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Pouvoir et réseau : en avoir et en être

Numéro 12 Décembre 2009 par Degraef

décembre 2009

En dépit d’une éga­li­té de droits entre les femmes et les hommes, le pou­voir reste l’a­pa­nage des hommes, majo­ri­taires dans les réseaux sociaux. Pour réta­blir l’é­qui­libre, la Com­mis­sion euro­péenne, comme d’autres orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales, mène une double stra­té­gie qui consiste à insé­rer des femmes dans les réseaux qui, à leur tour, pour­ront mettre sur pied des réseaux actifs dans la défense de la pari­té. Illus­tra­tion de cette poli­tique appli­quée à un cabi­net minis­té­riel belge.

N’étant ni poli­to­logue, ni membre ou mili­tante d’un par­ti poli­tique ou d’une orga­ni­sa­tion syn­di­cale, ma contri­bu­tion au texte « Pen­ser le pou­voir en réseau » de Luc Van Cam­pen­houdt s’appuie sur quelques obser­va­tions faites à l’occasion d’expériences ponc­tuelles des rela­tions de pou­voir aux niveaux fédé­ral belge et euro­péen. Soit, un rôle de conseillère « éga­li­té des femmes et des hommes » auprès de la vice-Pre­mière ministre, ministre de l’Emploi et de l’Égalité des chances durant la pré­si­dence belge de l’UE en 2001. Exemple qui valide selon moi les cinq hypo­thèses for­mu­lées et, plus pré­ci­sé­ment, la per­ti­nence de la com­bi­nai­son des dimen­sions struc­tu­relle et actan­cielle du pou­voir en réseau.

La connais­sance appro­fon­die du déve­lop­pe­ment des poli­tiques d’égalité tant au niveau belge qu’européen acquise au cours de vingt ans de tra­vaux divers y était certes pour quelque chose, mais il est un fait que si j’ai été sol­li­ci­tée pour exer­cer cette fonc­tion, c’est bel et bien parce que le fonc­tion­ne­ment du pou­voir en réseau est une réa­li­té ! Dès son arri­vée au cabi­net en 1999, la conseillère de la ministre, peu au fait des ques­tions d’égalité, avait consti­tué un petit réseau infor­mel de fémi­nistes, dont j’étais, qu’elle mobi­li­sait régu­liè­re­ment au gré de ses besoins en infor­ma­tion et conseil, jusqu’à son départ pré­ci­pi­té du cabi­net à la veille de la pré­si­dence, et ma dési­gna­tion pour la rem­pla­cer au pied levé. Excen­trique au sein du cabi­net du fait du dos­sier dont elle avait la charge et de sa non-appar­te­nance au réseau social interne au par­ti, ma pré­dé­ces­seuse a acquis du pou­voir et ren­for­cé celui de la ministre par sa capa­ci­té à faire réseau, à mobi­li­ser les connais­sances, res­sources et contacts des per­sonnes (expertes en éga­li­té) et des orga­ni­sa­tions (de femmes et fémi­nistes) belges et euro­péennes actives dans le champ de l’égalité.

Ce fai­sant, elle accor­dait recon­nais­sance et pou­voir à des actrices déter­mi­nées à poli­ti­ser les enjeux de l’égalité, à occu­per une place plus cen­trale dans le champ poli­tique, à s’intégrer dans les réseaux qui comptent, et donc elles-mêmes orga­ni­sées en réseaux, sou­vent à l’instigation et avec le sou­tien d’institutions poli­tiques, en par­ti­cu­lier la Com­mis­sion euro­péenne, dans le cadre de la poli­tique d’égalité des chances entre femmes et hommes. L’analyse fémi­niste du pou­voir, éco­no­mique aus­si bien que poli­tique, a de longue date mis en évi­dence qu’en dépit d’une éga­li­té de droits for­melle, l’accès des femmes aux postes déci­sion­nels demeure pro­blé­ma­tique. C’est pré­ci­sé­ment à l’existence des réseaux sociaux, à pré­do­mi­nance mas­cu­line, qu’est attri­buée la capa­ci­té des hommes à mono­po­li­ser l’exercice du pou­voir. De nom­breuses études de cas (dans la haute fonc­tion publique, dans les médias et orga­nismes de radio-télé­vi­sion de ser­vice public, dans les grandes entre­prises) attestent ain­si de l’existence de ce que les ana­lystes anglo-saxonnes qua­li­fièrent, non sans humour, de « old boys net­works »: les gar­çons sou­riants des pho­tos de classe étant deve­nus les hommes sérieux des pho­tos des conseils d’administration des entre­prises du CAC 40 et/ou des réunions d’experts natio­naux et trans­na­tio­naux de haut niveau.

une double stratégie

En ce sens, pour les éga­li­ta­ristes mili­tantes comme pour les ins­ti­tu­tion­nelles, l’exercice du pou­voir en réseau consti­tue tout à la fois le pro­blème et la solu­tion. Il s’agit de contre­car­rer la cap­ta­tion et la dis­tri­bu­tion du pou­voir au sein des réseaux homo-sexués en adop­tant une double stra­té­gie : insé­rer des femmes afin que celles-ci béné­fi­cient et fassent béné­fi­cier d’autres femmes des res­sources qui y cir­culent ; consti­tuer sur le même modèle, et selon des moda­li­tés de fonc­tion­ne­ment simi­laires, des réseaux sociaux effi­caces qui pro­meuvent la par­ti­ci­pa­tion des femmes et un par­tage plus équi­table du pou­voir. La Com­mis­sion euro­péenne et d’autres orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales qui agissent en faveur de l’égalité sou­tiennent expli­ci­te­ment cette double stra­té­gie depuis le milieu des années quatre-vingt.

Mon pas­sage au cabi­net témoigne de la rela­tive effi­ca­ci­té de cette stra­té­gie. C’est au cours de deux années d’intenses contacts for­mels et infor­mels avec des micro-réseaux trans­na­tio­naux euro­péens qu’ont été pro­gres­si­ve­ment éla­bo­rés les « cadres cog­ni­tifs et sym­bo­liques » des déci­sions prises en matière d’intégration d’une pers­pec­tive de genre et d’égalité (« gen­der mains­trea­ming ») dans les poli­tiques euro­péennes à l’occasion de la pré­si­dence belge de l’UE, jugée très auda­cieuse par de nom­breux obser­va­teurs. Pour faire abou­tir ces ini­tia­tives, c’est-à-dire les ins­crire à l’agenda des conseils et les faire adop­ter par les ministres euro­péens, la mobi­li­sa­tion des micro­ré­seaux, consti­tués, comme l’écrit Luc Van Cam­pen­houdt, « de quelques per­sonnes très actives et en étroite connexion, qui construisent une repré­sen­ta­tion com­mune du pro­blème, qui savent ou découvrent à qui faire confiance et de qui se méfier, et font avan­cer le dos­sier avec toute l’efficacité d’un groupe de com­plices (sans aucune conno­ta­tion néga­tive) entre les­quelles se déve­loppe une étroite conni­vence », s’est révé­lée aus­si cru­ciale, sinon plus, que l’action for­melle de la hié­rar­chie au sein du cabi­net ! En poli­ti­cienne avi­sée, la ministre avait ain­si bien per­çu le pro­fit qu’elle tire­rait, sinon de mon appar­te­nance — réelle ou sup­po­sée — à ces micro­ré­seaux fémi­nistes euro­péens, du moins de ma capa­ci­té à m’y insé­rer et à les mobi­li­ser rapi­de­ment et à bon escient. C’est, de fait, ce qui s’est pro­duit, à un point tel d’ailleurs que j’ai été la pre­mière sur­prise de me décou­vrir enga­gée, à l’insu de mon plein gré comme disait l’autre, dans une pro-acti­vi­té d’une redou­table effi­ca­ci­té. Ce qui n’a pas man­qué de prendre de court les chefs et sous-chefs de cabi­net dont les vues et ambi­tions en matière d’égalité étaient net­te­ment plus modé­rées ! Fou­cault avait bien rai­son d’affirmer : « On ne résiste pas au pou­voir, on résiste dans le pouvoir. »

La concep­tion posi­tive du pou­voir en réseau, faire faire plu­tôt qu’interdire, ne doit cepen­dant pas être sur­éva­luée. Les injonc­tions du type « tu ne peux pas » sont encore fortes dans les milieux poli­tiques et ins­ti­tu­tion­nels qui demeurent très hié­rar­chi­sés et atta­chés au com­man­de­ment ver­ti­cal, aux argu­ments d’autorité et à la sou­mis­sion à la figure du grand chef voire du maître à penser. 

Degraef


Auteur

Véronique Degreef est sociologue, elle a mené de nombreuses missions de recherche et d'évaluation pour des centres universitaires belges et étrangers, des autorités publiques belges et des organisations internationales.