« Pour une Europe solidaire » : se mobiliser contre la guerre en Bosnie-Herzégovine, vingt-cinq ans plus tard
Il y a vingt-cinq ans, une nouvelle fait sensation dans les milieux politiques et médiatiques français : l’annonce d’une nouvelle liste, intitulée « L’Europe commence à Sarajevo ». La liste se réfère à la guerre qui ravage la Bosnie-Herzégovine depuis plus de deux ans, alors que la communauté internationale refuse toute intervention militaire et de faire réellement pression sur la Serbie de Milošević et se contente d’acheminer de l’aide humanitaire vers les populations exposées à la violence. Face à cette situation, les promoteurs de la liste demandent « un changement radical » de la diplomatie française et européenne pour mettre fin à la guerre et à la politique de « purification ethnique ». D’emblée, cette nouvelle liste est créditée d’intentions de vote allant jusqu’à 12% et semble donc faire vibrer une corde dans l’opinion française. Mais quelques jours avant le scrutin, BHL et plusieurs de ses collègues annoncent le retrait de la liste ; d’autres persistent et décident de la maintenir ; dans cette confusion générale, elle n’obtient finalement que 1,57% des votes en France et échoue à rentrer au Parlement européen.
On pourrait réduire l’histoire de la liste « L’Europe commence à Sarajevo » à celle d’un épisode anecdotique, en se concentrant sur la courte durée de l’aventure et son échec final. Et pourtant, elle fut bien plus…
Il y a vingt-cinq ans, au printemps 1994, en pleine campagne pour les élections au Parlement européen, une nouvelle fait sensation dans les milieux politiques et médiatiques français : l’annonce d’une nouvelle liste, intitulée « L’Europe commence à Sarajevo », promue, entre autres, par Bernard-Henri Lévy, André Glucksmann et d’autres intellectuels français. La liste se réfère à la guerre qui ravage la Bosnie-Herzégovine depuis plus de deux ans, alors que la communauté internationale — gouvernements nationaux, Union européenne, ONU — refuse toute intervention militaire et de faire réellement pression sur la Serbie de Milošević et se contente d’acheminer de l’aide humanitaire vers les populations exposées à la violence. Face à cette situation, les promoteurs de la liste demandent « un changement radical » de la diplomatie française et européenne pour mettre fin à la guerre et à la politique de « purification ethnique ». D’emblée, cette nouvelle liste est créditée d’intentions de vote allant jusqu’à 12% et semble donc faire vibrer une corde dans l’opinion française. Mais quelques jours avant le scrutin, BHL et plusieurs de ses collègues annoncent le retrait de la liste ; d’autres persistent et décident de la maintenir ; dans cette confusion générale, elle n’obtient finalement que 1,57% des votes en France et échoue à rentrer au Parlement européen.
On pourrait réduire l’histoire de la liste « L’Europe commence à Sarajevo » à celle d’un épisode anecdotique, en se concentrant sur la courte durée de l’aventure et son échec final. Et pourtant, elle fut bien plus, elle représenta une des nombreuses manifestations d’une remarquable mobilisation en Europe face à la guerre en Bosnie-Herzégovine, un large mouvement de solidarité avec les victimes et de dénonciation de la politique de « purification ethnique », une mobilisation sociopolitique au croisement de l’engagement citoyen et de l’engagement humanitaire. Un mouvement qui est aujourd’hui largement oublié et qui mérite d’autant plus qu’on y revienne pour essayer de mieux en saisir les contours et la portée.
Quelles formes cette mobilisation a‑t-elle prises et que visait-elle plus précisément ? Quels discours sur l’Europe se développèrent en son sein, et dans quelle mesure peut-on parler d’un mouvement européen ? Pourquoi cette mobilisation est-elle si peu connue ? Et quelle signification peut-on lui attribuer aujourd’hui, vingt-cinq ans plus tard ?
Une mobilisation multiforme, persistante et intense
Qu’est-ce qui caractérise ces mobilisations qui se développèrent un peu partout en Europe, en partie déjà pendant la guerre en Croatie en 1991, et surtout pendant la guerre en Bosnie-Herzégovine, qui débuta en 1992 et dura trois ans et demi, jusqu’à la fin de 1995 ? Tout d’abord, il s’agissait d’un mouvement très hétérogène qui apparut notamment sous trois formes différentes.
Premièrement, l’accueil à domicile et l’aide directe à des réfugiés de Bosnie-Herzégovine dont plus de 600.000 se retrouvèrent dans différents pays de l’Union européenne. Deuxièmement, la collecte de dons, de vivres, de vêtements, de médicaments ou d’autres objets de première nécessité et l’organisation de convois pour transporter ces biens vers la Bosnie-Herzégovine. Et troisièmement, l’organisation ou la participation à des actions politiques, par exemple des manifestations ou des rassemblements, des appels publics, des campagnes d’information, des actions juridiques, des interventions auprès d’instances de décision nationales et internationales ou bien des activités de soutien à des groupes antinationalistes en ex-Yougoslavie. Au sein de ces mobilisations, on trouve des intellectuels, comme Juan Goytisolo en Espagne, Bernard-Henri Lévy en France, Marek Edelman en Pologne ou Erri de Luca en Italie, des artistes comme Ariane Mnouckine, Peter Brook ou Bibi Anderson, des individualités politiques, comme le jeune député du Bundestag allemand Stefan Schwarz, mais aussi et surtout des dizaines et des dizaines de milliers de citoyens anonymes qui s’engagèrent de manière individuelle ou au sein d’associations déjà existantes, comme SOS Racisme en France ou la Gesellschaft für bedrohte Völker en Allemagne ou encore de nouveaux groupes et de nouvelles initiatives. En France se créèrent l’Association Sarajevo et plusieurs centaines de « collectifs Bosnie » au niveau local ; en République tchèque fut lancée la campagne de dons « SOS Sarajevo» ; aux Pays Bas l’organisation Press Now fut créée pour soutenir des médias indépendants en Bosnie et autres pays de l’ex-Yougoslavie ; en Grande-Bretagne, les nouvelles associations The Serious Road Trip et War Child travaillèrent avec des musiciens pour des campagnes de dons et de soutien aux victimes de la guerre ; en Suisse le réseau « Kulturbrücke Schweiz-Sarajevo » développa des contacts culturels et artistiques avec la ville assiégée…, et il y en eut beaucoup d’autres dans chaque pays mentionné et dans d’autres pays.
Ces mobilisations se développèrent donc dans divers pays européens, au sein de l’Union européenne et au-delà et, ce n’est pas seulement l’étendue géographique de cet engagement qui frappe, mais aussi sa longévité et son intensité. En effet, beaucoup de ceux qui s’engagèrent ne le firent pas seulement pendant quelques jours ou quelques semaines, ils ne relâchèrent pas leurs efforts durant une période plus longue et souvent pendant toute la guerre ; cet engagement très fort, porté avec beaucoup de conviction, l’emporta fréquemment sur d’autres occupations jusqu’à parfois devenir un engagement à plein temps. La mobilisation démarra partiellement dès le début de la guerre en Bosnie, au printemps 1992, et elle prit de l’envergure quelques mois plus tard, au fur et à mesure que la presse relevait les horreurs de la politique de « purification ethnique », par exemple à travers les photos des camps de Prijedor et les rapports sur les viols systématiques. Un rôle significatif pour et dans ces mobilisations fut aussi assumé par certains réfugiés de Bosnie-Herzégovine arrivés dans différents pays européens, ainsi que par des groupes et individus en Bosnie-Herzégovine et dans d’autres pays de la région, par exemple des intellectuels antinationalistes comme Zdravko Grebo, Haris Pašović et Ibrahim Spahić à Sarajevo ou le « Cercle de Belgrade » en Serbie. Tous ces acteurs furent des relais importants pour leurs collègues du reste de l’Europe qui essayaient de comprendre ce qui se passait en ex-Yougoslavie et qui ne voulaient pas rester les bras croisés.
Aux sources de cet engagement, les motivations furent multiples et si beaucoup s’engagèrent d’une manière ou d’une autre, cela ne veut pas dire qu’ils le firent avec des intentions identiques et une même vision politique. L’éventail des attitudes se situe notamment entre deux pôles, l’un qu’on pourrait appeler engagement humanitaire et l’autre engagement citoyen. Mais l’un n’excluait nullement l’autre, l’engagement humanitaire pouvait très bien accompagner ou rejoindre l’engagement citoyen. Si le comité Mir Sada (La paix maintenant) à Lyon organisa, par exemple, des convois humanitaires vers la Bosnie, il participa en même temps à des actions politiques et tint un discours politique sur la Bosnie-Herzégovine. Il précisa par ailleurs : « Nous ne sommes pas une organisation humanitaire, nous sommes une association de citoyens ». Des organisations humanitaires « classiques » furent souvent très revendicatives et critiquèrent les gouvernements de se contenter d’une approche strictement humanitaire vis-à-vis de la Bosnie au lieu de l’intégrer dans une véritable approche politique. En même temps, il y avait aussi ceux qui voulaient éviter de rentrer dans un discours politique, insistant sur la dimension exclusivement humanitaire de leur engagement. En ce qui concerne ceux qui définissaient leur engagement comme citoyen et qui avaient une vision plutôt politique de la guerre et de leur engagement, on peut également parler d’un éventail oscillant entre deux tendances : les « pacifistes », d’une part, et les « interventionnistes », d’autre part. Les deux voulaient la fin de la guerre et rejetaient la politique de partition ethnique de la Bosnie, mais la différence concernait le choix des moyens : pour les pacifistes, tout soutien à des forces armées sur place ou toute intervention militaire extérieure était hors de question et ils misaient uniquement sur le soutien des forces démocratiques locales ou des négociations politiques ; tandis que les interventionnistes plaidaient pour des actions militaires ciblées de la part de la communauté internationale, contre l’armée bosno-serbe placée, par exemple, autour de Sarajevo ou, tout au moins, pour la levée de l’embargo des armes que l’ONU avait décidé pour toute la Yougoslavie en 1991 et qui défavorisait clairement le gouvernement de Bosnie-Herzégovine puisque pratiquement tout l’armement de l’armée yougoslave du pays avait été transféré par Belgrade à l’armée bosno-serbe dès 1992. En ce qui concerne les lectures de la guerre, pour beaucoup au sein de la mouvance citoyenne il était essentiel de récuser l’idée d’un conflit ethnique et de ne pas renvoyer dos à dos les différents « partis belligérants », mais de faire une claire distinction entre agresseurs d’un côté, la Serbie de Milošević avec ses alliés nationalistes bosno-serbes et, partiellement aussi, la Croatie de Franjo Tuđman avec ses alliés nationalistes bosnocroates, et agressés et victimes de l’autre côté, à savoir la République de Bosnie-Herzégovine, démocratique, unie et diverse, dont l’indépendance avait été reconnue officiellement par la Communauté européenne et l’ONU au printemps 1992. Cependant, le soutien à la Bosnie-Herzégovine pouvait s’adresser à l’État ou au pays en tant que tel, ou au gouvernement sous la présidence de Alija Izetbegović ou encore aux groupes citoyens et antinationalistes en Bosnie-Herzégovine, et aussi en Serbie et Croatie, ou aux populations civiles victimes de la guerre et de la politique du nettoyage ethnique. Ces différents soutiens pouvaient se rejoindre, mais aussi en partie entrer en conflit, notamment à partir de 1993 où certains accusèrent Izetbegović de s’engager à son tour dans une politique de plus en plus nationaliste et exprimèrent en conséquence leur soutien prioritairement aux groupes et intellectuels antinationalistes du pays.
L’hétérogénéité des mobilisations de solidarité avec les victimes de la guerre et/ou avec la Bosnie-Herzégovine en tant que telle ne concerna donc pas seulement ses formes, mais aussi ses contenus et objectifs. Peut-on quantifier ces mobilisations ? Ce ne fut pas un mouvement majoritaire dans les sociétés européennes, et encore moins si on se réfère à ceux qui ne définissaient pas leur engagement comme uniquement humanitaire, comparé à ceux qui ne manifestèrent pas d’intérêt ou d’engagement par rapport à la guerre en Bosnie-Herzégovine. Sans oublier qu’il y avait aussi ceux qui soutinrent plus ou moins ouvertement la Serbie de Milošević ou la Croatie de Tuđman (si le soutien rejoignait parfois celui à la Bosnie-Herzégovine, cela devint plus compliqué en 1993 – 1994, quand la Croatie de Tuđman s’attaqua à son tour ouvertement à l’intégrité territoriale de la Bosnie-Herzégovine). Mais ce fut néanmoins une minorité très active au sein des sociétés européennes qui s’engagea de manière régulière et soutenue pour la Bosnie-Herzégovine, et sa tendance « citoyenne/politique » notamment sut aussi se faire remarquer : dans certains pays, elle s’articula par de nombreuses manifestations publiques sur le plan local et trouva aussi sa place pour s’exprimer dans les grands médias, à travers la télévision ou les journaux. Ici, les intellectuels mentionnés préalablement jouèrent un rôle important. Dans chaque pays européen, un certain nombre de personnalités publiques et d’intellectuels n’hésitèrent pas à prendre la parole pour attaquer clairement la politique de Milošević et la passivité ou la complaisance à son égard de la part de la communauté internationale. Cela dit, les intellectuels et autres personnalités publiques engagés ne constituèrent aussi qu’une minorité, la plupart préférant ne pas se prononcer sur la Bosnie-Herzégovine, et d’autres soutenant la Serbie de Milošević (comme Peter Handke) et/ou taxant de partial, biaisé ou exagéré l’engagement de leurs confrères « probosniaques ». Le soutien public à un engagement solidaire fut nettement plus grand quand il prit une forme explicitement ou prioritairement humanitaire. En Autriche, 750000 personnes firent des dons et 330 millions de schillings (l’équivalent de 24 millions d’euros aujourd’hui) furent récoltés, en moins de quatre mois, pour l’action « Nachbar in Not » (Voisin en détresse) organisée dès le mois de mai 1992 par la télévision publique autrichienne, Caritas et la Croix Rouge, afin d’acheminer des vivres et d’autres produits à des réfugiés en Croatie et en Bosnie-Herzégovine.
Les dimensions européennes de la mobilisation
Il y a au moins trois raisons qui permettent de qualifier cette mobilisation d’européenne. Tout d’abord, ce fut un mouvement de solidarité entre Européens et cet engagement intra-européen en faveur de la Bosnie-Herzégovine et ses habitants se développa dans de nombreux pays, y compris dans les pays d’ex-Yougoslavie, même si cela ne fut pas partout avec la même intensité.
Ensuite, parmi ces mobilisations, différentes initiatives et activités transnationales reliaient non seulement des acteurs de Bosnie-Herzégovine et d’un autre pays européen, mais aussi issus de différents pays européens impliqués dans une même action. Mentionnons par exemple l’idée de faire de Sarajevo assiégée la capitale culturelle de l’Europe, une initiative franco-bosnienne soutenue par de nombreux artistes et groupes à travers l’Europe, parmi lesquels aussi la municipalité d’Anvers et son bourgmestre Bob Cools. Ou bien le réseau « International Workers Aid », créé en 1993 par des syndicats et des groupes de gauche en Suède, Grande-Bretagne et d’autres pays européens, et qui organisa différentes actions humanitaires et politiques, notamment pour coopérer et soutenir la ville minière et multiethnique de Tuzla. Ou bien les efforts de plusieurs députés du Parlement européen pour sensibiliser l’opinion et influencer la politique de l’Union européenne. Une des figures clés en fut Alexander Langer, député vert venant du Tirol du Sud, qui fut aussi un des créateurs du « Forum de Vérone pour la paix et la réconciliation en ex-Yougoslavie », une initiative rassemblant des acteurs antinationalistes de toute l’ex-Yougoslavie ainsi que des individus et groupes de toute l’Europe. Il existait aussi des réseaux européens très actifs et préexistant aux guerres en ex-Yougoslavie, comme la « Helsinki Citizens Assembly/l’Assemblée européenne des citoyens », avec ses nombreux comités locaux, nationaux et régionaux, très présente dans les débats sur la Bosnie. Des actions symboliques furent réalisées parallèlement dans différents pays, par exemple, la manifestation européenne « Refusons le partage ethnique de la Bosnie », organisée le 19 mars 1994 dans plusieurs villes européennes par la « Coordination étudiante contre la purification ethnique » de Paris avec des étudiants d’autres villes. D’autres actions rassemblèrent au même endroit des organisations et des participants de différents pays, comme l’action « Mir Sada, la paix maintenant », lancée par l’association pacifiste italienne « Beati i costruttori di pace » et l’association humanitaire française « Équilibre » en aout 1993 ; elle réunit à Split environ trois-mille personnes venues de quinze pays différents, surtout d’Europe, avec le but de se rendre jusqu’à Sarajevo et de briser symboliquement le siège.
En général, les mobilisations dans les différents pays européens étaient plus parallèles que conjointes, beaucoup lancèrent leur activité à leur niveau local ou national, la plupart du temps sans coordination avec d’autres actions au niveau européen (ni d’ailleurs souvent au sein du même pays). Aussi, quand il y eut des coopérations transversales, elles ne furent pas exemptes de tensions, aussi en raison des ressentiments « nationaux » réciproques relatifs aux interprétations de la guerre et à la question des responsabilités de chaque pays. Certaines actions communes n’eurent pas la retentissement espéré ni la même résonance dans les différents pays, d’autres furent vertement critiquées par les protagonistes même de cette mobilisation. Ce fut notamment le cas de la marche pacifiste « Mir Sada, la paix maintenant » en aout 1993, accusée d’excès de naïveté et de « pacifisme béat ». Beaucoup de ses participants critiquèrent aussi les carences de l’organisation et, à la fin, seule une cinquantaine de participants, sur les trois-mille au départ, firent le trajet jusqu’à Sarajevo. Mais quoi qu’il en soit, ces différentes initiatives montrent qu’il y avait aussi des volontés fortes d’agir de manière transversale, et que les manifestations de solidarité avec la Bosnie-Herzégovine et/ou ses habitants ne peuvent être réduites à une addition d’actions parallèles au sein de l’Europe.
Finalement, un vrai discours sur l’Europe se développa au cœur de ces mobilisations, et pas seulement dans les initiatives transversales. Pour mieux saisir le contenu et la portée de ce discours, il faut tout d’abord se rappeler que l’année 1992 n’est pas seulement celle du début de la guerre de Bosnie-Herzégovine, c’est aussi celle de la signature du traité de Maastricht. La situation de l’Europe à ce moment-là se caractérise donc par la simultanéité et la proximité de deux réalités radicalement opposées et contradictoires : d’une part, l’intensification des efforts d’intégration européenne, symbolisée par le traité de Maastricht et, d’autre part, l’éclatement de la Yougoslavie et l’émergence d’une violence ultranationaliste extrême, s’exprimant par le principe de la « purification ethnique », avec la guerre de Bosnie-Herzégovine dont le symbole devint rapidement le siège de Sarajevo. Pour beaucoup d’Européens, cela avait quelque chose d’hallucinant, c’était une dichotomie inconcevable : comment une telle guerre était-elle possible, alors que l’Europe vivait en paix depuis presque cinquante ans, alors que la paix et le dépassement du nationalisme étaient justement un des acquis supposés de la Communauté européenne et une de ses raisons d’être ? La guerre en ex-Yougoslavie paraissait d’autant plus incompréhensible, et hors du temps, que beaucoup vivaient encore dans l’euphorie post-1989, interprétée comme l’avènement d’une nouvelle ère, avec une vision optimiste de la fin des frontières idéologiques et la victoire de la démocratie libérale en Europe et dans le monde.
« L’Europe de Maastricht est confrontée à celle de Sarajevo » (Predrag Matvejević). Face à cette double réalité, Maastricht, d’une part, Sarajevo, de l’autre, il y eut en gros deux réactions en Europe. L’une consistait à refuser de prendre en compte ce qui se passait en Yougoslavie en général, et en Bosnie-Herzégovine en particulier, d’autant plus que la guerre provoquait des dissensions au sein de la Communauté européenne et risquait de perturber les progrès de l’unification. Cette attitude préférait donc « exotiser » la Bosnie et la situer en dehors de l’Europe, et joua pour cela sur la traditionnelle opposition « Europe civilisée » et « Balkans sauvages », réduisant la guerre à un problème de « haines séculaires », entre tribus agressives qui se valaient toutes, ce qui justifiait pour beaucoup de ne pas vraiment s’y consacrer, de ne pas prendre parti et de ne pas intervenir militairement. L’autre réaction tenta de placer Sarajevo et la Bosnie-Herzégovine au cœur de l’Europe, géographiquement, culturellement, politiquement, et ainsi au cœur du problème de la construction européenne, insistant sur le fait que c’étaient des valeurs européennes qui étaient attaquées à Sarajevo et en Bosnie-Herzégovine, démocratie, citoyenneté, diversité, mixité, et que c’étaient pour ces valeurs que se battaient les défenseurs de Sarajevo. En conséquence, l’Europe ne pouvait rester les bras croisés, si elle ne voulait pas se décrédibiliser complètement, et aussi si elle ne voulait pas laisser le venin nationaliste revenir sur le devant de la scène en Europe en général, comme le résuma par exemple Bronislaw Geremek : « Le conflit yougoslave n’est que l’avant-garde des futurs conflits européens ».
Cette deuxième attitude, ce refus d’accepter de capituler devant la dissonance cognitive que représentait la dichotomie « Maastricht-Sarajevo », fut un des piliers des mobilisations sociopolitiques des années 1990. Elle s’exprima, par exemple, dans les formules, fréquemment employées : « Sarajevo, à deux heures de vol de Bruxelles » (ou de Paris, Berlin…) ou « la guerre en Bosnie, au milieu de l’Europe» ; ces formules articulaient à la fois l’étonnement par rapport à la proximité de la violence et une conjuration à inscrire la guerre dans le continent et le contexte européens. Un véritable discours sur l’Europe se développa au cœur des mobilisations de solidarité avec la Bosnie-Herzégovine dans lequel s’exprimaient souvent déception et désillusion : « L’Europe meurt à Sarajevo », ou « La guerre en Bosnie, honte de l’Europe » étaient deux expressions très répandues qui supposaient l’idée d’une Europe qui abandonne et trahit la Bosnie-Herzégovine et en même temps ses valeurs fondamentales. Ce fut un discours fort, qui reposait souvent sur de véritables convictions européennes et qui était en partie utilisé comme argument choc pour essayer de convaincre les indifférents de sortir de leur passivité. La critique envers les gouvernements européens et l’Union européenne visa au minimum leur incapacité à surmonter des divisions internes ou leur manque de volonté de formuler une politique cohérente et efficace pour stopper la guerre en Bosnie, et donc de laisser faire la violence ultranationaliste, et souvent aussi leur complaisance, voire leurs encouragements à son égard, par exemple en acceptant de négocier avec Slobodan Milošević et Radovan Karadžić et en proposant des plans de paix qui suivaient des logiques de partition ethnique.
Cette attitude des gouvernements européens et de la Communauté européenne fut pour certains une raison de se détourner de l’idée de l’Europe, ou du moins de l’Europe de Maastricht, perçue comme incapable de se penser autrement qu’un ensemble essentiellement économique et ne semblant respecter que les puissants, fussent-ils criminels de guerre. Pour d’autres, au contraire, la situation autour de la Bosnie-Herzégovine montra qu’il n’y avait justement pas assez d’Europe, pas assez d’Europe politique, mais aussi pas assez d’Europe spirituelle, et qu’il fallait se battre pour que cela change, pour que l’Europe ressemble plus à ce qu’elle devrait être et que ces mobilisations sociopolitiques en réaction à la guerre en Bosnie exprimèrent justement ce renouveau possible de l’Europe. Ce fut aussi l’idée derrière le slogan « L’Europe commence à Sarajevo », choisi comme titre pour la liste pour les élections européennes en 1994. Ce slogan, qui représente la version optimiste et volontariste de la formule « l’Europe meurt à Sarajevo », exprime en fait trois idées : Sarajevo se situe en Europe, c’est pour ses valeurs que se battent ses défenseurs et ceux qui les soutiennent, et l’attitude vis-à-vis du siège de Sarajevo peut et doit être le début d’une nouvelle attitude européenne et d’une nouvelle étape dans la construction européenne, en luttant ensemble contre un « nouveau fascisme » et pour une Europe solidaire, et en poussant les gouvernements européens à prendre leurs responsabilités.
Toutefois, l’argumentaire européen ne fut pas le seul discours formulé au sein des mobilisations mentionnées ni sans doute le plus répandu ; il n’était pas non plus libre d’ambigüités et de contradictions. Certains le perçurent comme eurocentriste et partiellement blessant vis-à-vis d’autres théâtres de violence, comme si une violence semblable était en partie plus acceptable si elle se déroulait, par exemple, en Afrique. Il lui fut aussi reproché d’être parfois grandiloquent et superficiel et de colporter en partie une image idéalisée ou mythique de Sarajevo et de la Bosnie qu’il s’agissait de défendre ou de soutenir. Souvent, les personnes engagées utilisèrent un discours plus universel, au-delà d’un discours strictement européen, qui s’élevait contre la guerre et la politique de « purification ethnique » au nom de valeurs humanistes ou des droits de l’homme, et le sujet critiqué pour indifférence, voire complicité avec les agresseurs fut l’ONU, le monde occidental ou « le monde » tout court. Mais là aussi, l’un n’excluait pas l’autre : souvent, discours universel et discours européen se rejoignaient et s’intégraient, et on put voir certains critiquer en même temps les gouvernements européens et l’ONU pour leur politique vis-à-vis de la Bosnie-Herzégovine et pour celle vis-à-vis du Rwanda. Par ailleurs, n’oublions pas que la mobilisation citoyenne et humanitaire ne se limita pas à l’Europe, mais s’articula aussi au-delà, l’exemple individuel le plus connu en est l’engagement de Susan Sontag, qui prit fait et cause pour la Bosnie-Herzégovine et qui vint à Sarajevo en 1993, pour mettre en scène, avec des acteurs de théâtre de la ville assiégée, la pièce En attendant Godot.
Un mouvement méconnu
En pensant aujourd’hui, vingt-cinq ans plus tard, à toutes ces mobilisations citoyennes et humanitaires à travers l’Europe pendant et contre la guerre en Bosnie, il peut sembler étonnant que si peu de gens en Europe aient connaissance et conscience de ce mouvement. Mais on peut trouver plusieurs explications à cela. Tout d’abord, en général, la guerre en Bosnie-Herzégovine n’est pas vraiment entrée dans la mémoire collective de l’Europe, et pour cause. Pour l’Union européenne, c’est une page de son histoire dont elle n’est guère fière, qui a illustré son impuissance, ses déchirures, et le manque flagrant de volonté de nombreux gouvernements d’empêcher une guerre et une politique de violence ultranationaliste sur son propre continent. Et si la guerre a finalement été arrêtée, ce ne fut pas grâce à l’Europe, mais à l’intervention des États-Unis. Ensuite, en ce qui concerne les mobilisations même à travers l’Europe, il s’agissait, comme nous l’avons vu, d’un mouvement très hétérogène, non seulement à formes multiples et éclatées à travers l’Europe, mais qui était aussi divisé entre des aspirations contradictoires, entre des positions ultrapacifistes et celles demandant une intervention militaire, entre ceux qui insistaient sur la dimension humanitaire de leur engagement et les autres sur sa dimension politique. Avec cette grande diversité, ce mouvement était et reste difficile à résumer. En plus, il s’agissait d’une minorité dans les différents pays européens, même si c’était une minorité très active et s’il y a eu beaucoup d’actions très diverses, il n’y a pas eu d’actions publiques majeures qui auraient marqué durablement l’opinion publique (les plus grandes manifestations en Europe contre la guerre et le nettoyage ethnique en Bosnie ont eu lieu à Caen en juin 1994, avec environ dix-mille personnes et en avril 1994 à Bonn, avec trente-mille manifestants). Finalement, beaucoup de personnes engagées dans ces mobilisations ont peu fait, après la guerre, pour témoigner de leur engagement, soit qu’elles n’y pensaient pas parce qu’elles continuaient à être dans l’action, en Bosnie-Herzégovine d’après-guerre ou sur d’autres théâtres de conflit, soit qu’elles ne voulaient pas le faire, par modestie ou parce que leurs efforts, par rapport aux épreuves de ceux qui avaient enduré une guerre pendant plus de trois ans, pouvaient parfois paraitre dérisoires. Épuisement et déception ont aussi joué un rôle. Parmi les activistes que j’ai rencontrés, certains m’ont ainsi dit que pendant longtemps ils avaient éprouvé des difficultés à parler de leur engagement car, très passionné et souvent sur plusieurs années, il les avait épuisés, parce qu’ils avaient été très sensibles aux souffrances rencontrées sur le terrain et aussi l’incompréhension de leur environnement social habituel, et parce qu’ils éprouvaient un sentiment d’échec, estimant que leur engagement n’avait pas réussi à empêcher le pire : Srebrenica, d’une part, et les accords de paix de Dayton de novembre 1995, d’autre part, qui ont entériné et institutionnalisé en Bosnie-Herzégovine les divisions ethniques provoquées par les nationalistes, même si l’intégrité territoriale du pays en tant que telle a été sauvegardée.
L’héritage de cette mobilisation et sa signification pour l’Europe d’aujourd’hui
Le fait que ces mobilisations européennes ne soient pas entrées dans la mémoire collective en Europe, ne signifie pas pour autant qu’elles aient été vaines et qu’elles n’aient pas laissé diverses traces. Tout d’abord, on peut estimer que cette mobilisation persistante a quand même exercé une indéniable pression sur les politiques gouvernementales, et si plusieurs gouvernements, en 1995, ont finalement décidé de changer leur politique vis-à-vis de la guerre en Bosnie et d’appuyer des frappes militaires ciblées de l’Otan contre les positions de l’armée bosno-serbe autour de Sarajevo, on peut estimer que cela est aussi dû, en partie, à cette mobilisation incessante. Ensuite, alors que les gouvernements européens avaient si longtemps fait preuve de passivité, voire de complaisance face à la violence que subissaient les habitants de Bosnie-Herzégovine, il y a eu de façon simultanée cette solidarité très active, de citoyen à citoyen, à travers des milliers et des milliers d’actions et de gestes très concrets. Pour les Bosniens concernés, cela n’a pas fait disparaitre leur souffrance ni leur sentiment d’avoir été abandonnés et trahis par l’Europe et le monde, mais c’était néanmoins un soutien, matériel ou moral, très concret et souvent apprécié. Ce soutien a aussi illustré que l’Europe, ce ne sont pas que les gouvernements, mais aussi des citoyens qui s’engagent et qui ne sont pas forcément d’accord avec leurs gouvernants. Par ailleurs, beaucoup de ces actions ont contribué à tisser des liens qui ont continué à se développer après la guerre, et qui en partie perdurent jusqu’à aujourd’hui, des liens personnels ou des liens au niveau municipal ou associatif. Un exemple, parmi de nombreux autres, l’association autrichienne « Bauern helfen Bauern », créée en 1992, a continué à collecter des dons après la guerre, pour financer, dans la région de Srebrenica, la reconstruction de nombreuses maisons et l’achat d’équipements agricoles et elle s’investit encore actuellement aussi dans l’éducation et la formation des jeunes de la ville. Pour un certain nombre des personnes qui se sont engagées cela a constitué un véritable point de départ pour un engagement plus continu, qui s’est poursuivi après la guerre, par exemple dans les Balkans pendant la guerre du Kosovo en 1998 – 1999, ou la guerre en Tchétchénie. D’une certaine manière, on peut parler d’une « génération Bosnie », pour laquelle cet engagement a été très marquant et très formateur. Cela est également vrai pour de nombreux reporteurs de guerre, débutants ou non, qui ont couvert la guerre en Bosnie-Herzégovine ; beaucoup d’entre eux critiquèrent ouvertement la passivité de la communauté internationale, et leur expérience en Bosnie-Herzégovine pendant la guerre constitua souvent une étape cruciale pour leur réflexion sur le rôle du journalisme en situation de guerre et de violence asymétrique. Finalement, cette mobilisation, en pointant la contradiction « Maastricht-Sarajevo », entre ce à quoi l’Europe aspirait ou aurait dû être, d’une part, et son manque de volonté, son impuissance, son relativisme et sa complicité face à une violence ultranationaliste, d’autre part, a aussi beaucoup contribué à alimenter le débat sur la nature de l’Europe, sur ses valeurs et sur la nécessité de développer une politique étrangère européenne commune. D’une manière générale, on peut estimer qu’une conscience plus aigüe des risques et des dangers qui menacent l’Europe de l’après-1989 s’est développée pendant et avec la guerre de Bosnie, du moins chez ceux qui se sont engagés, même s’ils n’ont pas réussi à convaincre la « majorité silencieuse ». On peut ainsi estimer que ces mobilisations ont renforcé les tendances en Europe des citoyens qui se battent contre le retour et le développement d’une violence nationaliste et l’utilisation politique d’identités ethniques, contre le relativisme moral et des attitudes du « anything goes » dans nos sociétés, et pour les idées de citoyenneté et de solidarité et des valeurs humanistes, et, finalement, pour une autre idée de l’Europe. « Le conflit des Balkans peut-il être une chance pour que l’Europe prenne conscience d’une unité qui ne soit pas seulement économique, mais aussi citoyenne et solidaire ? », écrivait dans les années 1990 Convergences Bosnie Herzégovine, un périodique issu des collectifs Bosnie en France. Par rapport aux débats sur l’importance d’une société civile européenne, qui se sont intensifiés ces trente dernières années, et aux mouvements sociaux et citoyens qui se sont développés dans un cadre européen, il serait important d’étudier beaucoup plus en profondeur la question de savoir quelles ont été la place et la contribution de ces mobilisations citoyennes et humanitaires pendant et contre la guerre de Bosnie-Herzégovine.
« L’Europe meurt à Sarajevo ou bien elle y renait », écrivait Alexander Langer en mai 1995, une phrase qui résume parfaitement l’enjeu posé par la guerre de Bosnie tel qu’il était perçu par beaucoup de ceux qui se sont engagés. Aujourd’hui, vingt-cinq ans plus tard, peut-on dire que la guerre de Bosnie signifia la mort ou la renaissance de l’Europe ? Sans doute ni l’un ni l’autre, ou un peu des deux. L’Europe a continué d’exister, un peu pire qu’avant, un peu meilleure qu’avant. Une certaine vision optimiste et idéalisée de l’Europe est certainement morte avec la guerre de Bosnie et, simultanément, l’idée d’une Europe citoyenne et solidaire, de résistance contre la violence, le nationalisme et la passivité a émergé et a pris force. L’Europe a continué d’exister après la guerre de Bosnie, comme réalité, idée et idéal, l’intégration européenne s’est renforcée et poursuivie, s’élargissant aussi aux pays de l’Europe de l’Est. Aujourd’hui, populisme, nationalisme et autres formes d’exclusion et de repli sur soi se répandent partout en Europe, conjointement à la tentation d’accepter, de normaliser et de relativiser ces phénomènes. Y a‑t-il un lien direct entre l’ultranationalisme des années 1990 en ex-Yougoslavie, et le fait de l’avoir largement laissé faire, et les mouvements populistes nationalistes qui prolifèrent partout en Europe aujourd’hui ? Établir un lien direct serait certainement trop simple, les extrémismes et les populismes d’aujourd’hui ont leur propre histoire, mais ils sont tous issus d’un même terreau qui existait déjà dans les années 1990, en ex-Yougoslavie, et ailleurs en Europe, un terrain idéologique qui promeut le rejet de l’autre et de la mixité, avec ses obsessions de pureté nationale, avec un discours qui invoque également souvent l’Europe, mais une Europe d’exclusion, avec une forte imprégnation antimusulmane. Un terrain idéologique qui se décline en différentes nuances, que déjà dans les années 1990 certains ont qualifié de « nouveau fascisme », et qui sous sa forme de « purification ethnique » est devenu pour certains milieux d’extrême droite d’aujourd’hui une source de référence et d’inspiration. Mais le danger ne se situe pas seulement aux extrêmes, il est au cœur même de nos sociétés. On a déjà vu dans les années 1990 les dangers d’une collusion entre une Europe ultranationaliste et une Europe indifférente ou complaisante, deux Europe qui peuvent devenir des alliés objectifs et se soutenir mutuellement, même si on ne doit pas forcément aller aussi loin que Jean Baudrillard qui dans un fameux essai en 1993 écrivait : « Le fin mot, c’est que les Serbes, en tant que vecteurs de la purification ethnique, sont la fine pointe de l’Europe en train de se faire […], l’Europe blanche, l’Europe blanchie, intégrée et purifiée, moralement, économiquement ou ethniquement. »
Pendant la guerre en Bosnie-Herzégovine, Vaclav Havel se prononça plusieurs fois sur le conflit, avec des paroles qui reflètent bien la pensée de beaucoup de ceux qui s’engagèrent à ce moment là, et qui également en illustrent l’actualité et les enjeux pour l’Europe d’aujourd’hui : « C’est une guerre pour notre propre avenir, une guerre de ceux à qui leur altérité tribale est la valeur ultime contre tous ceux qui chérissent des valeurs plus élevées que le groupe sanguin auquel ils appartiennent. Cette guerre est menée contre nous tous, contre les droits de l’homme, contre la coexistence de personnes de nationalités ou de croyances religieuses différentes, contre le principe civique ; c’est une guerre pour ce qui nous divise et contre ce qui nous rapproche. […] Si le futur ordre européen n’émerge pas d’une l’Union européenne […] fondée sur les meilleures valeurs européennes et prête à les défendre et à les transmettre, il se pourrait bien que l’organisation de cet avenir tombe entre les mains d’une bande de fous, de fanatiques, de populistes et de démagogues en attendant de leur chance et déterminés à promouvoir les pires traditions européennes. Et il y en a malheureusement plus qu’il n’en faut. » Face aux dangers actuels, anciens et nouveaux, qui menacent l’Europe, il peut donc être très instructif de se souvenir activement de ces mobilisations sociopolitiques des années 1990, et de se demander ce que chacun d’entre nous, chaque gouvernement et l’Union européenne pouvons et devons faire pour enrayer ces processus dangereux. Et aussi pour voir ce que nous signifie aujourd’hui la Bosnie-Herzégovine.
Quelque vingt-cinq ans après les accords de Dayton, la Bosnie-Herzégovine reste dominée par des divisions intérieures et des forces nationalistes, mais il y a aussi de nouvelles formes de contestation citoyenne qui se sont développées ces dernières années. L’Union européenne investit beaucoup, mais se contente en fait de gérer le statuquo qui favorise les nationalismes en place et l’entrée dans l’Union européenne semble remise aux calendes grecques. Malgré les désillusions de la guerre et de l’après-guerre, la perspective de l’intégration européenne reste pourtant une des rares perspectives positives pour la population du pays. Se souvenir plus activement des années 1990 pourrait aussi s’avérer utile pour inspirer aujourd’hui la politique européenne en manque d’imagination vis-à-vis de la Bosnie-Herzégovine. Non seulement pour réfléchir à ce que l’inaction de l’époque pourrait signifier pour la responsabilité de l’Europe vis-à-vis de la Bosnie-Herzégovine aujourd’hui, mais aussi pour se rappeler qu’il y avait beaucoup d’hommes et de femmes en Europe qui déjà à l’époque pensaient que l’Europe pouvait et devait mieux faire, et qui le prouvèrent aussi par leurs différentes actions. Lors du sommet européen à Cannes, en juin 1995, un appel fut d’ailleurs adressé aux dirigeants européens, signé entre autres par plus de cent députés du Parlement européen, qui demandait de proposer à la Bosnie-Herzégovine une entrée immédiate dans l’Union européenne : « Car cela correspond à l’esprit de solidarité qui anime l’Europe à laquelle nous aspirons ».
