Pour une langue polie et politique
Toucher à la langue : L’histoire de l’institutionnalisation de la langue française montre que la politique linguistique s’est construite par l’érection (sic) de la langue des puissants et des lettrés. En France, l’appareil politique, juridique, scolaire a posé les jalons historiques de cette construction d’un imaginaire linguistique : les Serments de Strasbourg (872), l’édit de Villers-Cotterêts (1539), la création […]
Toucher à la langue : L’histoire de l’institutionnalisation de la langue française montre que la politique linguistique s’est construite par l’érection (sic) de la langue des puissants et des lettrés. En France, l’appareil politique, juridique, scolaire a posé les jalons historiques de cette construction d’un imaginaire linguistique : les Serments de Strasbourg (872), l’édit de Villers-Cotterêts (1539), la création de l’Académie française (1634), l’école républicaine (à partir de la Révolution) et ses grammaires scolaires. L’éradication des variations régionales et des langues minoritaires faisait partie du projet politique. Dès lors, la politique linguistique a toujours suscité la méfiance des citoyen·nes, même lorsqu’elle était le fruit d’une réflexion linguistique visant à remettre en question les posés de la domination par la langue : au début du XXe siècle, l’historien de la langue Ferdinand Brunot fustige dans une lettre ouverte au ministre de l’Enseignement l’attention excessive portée à une orthographe complexe et réclame une réforme radicale. Dans la même veine, le stylisticien Charles Bally pointe les refus de féminiser les métiers de plus en plus occupés par les femmes à partir de la Première guerre mondiale. Mais dans les années 1990, tant les réformes orthographiques que la féminisation des titres et des fonctions proposées par des linguistes et/ou des politiques font l’objet de réticences exacerbées et d’attaques massives dans les médias et parmi la population. Les débats autour de l’écriture inclusive, amplifiés par la viralité numérique, révèlent le conservatisme foncier et le purisme de tout·e un·e chacun·e quand il s’agit de modifier l’idiome au nom d’idées linguistiques et d’idéaux sociétaux. Et le discours social est ambigu : tantôt il enjoint de se préoccuper de combats « plus importants » et taxe d’élitisme cette attention portée aux changements linguistiques, tantôt il ne cesse de se répandre, au nom de la pureté et de l’indépendance de la langue, sur les dangers des réformes : simplification de la pensée, « wokisation » dangereuse de l’usage des mots, police des discours et de la réflexion… Et ces lignes de force ne sont pas celles tracées par les statuts sociaux et les positions de légitimité des locuteurices : tout le monde est peu ou prou linguiste au sens où tout le monde a la capacité réflexive à s’interroger sur l’emploi justifié ou non de tel ou tel mot, sur les usages et les effets de son langage (qu’il blesse ou qu’il soigne). Les effets de conviction, de persuasion, de manipulation des discours sont abondamment décortiqués par des internautes de tout poil, tandis qu’il faut aussi bien se rendre à l’évidence : la plupart du temps, les discours contemporains en circulation dans l’espace public n’ont plus d’épaisseur ou d’opacité qu’il conviendrait d’expliquer d’un point de vue expert. Et c’est là sans doute que la question du rapport entre démocratie et langage voit son plus grand défi : comment (re)trouver une politesse des échanges sociaux ? Une politesse au sens où l’entend la linguiste Catherine Kerbrat-Orecchioni, un ensemble de pratiques de discours ritualisés pour maintenir l’harmonie sociale dans un contexte de conflits potentiels.
Ce numéro n’a pas épuisé loin s’en faut le sujet : à nous de poursuivre la réflexion !
