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Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme ?, de Kristen Ghodsee

Numéro 7 – 2020 par July Robert

novembre 2020

À l’heure où Donald Trump parle d’abolir l’ObamaCare, où les politiques néolibérales prennent de plus en plus d’ampleur et de place à travers le monde affectant plus que jamais toutes les minorités, Kristen Ghodssee, ethnographe et professeure d’études russes et est-européennes à l’université de Pennsylvanie, vient troubler la tranquillité de l’alt-right avec son dernier ouvrage Pourquoi les […]

Un livre

À l’heure où Donald Trump parle d’abolir l’ObamaCare, où les politiques néolibérales prennent de plus en plus d’ampleur et de place à travers le monde affectant plus que jamais toutes les minorités, Kristen Ghodssee, ethnographe et professeure d’études russes et est-européennes à l’université de Pennsylvanie, vient troubler la tranquillité de l’alt-right1 avec son dernier ouvrage Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme ?2.

Le point de vue américano-centré de cette étude n’enlève en rien la pertinence du propos tant le néolibéralisme américain et sa diabolisation de la gauche tendent à se répandre à travers le monde. Aujourd’hui traduit en onze langues, et en français par les soins de Charlotte Nordmann et Laura Raim, son plaidoyer nous offre une réflexion riche et documentée sur la position des femmes dans les États socialistes du XXe siècle jusqu’à la chute du mur de Berlin. Car, entendons-nous bien, derrière ce titre quelque peu « aguicheur », c’est bien de la place des femmes dans la société socialiste dans sa globalité dont l’autrice, spécialiste des sociétés postcommunistes et tout particulièrement engagée dans le domaine des études de genre postsocialistes, parle. Elle se garde néanmoins bien de toute apologie du communisme, dont elle affirme que l’idéal n’a jamais été atteint, lui préférant les termes de socialisme d’État : « Pour être claire, je ne nie en aucune façon ce que la vie derrière le rideau de fer avait d’horrible. Je ne plaide nullement pour un retour au socialisme d’État du XXe siècle (et par “socialisme d’État”, j’entends aussi bien un régime à parti unique qu’une économie formellement hors marché obsédée par la volonté de rattraper l’Ouest, et non pas le “capitalisme d’État” dans lequel un parti dirige une économie de marché, tel que le pratique la Chine). Les économies planifiées des États autoritaires du bloc de l’Est ont cédé sous le poids de leur inefficacité et de leurs contradictions. Je soutiens en revanche que les atrocités du XXe siècle ne doivent pas être instrumentalisées pour taire les critiques du capitalisme contemporain » (p. 21).

Maternité, travail, citoyenneté : femmes, attendez-vous à être exploitées !

Quatre grands thèmes jalonnent l’ouvrage pour étayer la thèse selon laquelle le socialisme d’État offrait aux femmes une plus grande indépendance économique ainsi qu’un épanouissement dans leurs relations intimes que l’on ne retrouve plus forcément aujourd’hui. Ghodssee évoque ainsi la maternité, le leadeurship, la sexualité et la citoyenneté, développant autour de ces quatre éléments nombre d’arguments historiques et scientifiques. En l’absence de régulation, le capitalisme peut s’avérer extrêmement néfaste pour les femmes. De par sa nature, il mène à l’accumulation, rendant ainsi les inégalités inévitables. Sans contrôle, il pousse, notamment, au travail des femmes pour un salaire de misère, les activités dites « féminines » sont systématiquement dévalorisées, etc. Ces inégalités, en présence d’un capitalisme dérégulé, sont accompagnées d’une violence physique et/ou morale et sont toujours présentées comme des données naturelles. Pour nous aider à sortir de cette ornière, l’autrice nous invite à sauver les idéaux du passé pour parvenir à les intégrer dans notre réponse aux défis que nous réservent les années à venir : « La thèse de ce livre pourrait se résumer en quelques lignes : en l’absence de régulation, le capitalisme est mauvais pour les femmes, et elles ont tout intérêt à ce que nous reprenions certaines idées du socialisme. Mis en œuvre correctement, il favorise leur indépendance économique, garantit de meilleures conditions de travail et un meilleur équilibre entre travail et vie de famille et, oui, contribue à une sexualité plus épanouie » (p. 29). Les États socialistes soutenaient les femmes en tant que travailleuses et mères afin qu’elles puissent prendre part à la vie collective de la nation. Il est important de garder cet état de fait, que l’autrice ne nie pas, à l’esprit en prenant connaissance de ses arguments. Il n’empêche qu’en œuvrant à l’intérêt de leurs politiques, et notamment à ce que tous et toutes les citoyen·ne·s bénéficient des services garantis par l’État, tous ces gouvernements ont réduit la dépendance économique des femmes vis-à-vis des hommes avec toutes les conséquences qui en découlent. Les femmes ont donc saisi les opportunités que leur offraient les principes du socialisme qui requérait l’éducation pour les filles et le travail pour les femmes. Ceux-ci empêchaient les pères et les maris de contraindre les femmes à rester à la maison, bousculant ainsi des siècles de soumission féminine.

Dès le milieu du XIXe siècle et alors que les femmes intègrent en nombre la classe ouvrière, des propositions émergent pour leur permettre de participer à la construction du mouvement ouvrier. Or, pour que cela soit possible, il est indispensable de leur permettre de s’émanciper de leur condition de femmes au foyer. C’est ainsi qu’en 1897, la féministe allemande Lily Braun avance l’idée de congés payés avant et après l’accouchement, ainsi qu’une assurance que les femmes retrouvent ensuite leur emploi au moyen d’un impôt progressif sur le revenu. Ces propositions seront reprises lors de la Deuxième conférence internationale des femmes socialistes en 1910 et seront fortement soutenues par Clara Zetkin et Alexandra Kollontaï. C’est à l’issue de celle-ci qu’émerge une multitude de revendications dont l’instauration de la journée de huit heures, l’arrêt pour les femmes enceintes huit semaines avant la date prévue de l’accouchement et la perception d’une « assurance maternelle » pendant huit semaines après la naissance de l’enfant et treize semaines pour le cas où la mère fait le choix d’allaiter. En outre, les femmes de la Deuxième internationale exigent que ces dispositions soient au bénéfice de toutes les travailleuses, y compris des ouvrières agricoles et des travailleuses domestiques. L’enthousiasme politique général en faveur de ces mesures et de l’émancipation des femmes sera rapidement rattrapé par les conséquences de la Première Guerre mondiale, suivie par la guerre civile et la grande famine. Les préoccupations économiques et démographiques ont pris le pas sur ces revendications, même si elles ont tout de même émergé dans les social-démocraties scandinaves et d’autres pays d’Europe de l’Est tels que la Pologne, la Tchécoslovaquie ou encore la Bulgarie. Dès le début du siècle, le Danemark, la Suède ou encore la Finlande adoptent diverses mesures en faveur des femmes enceintes et des jeunes mères, dont un congé de maternité. Des pays comme la Pologne, l’Allemagne de l’Est ou la Yougoslavie vont plus loin en investissant des fonds publics dans l’extension des réseaux de garderie et de jardins d’enfants. Toutes ces actions en faveur de l’indépendance des femmes ne doivent pas éclipser le fait que les régimes soviétiques autoritaires restaient peu inclusifs, notamment en matière des droits des homosexuel·le·s, peu enclins voire fermés à toute discussion sur le harcèlement sexuel ou le viol et ne proposaient aucune remise en question des rôles de genres traditionnels. Néanmoins, note Ghodssee, toutes ces idées avancées par les régimes socialistes visaient explicitement l’instauration d’une équité entre les sexes au travail comme à la maison et se sont progressivement répandues à travers le monde au cours du XXe siècle. Seuls les États-Unis et quelques autres pays, pour ne prendre que cet exemple, n’ont pas aujourd’hui de législation nationale sur le congé parental.

En matière de leadeurship, l’emprise des hommes sur le pouvoir politique et économique est indéniable et les États socialistes, pour lesquels primait l’identité de classe sur celle de genre, n’étaient pas en reste. Mais l’émancipation des femmes restait au cœur de leur vision et l’incitation à ce qu’elles prennent part aux discussions et à des décisions politiques cruciales était de mise dans ces régimes : « Certes, dans un régime à parti unique, le rôle de ces femmes était le plus souvent symbolique, mais les symboles comptent, d’autant que les membres masculins du Parlement et du comité central ne jouissaient pas d’une autorité supérieure à celle de leurs camarades féminines. Les femmes s’en sortaient mieux dans les emplois de col blancs de l’économie planifiée, des banques, de la médecine, de l’université et de la justice » (p. 144). Tombés trop rapidement (c’est moi qui souligne), les États socialistes n’ont pas tenu toutes leurs promesses et n’ont pas eu le temps « d’abolir l’idée séculaire selon laquelle des dirigeants doivent être des hommes ». Malgré les luttes de nombreuses femmes révolutionnaires, notamment dans le cadre de la Journée Internationale de la femme de 1917 qui fut à l’origine de la révolution de Février, la situation générale a peu évolué en raison d’une idéologie et de perceptions encore largement prégnantes aujourd’hui « Non seulement les hommes ne voulaient pas de femme au pouvoir, mais les femmes elles-mêmes n’étaient pas à l’aise avec le pouvoir, tant et si bien qu’elles ne soutenaient pas leurs camarades féminines et ne convoitaient pas les hautes sphères, leur préférant les coulisses » (p. 143).

La participation à la vie citoyenne est également un des chevaux de bataille du socialisme d’État. L’implication dans la vie politique, le droit de vote sont autant d’armes dont peuvent s’emparer les femmes pour mener leur combat. Mais concrètement, pour se lancer dans la lutte, elles doivent être indépendantes économiquement, faute de quoi elles sont dans l’impossibilité de s’émanciper de leur statut de femme au foyer. Deux économistes, Lott et Kenny le notent de manière très claire dans un article paru en 19993. Elles affirment que les politiques redistributives garantissent mieux l’indépendance des femmes que le libre marché et la participation des femmes à la politique a (au moins sur le long terme) engendré un État qui sert les intérêts plus grand nombre. Roosh
le dit également « Enlevez le droit de vote aux femmes et il suffira d’une seule élection nationale pour que tous les partis de gauche sans exception soient écrasés. Après deux élections, les hommes politiques parleront directement aux hommes et à leur intérêt naturel pour le patriarcat, la réussite économique, la stabilité de la famille et la distribution équitable des femmes dans la société4 » (p. 228). Il appartient donc aux femmes de prendre leur destin en main et les régimes socialistes n’auraient pas perduré assez longtemps pour renverser plusieurs millénaires de pouvoir exclusivement masculin.

Sexe : le capitalisme au lit

Venons-en enfin à ce qui a donné son titre à l’ouvrage, le sexe. Kristen Ghodssee utilise le concept de la théorie économique du sexe, ou théorie de l’échange sexuel qui postule que pour comprendre les premiers temps d’une relation entre un homme et une femme — l’approche de la séduction —, il faut les replacer dans le cadre d’un marché où les femmes vendent du sexe tandis que les hommes l’achètent au moyen de ressources non sexuelles.

Cette théorie, élaborée par l’anthropologue Paola Tabet, se fonde sur son concept d’échange économico-sexuel qui permet l’étude de la sexualité des femmes dans un système patriarcal. Pour la scientifique, le rapport de sexe est un rapport de classe, et à cet égard, dans une société capitaliste, la domination des femmes est structurelle et les hommes s’en approprient leur sexualité5. Sur cette base, on peut affirmer que toute une série de biens de valeur peuvent être échangés contre du sexe. Si les femmes n’ont pas directement ou facilement accès à des ressources, elles sont contraintes d’utiliser le sexe pour atteindre une certaine qualité de vie. Si les soins de santé, l’éducation ou l’argent leur sont rendus plus accessibles par les politiques étatiques, le sexe cesse d’être une monnaie d’échange et peut redevenir quelque chose de partagé.

Ainsi, selon les théoricien·ne·s du socialisme, seule l’indépendance économique des femmes vis-à-vis des hommes et l’appropriation collective des moyens de production les libèreraient des relations personnelles du calcul économique. Alexandra Kollontaï le formule ainsi « La morale communiste dans le domaine des relations conjugales exige […] la fin de tout type de relations fondées sur des considérations matérielles ou d’autres intérêts accessoires. L’achat et la vente de caresses abaissent le sens de l’égalité entre les sexes et sapent ainsi le fondement de la solidarité fraternelle sans laquelle la société communiste ne peut exister » (p. 172). Par ailleurs, qu’en est-il des hommes qui ont, dans ce type d’échange, le sentiment de payer pour accéder au corps des femmes ? Ont-ils le souci de leur plaisir à elles ? Pour le dire autrement, « il estime en effet qu’elle reçoit une compensation pour cette activité sous une forme non sexuelle. S’il embauchait une femme pour faire le ménage chez lui, se soucierait-il de savoir si elle aime ça ? » (178).

Diverses études menées sur les expériences de « socialisme d’État » montrent les effets de l’économie politique sur les relations amoureuses. Il apparait que les vies privées des femmes y étaient potentiellement plus satisfaisantes que dans nos sociétés dont la sphère publique dispose de moins de moyens. Bien sûr, cet épanouissement est aussi probablement dû à une exclusion de la population de la sphère publique et aux incitations étatiques à s’épanouir dans les relations sexuelles pour faire oublier à la population la monotonie, les privations matérielles et les restrictions de voyages. Il ne s’agit donc pas, dans le chef de l’autrice, d’encenser ces régimes. Toutes les raisons évoquées pour expliquer cette « vie intime plus épanouie » des femmes sous le socialisme ne sont pas admirables. Mais comme elle le soutient : « Les expériences de certains pays de l’Europe de l’Est semblent donc indiquer que les relations sexuelles étaient bel et bien différentes en régime socialiste, en grande partie grâce aux mesures mises en place pour promouvoir l’indépendance économique des femmes […] Au demeurant, de nombreux Allemands de l’Est trouvaient que leur sexualité d’avant 1989 était plus spontanée, naturelle et joyeuse, comparée à la sexualité commercialisée et instrumentalisée qu’ils ont découverte en rejoignant l’Allemagne de l’Ouest. Plutôt que d’essayer de trier et de conserver le meilleur des deux systèmes, la réunification de l’Allemagne a provoqué la disparition du style de vie est-allemand et, par conséquent, des efforts pour soutenir l’indépendance économique des femmes […] Si l’on considère que la théorie économique du sexe représente le modèle extrême du fonctionnement de la sexualité en régime capitaliste, alors l’examen des expériences socialistes, à l’autre extrême, peut nous aider à esquisser une troisième voie qui allierait le meilleur des deux modèles, tout en rejetant leurs défauts respectifs » (p. 197 – 209-214).

Un appel aux femmes d’aujourd’hui

Dressant un tableau de la situation en régime socialiste au regard de ce que nous vivons aujourd’hui en Occident, Ghodssee parsème son texte de nombreuses idées concrètes et autres conseils aux femmes afin d’entamer un processus de reprise en main de leur vie sexuelle ainsi que de la reconquête de leur juste place dans la société tout en prônant un recul du capitalisme, sans lequel la tâche des femmes pourrait rester une vaine lutte.

« Plus fondamentalement, reprenez possession de votre temps, réappropriez-vous votre énergie émotionnelle et le sentiment de votre valeur personnelle, arrachez-les à la logique réductrice du capitalisme. Vous n’êtes pas une marchandise. Votre dépression et votre anxiété ne sont pas simplement des déséquilibres de votre cerveau, ce sont des réactions raisonnables à un système qui prospère grâce à votre déshumanisation […] Nous devons lutter contre l’idéologie dominante qui déforme et mutile nos liens sociaux en les transformant en échange économique. Nous devons pouvoir partager nos attentions sans en quantifier la valeur, donner et recevoir plutôt que vendre et acheter. Les femmes ont besoin d’instituer ce que j’appellerai une “souveraineté affective” pour regagner la maitrise de leur travail émotionnel » (p. 240).

  1. Pour « droite alternative », mouvance à l’extrême droite du spectre politique américain.
  2. Lux Éditeur, 22 octobre 2020.
  3. Journal of Political Economy.
  4. Roosh V., « How to Save Western Civilization », Rooshv.
    com, 6 mars 2017.
  5. Tabet P., La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel, L’Harmattan, Bibliothèque du féminisme, Paris, 2004, 207 p.

July Robert


Auteur

July Robert est autrice et traductrice. Elle est également chroniqueuse littéraire pour divers médias belges. Elle a notamment publié Au nom des femmes. Fémonationalisme : les instrumentalisations racistes du féminisme (traduction de In the Name of Women's Rights de la chercheuse Sara Farris) aux éditions Syllepse en décembre 2021 et Pour une politique écoféministe (traduction de Ecofeminism as Politics de la sociologue Ariel Salleh) aux éditions Wildproject et Le Passager clandestin en mai 2024.
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