgique, aux Pays-Bas et en Allemagne », Cahiers de recherche — Série Politique économique, 95, 1‑7.
- European Education and Culture Executive Agency (décembre 2018), Belgium — French Community — Higher Education Funding.
