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Poursuivre la lutte ? Mais comment ?

Numéro 2 mai 2025 par Christophe Mincke

mai 2025

Elle est loin d’être close, la liste des droits qui sont aujourd’hui en danger. Nous avons souvent publié, dans ces pages, des textes sur les droits des femmes, des minorités sexuelles et de genre, des personnes racisées ou des citoyen·nes dans leur ensemble. Nous sommes ici revenus sur certains d’entre eux pour mieux chroniquer les […]

Dossier

Elle est loin d’être close, la liste des droits qui sont aujourd’hui en danger. Nous avons souvent publié, dans ces pages, des textes sur les droits des femmes, des minorités sexuelles et de genre, des personnes racisées ou des citoyen·nes dans leur ensemble. Nous sommes ici revenus sur certains d’entre eux pour mieux chroniquer les attaques dont ils faisaient l’objet, mieux en indiquer le caractère vital, voire mieux en tracer les progrès possibles. Force est de constater que le bilan de santé n’est pas réjouissant.

Ce qu’il se dégage de ce survol, c’est que l’attaque contre nos droits est généralisée. Les réactionnaires et ce qu’il faut bien appeler les (techno)fascistes en sont convaincus, leur heure est venue. Entendons-nous bien cependant, ce n’est pas le droit du plus fort qui est menacé, à l’heure où les États-Unis font pression sur le monde entier pour forcer à l’abandon des politiques de diversité, alors qu’on détruit jusqu’aux moyens d’identifier et de suivre l’évolution des discriminations et des oppressions. Non, le droit du plus fort se porte bien, merci pour lui. Il n’avait jamais disparu que très relativement, dissimulé qu’il était dans une camisole légale, il se montre aujourd’hui au grand jour, sous son plus hideux visage.

Aujourd’hui, il apparait donc que la situation n’est pas préoccupante dans un secteur particulier, mais que nous sommes face à une offensive généralisée contre l’entreprise de civilisation de notre société par le droit. Cette offensive rencontre bien entendu les intérêts particuliers de celles et ceux qui, depuis toujours, pestent à mi-voix contre les droits des travailleur·euses, des femmes, des minorités, des plus démunis, bref, de ceux qui protestent contre une démocratie qui se voudrait celle de toutes et tous, et non seulement la leur, conçue à leur seule intention.

Mais ces droits menacés ne sont pas seulement des protections contre la violence des puissants, ils sont aussi des armes aux mains des plus faibles et, par là, des vecteurs de la démocratisation. Sans droit de grève, pas de rapport de force pour faire progresser les droits des travailleur·euses, pour tenter de démocratiser un tant soit peu le système autocratique ou ploutocratique qu’est l’entreprise. Sans droits pour les minorités, pas d’expression de leur culture, de leur mode de vie, de leurs revendications et donc pas de perspective de conquérir une place pleinement reconnue au sein de nos sociétés. Sans droits des femmes, plus de progrès de leurs causes. Et ainsi de suite.

Or, on ne le répètera jamais assez : la démocratie n’est pas un régime politique, c’est un projet politique, une quête sans fin, s’incarnant dans des institutions politiques et juridiques, mais aussi, de manière diffuse, dans toute une société civile, organisée ou non. La démocratie est une marche en avant et les droits – ainsi que les recours en justice qui leur garantissent une effectivité minimale – sont la condition sine qua non de cette progression et un des buts de celle-ci.

Autrement dit, il ne s’agit plus de la sempiternelle lutte entre le progressisme et le conservatisme, mais d’une attaque globale d’une offensive large et concertée contre la démocratie. C’est donc bien le caractère démocratique de notre collectivité qui est menacé en tant que tel.

Et si Donald Trump fait office de Croquemitaine dans un drame qui pourrait passer pour une farce grotesque, il faut se garder de céder à la fascination pour le monstre. Force est de constater que, chez nous aussi, se fourbissent les armes, percolent les discours, s’insinuent les concepts qui, demain, serviront à démanteler l’appareillage de nos droits, conquis de haute lutte depuis le XIXe siècle, et avec eux, notre démocratie.

C’est dans notre propre classe politique qu’il faut traquer ce mouvement et c’est contre lui qu’il faut user de nos droits, tant que nous en disposons, sans relâche et sans faiblesse. Oui, l’heure est à la lutte, mais pas à une lutte défensive.

En effet, si la démocratie est un cheminement et si nous nous prétendons démocrates, notre projet ne doit pas être de défendre, mais bien d’étendre nos droits. Qui plus est, le projet démocratique n’aura rien d’attractif pour les citoyen·nes s’il se borne à proposer de s’arcbouter sur des droits existants pour éviter le pire. Il faut projeter le meilleur. C’est par la lutte pour de nouveaux droits et pour de nouvelles possibilités d’épanouissement, de bienêtre et d’inclusion sociale que nous pourrons convaincre les populations et, dans le même mouvement, défaire les réactionnaires qui prêchent la haine, la force et le repli.

Bref, plutôt que de deviser en boucle sur les discours ineptes des ennemis de la démocratie, il faut construire notre propre discours, bâtir notre propre agenda et user de nos droits pour faire progresser nos droits. Quelles perspectives d’élargissement pouvons-nous tracer (et inscrire à l’agenda de nos luttes) pour le droit au logement, le droit de grève et les autres droits des travailleur·euses, le droit à la santé, le droit au chômage et à la retraite, mais aussi le droit à un environnement sain, les droits reproductifs, les droits des femmes, des personnes racisées, des minorités, des personnes moins valides, des migrants, des enfants ? De quelles promesses notre démocratie est-elle porteuse ? Voilà les questions qui doivent nous occuper. Et formulées de la sorte, elles montrent de manière éclatante l’intersectionnalité des luttes en cours.

Il est temps de nous rendre compte que nos droits procèdent d’un même mouvement et se renforcent mutuellement. Il est temps de nous retrousser les manches, car le progrès de la démocratie sera la défaite des réactionnaires et des fascistes.

Christophe Mincke


Auteur

Christophe Mincke est directeur du département de criminologie de l’Institut national de criminalistique et de criminologie et professeur à l'UCLouvain - Saint-Louis Bruxelles. Il a étudié le droit et la sociologie et s’est intéressé, à titre scientifique, au ministère public, à la médiation pénale et, aujourd’hui, à la mobilité et à ses rapports avec la prison. Au travers de ses travaux récents, il interroge notre rapport collectif au changement et la frénésie de notre époque. Membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle.
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