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Pour une approche intersectionnelle en travail social

Numéro 4 Mai 2026 - Belgique décolonialisme intersectionnalité travail social par Soumia Lahdily

mai 2026

Peut-être est-il temps de s’appuyer sur les théoriciennes féministes racisées de l’approche intersectionnelle (Lepinard & Mazzouz, 2021, p. 11) pour écrire et narrer une autre histoire du travail social. C’est dans cette tentative de tisser des ponts entre approche intersectionnelle et travail social que s’inscrit cet article. À partir de questionnements issus de ma pratique d’enseignante en Haute École, il vise à initier une réflexion décoloniale et intersectionnelle dans ce champ, dans le but de poursuivre le récit de l’évolution du travail social à l’aune des apports des sciences sociales.

Dossier

Peut-être est-il temps de s’appuyer sur les théoriciennes féministes racisées de l’approche intersectionnelle (Lepinard & Mazzouz, 2021, p. 11) pour écrire et narrer une autre histoire du travail social. C’est dans cette tentative de tisser des ponts entre approche intersectionnelle et travail social que s’inscrit cet article. À partir de questionnements issus de ma pratique d’enseignante en Haute École, il vise à initier une réflexion décoloniale et intersectionnelle dans ce champ, dans le but de poursuivre le récit de l’évolution du travail social à l’aune des apports des sciences sociales. 

L’enjeu principal de l’article est de commencer à nommer certains angles morts persistants dans les pratiques en travail social et de proposer des outils pour penser et transformer ces pratiques. L’objectif est donc de faire de l’approche intersectionnelle un outil d’analyse pour les enseignant·es, les étudiant·es et les travailleur·ses sociaux·ales et non pas un énième instrument de gestion de la diversité. Cette réflexion s’inscrit dans l’objectif de faire émerger de nouveaux récits, de nouveaux savoirs par et pour les ex-colonisés. L’enjeu réside également dans la conviction que les concepts issus de l’approche intersectionnelle permettraient aux enseignant·es, étudiant·es et travailleur·ses sociaux·ales de situer les rapports de pouvoir. Il s’agit également de proposer une réflexion autour des questions liées à la race et à la colonialité, trop souvent appréhendées dans le registre limité de l’interculturalité. L’objectif est donc de rendre plus présent le discours sur la « race », non pas au détriment du discours sur la classe et le genre, mais comme un outil complémentaire pour favoriser un regard complexe sur les rapports sociaux en jeu dans le travail social.

Questionner l’imbrication des catégories de classe, race et genre

L’intersectionnalité ne renvoie pas à un cumul d’identités, mais à l’entrecroisement dynamique des catégories sociales que sont la classe, la race et le genre (ORES, 2023). Elle conceptualise la notion de matrice de domination comme outil théorique et méthodologique pour analyser la pluralité des rapports de pouvoir et leurs interactions. Comme le rappellent Fassin et Vigoya (2019), « il n’y a pas que la classe ; il y a aussi, en particulier, le sexe et ce qu’on appelle en sciences sociales la race » (2019, p. 515). Crenshaw (2023) souligne d’ailleurs que l’intersectionnalité refuse toute logique additive et privilégie l’analyse des processus sociaux et de l’interconnexion des formes de subordination. Cette autrice montre que les discours et pratiques visant l’émancipation sont souvent aveugles aux structures de domination qu’ils reproduisent, en prenant pour norme l’expérience des membres les plus privilégiés des groupes dominés. Cette focalisation occulte les expériences de celles et ceux situés à l’intersection de plusieurs rapports de domination, comme dans le cas des femmes racialisées et immigrées confrontées à des violences conjugales, invisibilisées à la fois par les discours féministes et antiracistes. L’intersectionnalité invite ainsi à contextualiser et à historiciser l’analyse afin de prendre en compte « l’intérêt des personnes appartenant aux catégories rarement pensées comme sécantes » (Crenshaw, 2023, p. 30).

Saisir l’expérience minoritaire et penser les minorités au pluriel

L’approche intersectionnelle s’intéresse aux processus historiques et sociaux, aux hiérarchies et aux discriminations en mettant l’accent sur les expériences minoritaires situées au croisement de plusieurs rapports de pouvoir (Lépinard & Mazzouz, 2021, p. 26). Elle ne se limite pas à penser le cumul des désavantages et des privilèges, mais analyse leurs modalités d’articulation, évitant ainsi des généralisations qui reproduiraient les marginalisations sociales et historiques (Lépinard & Mazzouz, 2021, p. 27).

L’intersectionnalité doit enfin être envisagée à la fois du point de vue des groupes minorisés, en termes de discriminations, et de celui des groupes privilégiés, en termes de privilèges (Crenshaw, 2023, p. 35). La domination traverse l’ensemble des positions sociales et l’analyser pleinement implique de nommer ce qui va ordinairement sans dire. À cet égard, le concept de blanchité permet de montrer que la race ne concerne pas seulement les « autres », mais structure l’ensemble de la société, l’aveuglement à la race relevant avant tout d’un aveuglement au privilège blanc (Fassin & Viveros Vigoya, 2019, p. 521).

Des pratiques aux angles morts : ce que révèlent les terrains de stage

Ma place d’enseignante dans l’enseignement supérieur m’invite à interroger la plus-value de l’application des théories intersectionnelles dans mon domaine d’expertise : le travail social. Si je souhaite m’y attarder, c’est que je suis convaincue que la perspective intersectionnelle permettrait aux travailleurs·euses sociaux·ales, au-delà de sa portée critique et politique, de complexifier l’analyse scientifique et de faire émerger de nouveaux savoirs. Les différents accompagnements pédagogiques que j’ai menés ces dernières années révèlent une difficulté récurrente pour les étudiants·es à interroger les processus sociaux en jeu que l’on rencontre sur le terrain des stages. En effet, rares sont les étudiant·es qui mobilisent, dans l’analyse de leur situation, une analyse sociohistorique des rapports sociaux en jeu ainsi qu’une lecture en triptyque de ces rapports sociaux : de classe, de race et de genre. Par conséquent, les situations rencontrées au fil des supervisions et des stages révèlent les angles morts récurrents dans la manière dont les étudiant·es appréhendent les publics et les pratiques du travail social. Ainsi, auprès de mineurs étrangers non accompagnés, Adrien1 adopte une lecture essentiellement culturaliste, expliquant les dynamiques institutionnelles par les « origines » ou les « cultures » des jeunes, sans questionner ni les politiques d’accueil ni les rapports sociaux à l’œuvre. De même, Rita, pourtant issue d’un parcours migratoire ne remet pas spontanément en cause les savoirs diffusés dans les modules de « citoyenneté » qu’elle anime dans le cadre du parcours d’intégration. Elle n’interroge ni la notion d’intégration qui sous-tend ses pratiques, ni les politiques dites d’accueil qui encadrent son travail, alors que cela tombe sous le sens. 

Dans d’autres contextes, les rapports de domination apparaissent d’abord comme impensés. En maison d’accueil pour femmes, Clara observe des pratiques institutionnelles infantilisantes sans en interroger immédiatement les rapports sociaux sous-jacents, avant de développer, grâce aux supervisions, une lecture critique des rapports de domination et de se situer comme femme blanche de classe moyenne. Clara évoque en effet, lors de nos rencontres, un contexte institutionnel rigide qui diminue l’autonomie et l’émancipation des femmes dans la maison d’accueil. Elle raconte comment les résidentes sont parfois prises en charge de manière protectrice, voire paternaliste, ce qui peut donner l’impression qu’elles sont considérées comme incapables de prendre certaines décisions. Cette prise en charge se traduit notamment par des tâches administratives que les femmes ne peuvent pas accomplir seules, des décisions institutionnelles consistant à décider à la place des femmes si elles sont prêtes ou non à intégrer un logement et enfin, des règles imposées par un règlement d’ordre intérieur vécu comme strict par les résidentes. Pour exemples, des règles de vie et des horaires fixés et imposés aux femmes, un horaire précis pour les tâches de nettoyage ou encore des heures de rentrée strictes, sous peine d’appel à la police. Ces règles, comme le mentionne Lanzarini (2003), montrent comment, dans le cadre d’une prise en charge sociale durable, l’infantilisation est le produit des modalités mêmes du travail social qui, dans l’objectif d’une « réinsertion sociale », surveille, éduque, encadre l’ensemble des aspects de la vie quotidienne des femmes. Plus encore, Lanzarini (2003) parle de l’existence d’une assignation au « rôle » féminin présente dans les pratiques du travail social. « Le travail social auprès des femmes sous-prolétaires, y compris celles qui vivent à la rue, consiste souvent à leur apprendre ou à leur réapprendre à assumer leurs tâches traditionnelles. Il s’agit des tâches ménagères « de base », essentiellement les activités de ménage, et l’apprentissage d’une gestion drastique d’un budget structuralement insuffisant. Les achats pour la préparation personnelle des repas sont privilégiés. En effet, autant d’incitation à une activité traditionnellement féminine » (Lanzarini, 2003, p. 104).

Dans un mouvement d’éducation permanente pour jeunes, Naim met en évidence l’invisibilisation de certains vécus, notamment celui des jeunes majoritairement issu·es des classes populaires et le plus souvent racisé·es. Cette absence révèle une difficulté à saisir l’imbrication des rapports de race, de classe et de genre sur des questions où pourtant elle se joue intensément. Pour rappel, dans le contexte francophone, l’approche intersectionnelle fait son apparition au travers de la question des « jeunes de banlieue », notamment en raison de la visibilité nouvelle de la « question raciale » au sein même de la « question sociale » (Fassin & Vigoya, 2019, p. 517). En effet, les émeutes de 2005 en France, expliquent les auteu·rices, ont montré que le problème concernant les jeunes dits de banlieue ou issus des classes populaires était que « beaucoup de ces ‘jeunes’ n’étaient pas blancs » (p. 517). 

Cette difficulté à visibiliser le vécu des publics issus des minorités se retrouve également dans des initiatives de recherche portant sur ces publics. Dans un mouvement d’éducation permanente pour les ainé·es, Livia n’a pas conscience d’emblée que son échantillonnage exclut les personnes les plus éloignées des soins, en particulier les ainé·es socialement défavorisé·es et issu·es de l’immigration et qu’il s’agit là d’un biais à considérer dans les résultats de sa recherche. Plus largement, alors même que les services d’aide et de soins à domicile sont profondément structurés par les rapports de classe, de race et de genre, ces dimensions demeurent souvent invisibles, comme en témoigne l’absence d’interrogation sur la division ethnique du travail et la surreprésentation des femmes racisées dans ce secteur. En maison médicale, les ateliers culinaires observés par Mélina partent peu des savoirs des participantes, principalement des femmes issues des minorités, reproduisant des hiérarchies implicites. Dans le secteur de la petite enfance, Soraya est confrontée à une conception hygiéniste de l’alimentation, centrée sur la transmission de normes, comme si les femmes accompagnées étaient dépourvues de savoirs et de pratiques, alors même que l’alimentation constitue un espace de luttes symboliques et politiques.

Dans de nombreux cas, la focale est placée sur le niveau micro de l’intervention, au détriment d’une analyse macro et méso des rapports de pouvoir à l’œuvre. Cette difficulté à articuler race, classe et genre conduit à l’invisibilisation de certaines expériences, pourtant largement documentées par les recherches en sciences sociales, notamment celles concernant les publics racisés et issus des classes populaires. Lorsque ces dimensions sont progressivement mises au travail, notamment à travers les espaces de supervision (où les étudiant·es sont amené·es avec leurs formateu·rices à prendre du recul et réfléchir sur leurs pratiques), un déplacement du regard devient possible. Certain·es étudiant·es parviennent alors à questionner leurs propres positionnements, à se situer socialement, d’un point de vue racial et genré et à percevoir l’impact de ces positions sur leur pratique. Ce processus permet de rendre visibles des formes de domination jusque-là naturalisées, qu’il s’agisse de l’infantilisation des femmes dans les structures d’accueil, de la non-reconnaissance des savoirs des personnes issues des minorités, ou encore de la division ethnique et genrée du travail dans les secteurs du care et de l’aide à domicile. Ces exemples montrent également combien les savoirs situés des publics accompagnés, en particulier ceux des femmes issues des minorités, restent largement dévalorisés ou ignorés, notamment dans les pratiques collectives telles que l’éducation et l’alimentation. Les institutions tendent à transmettre des normes présentées comme universelles, sans reconnaitre les pratiques, les histoires et les compétences déjà présentes. Cette hiérarchisation implicite des savoirs participe à la reproduction des rapports de domination, tout en se donnant parfois les apparences de la neutralité ou de la bienveillance. L’ensemble de ces situations souligne enfin l’importance de former et d’outiller les superviseur·ses et les formateu·rices à une lecture intersectionnelle et décoloniale des pratiques. Interroger les représentations, les silences et les évidences constitue un travail sensible, qui ne va pas de soi, mais qui apparait indispensable pour penser des pratiques professionnelles plus justes qui permettront de saisir la complexité des expériences vécues et de rompre avec la reproduction des inégalités.

Penser les impensés en travail social

À partir de ces exemples mobilisés, on pourrait se demander si l’approche intersectionnelle ne permet pas de lever ces impensés du travail social. Les recherches de Jérémie Piolat (2023) dans les milieux de l’alphabétisation sont particulièrement éloquentes. Elles relatent ce que donne à voir une intervention qui échappe à une lecture intersectionnelle : la présence de rapports de domination qui s’incarnent dans les pratiques et injonctions quotidiennes, et la présence d’un racisme ordinaire dont les travailleur·ses ne semblent pas conscient·es – infantilisation, déni voire dévalorisation de savoirs issus des minorités. 

En effet, nous dit Piolat (2020) « dans le discours associatif, les femmes du public y sont, en dépit des liens d’affection entre enseignants et public, décrits comme ‘frustres’, souffrant d’un retard ‘mentalitaire’, d’emprise familiale et de manque de culture, entre autres » (Piolat, 2020, p. 15). Ce regard victimisant ajoute-t-il, « invisibilise aux yeux des travailleuses associatives les ressources et savoirs des migrantes musulmanes et, au-delà, des musulmanes en général, et participe à fabriquer un discours au sein duquel les migrantes musulmanes deviennent des victimes sans savoirs et un peu vides. D’une certaine manière le discours associatif participe à instaurer un sous-genre féminin : celui de la femme migrante musulmane : une femme qui serait plus dominée, plus faible, plus ignare, et, de plus, complice de sa servitude car de plus en plus islamiquement pratiquante » (Piolat, 2020, p. 17).

Ce qu’il convient de retenir des écrits de Piolat pour nous, formateur·ices, étudiant·es et travailleur·ses sociaux·ales, c’est d’abord, la présence d’un « décalage entre le point de vue régulièrement disqualifiant de la grande majorité des formateurs en FLE, pour la plupart euro-descendants, sur les univers de référence des publics migrants et la complexité des réalités et des imaginaires portés par ces derniers » (2020, p. 15). Ensuite, retenons de ses écrits, que la difficulté pour le travail social de s’emparer d’une lecture intersectionnelle ne relève pas uniquement d’une lacune théorique, elle entraine des conséquences directes sur les personnes accompagnées, sur les pratiques professionnelles et sur la capacité même de la discipline à se penser dans un contexte marqué par les héritages coloniaux, les discriminations systémiques et la pluralité des expériences racialisées.

L’ensemble des exemples mobilisés m’incite à penser qu’investir des postures critiques et politiques à partir d’une pensée intersectionnelle est important pour identifier d’abord les angles morts de nos pratiques et pour proposer ensuite des actions plus justes et égalitaires au public rencontré. La posture du travailleur social est donc à interroger. En effet, le ou la travailleuse sociale pourrait se demander si les postures qu’il ou elle déploie dans la relation d’aide et au cours de son intervention contribuent à la construction de rapports sociaux égalitaires ou, au contraire, contribuent à reproduire les rapports de pouvoir. Parler de rapports de domination, c’est en filigrane pointer des postures qui pourraient reproduire, malgré nous, de la violence symbolique, dont les fruits mûrs seraient le mépris de classe ou encore le racisme ordinaire. En d’autres mots, l’approche intersectionnelle questionne les travailleurs sociaux sur leur place respective dans la relation et interroge ce que, à partir de ces places, ils peuvent participer à abimer et/ou à réparer dans la relation. (Briké & Mazzocchetti, 2021).

À ce sujet, la situation du Québec est intéressante. Malgré l’accumulation de recherches dénonçant les angles morts du travail social face aux questions raciales, coloniales et intersectionnelles, les discours publics qui interrogent réellement ces dimensions demeurent encore trop rares. Pour Foray (2022, p. 124), une question demeure centrale : « La profession de travailleur social peut-elle continuer à se dérober ou à se permettre le confort du déni ? » Les pratiques professionnelles semblent encore prises dans une forme d’évitement ou de neutralisation des enjeux raciaux, pourtant omniprésents dans les contextes d’intervention. Certes, le travail social contemporain revendique un engagement contre le racisme et les discriminations nous dit Foray (2022), mais le racisme y est fréquemment réduit à ses expressions individuelles ou interpersonnelles, ce qui tend à invisibiliser ses formes institutionnelles, systémiques ou structurelles, y compris celles produites par les organisations du social elles-mêmes. Deuxièmement, il est souvent pensé comme intrinsèquement lié à la migration : l’altérisation y est présentée comme la conséquence de la présence de personnes « venues d’ailleurs » (Marhraoui, 2005 ; Perras & Boucher, 1993 cités par Foray, 2022, p. 124). Une telle perspective masque non seulement les discriminations vécues par les personnes natives non blanches, mais elle évacue aussi l’histoire coloniale et les formes contemporaines de racisme envers les personnes autochtones et noires.

Quelques principes utiles pour les étudiant·es et travailleur·ses sociaux·ales

L’application des théories intersectionnelles pourrait constituer un socle commun à partir duquel penser notre pratique sur différents axes : la relation, l’institution, le cadre de référence. Une question se pose alors : notre profession est-elle capable de regarder en face les rapports de domination qui la traversent encore ? Comme le mentionnent Lépinard et Mazouz (2021, p. 8), la pensée intersectionnelle peut constituer à elle seule un projet politique, car « l’intersectionnalité permet de construire les causes communes dont nous voulons pour notre monde à venir ». Cette réflexion s’inscrit donc dans les nouveaux récits que nous pourrions raconter à propos du travail social, mais aussi à propos de nous, dans nos identités de travailleur·ses sociaux·ales, et à partir desquels, nous pourrions construire un socle commun qui, à ce propos, pourrait fournir les bases de revendications communes sur le plan sociétal. Un socle commun de postures professionnelles communément admises et reconnues qui participe à l’émergence d’une société plurielle, juste et égalitaire, débarrassée des rapports sociaux de domination. Les revendications communes issues de l’approche intersectionnelle pourraient être les suivantes : sur le plan institutionnel, il s’agit d’encourager les travailleurs sociaux à questionner les origines sociohistoriques des concepts qu’ils utilisent et qui se traduisent dans les politiques sociales encadrant leurs pratiques. J’en veux pour exemple le concept d’intégration, ou encore le concept d’égalité des chances, un ensemble d’ethnothéories qui s’ancrent dans un contexte historique, socioculturel et socioéconomique qui leur donne du sens (Cohen Emerique, 2015, p. 119).

Sur le plan des publics que les travailleur·euses sociaux·ales accompagnent, j’entends par « revendications communes » le fait de s’engager à promouvoir des relations égalitaires, à promouvoir une vision plurielle des savoirs, à contribuer à la présence et à la visibilité des personnes les plus éloignées ou invisibilisées de la société. Plus largement, les travailleurs sociaux pourraient s’engager à encourager, défendre et promouvoir la présence des identités multiples au sein de la société. 

Sur le plan individuel et à l’instar de certains courants de la recherche en sciences sociales, qui ont dû effectuer une révolution épistémologique sur la posture du ou de la chercheuse, et ses conséquences sur les résultats de recherches, les travailleur·ses sociaux·ales pourraient effectuer un réel travail sur leur subjectivité pour comprendre comment elle agit sur la relation et l’accompagnement. En somme, il s’agirait de mieux se situer en tant que travailleur·se social·e. Cela demande une réelle capacité à se remettre en question et à opérer une véritable transformation de soi et de sa posture, ainsi que de mettre à jour ses cadres de référence. 

Sur le plan de la formation et des postures professionnelles enseignées les écoles pourraient s’engager à former l’ensemble des étudiants à l’approche intersectionnelle ainsi qu’à l’approche interculturelle (Cohen Emerique, 2015) consistant à traverser trois mouvements : le centrement, le décentrement et la négociation/médiation en vue de favoriser des postures qui consiste à aller vers. En effet, dans une vision écosystémique, selon Cohen Emerique (2025), « tant qu’un véritable effort de prise en compte des différences culturelles (au sens large) ne sera pas fait à tous les niveaux de l’institution, depuis l’accueil des usagers jusqu’au pouvoir décisionnel, l’approche interculturelle demandée aux praticiens de terrain se heurtera à sa propre impuissance. Toutes les institutions fonctionnent en systèmes ethnocentriques : l’école, l’hôpital, etc. (…) L’efficacité d’une formation à l’interculturel ne peut être évaluée qu’à partir d’une évolution de tout un service, en particulier lorsque les cadres sont sensibilisés à cette approche » (Cohen Emerique, 2015, p. 172).

Ce socle commun, fondé sur l’approche intersectionnelle est, selon la sociologue Sarah Mazouz (2020), fondamentalement politique car cette dernière déconstruit les rapports de pouvoir en dénaturalisant les hiérarchies sociales. L’approche intersectionnelle propose une alternative à l’universalisme abstrait en reconnaissant les inégalités issues de la racialisation et des dominations croisées (genre, classe, race), visant une égalité réelle.

À l’heure où la société se polarise, où l’autre est tenu à distance, à l’heure où les politiques sécuritaires crispent notre rapport à l’autre, à l’étranger, au pauvre et, à l’heure où la société est de plus en plus traversée par des logiques identitaires d’extrême droite se nourrissant principalement de l’existence des rapports de domination et de leur occultation, il semble que ce soit un enjeu majeur pour le travail social et pour les travailleurs·ses sociaux·ales. Pour ce faire, les travailleur·ses sociaux·ales pourraient appliquer quelques principes de l’approche intersectionnelle.

Pratiquer une épistémologie des points de vue, se situer en tant que travailleur·se social·e

Les travaux d’Eléonore Lépinard et Sarah Mazzouz (2021) insistent sur l’importance d’une épistémologie du point de vue. Il ne s’agit pas d’ériger le point de vue des subalternes comme étant en soi plus véridique, mais de reconnaitre la pertinence d’une démarche collective qui part de l’expérience des dominé·es. Cette exigence épistémologique invite les travailleur·ses sociaux·ales à partir des points de vue des personnes marginalisées (Mazzouz, 2020, p. 48) et à reconnaitre que tout savoir est produit de manière socialement située.

Se situer socialement, racialement et selon son genre constitue une compétence centrale du travail social et implique une critique radicale de l’objectivité. L’approche intersectionnelle engage un retour réflexif sur ses propres positionnements et oblige le·la travailleur·se social·e à interroger son rapport au monde. Il s’agit également de considérer l’autre et ses croyances comme vraies et de se laisser traverser, voire transformer, par la relation, dans une logique de rencontre plutôt que de mise à distance, tout en reconnaissant la multiplicité des savoirs situés.

Trois positionnements forts du·de la travailleur·se social·e dans une perspective intersectionnelle

Mettre au jour les continuums de violence

Une lecture intersectionnelle permet aux travailleur·ses sociaux·ales de développer une compréhension critique et politique du vécu des bénéficiaires, en mettant en évidence les continuums de violence, les systèmes d’oppression et leur intersection. Elle favorise l’émergence et la reconnaissance des savoirs des minorités, et en particulier des femmes racisées, qu’il s’agisse de savoir-faire culinaires, éducatifs ou de modes de pensée, encore largement invisibilisés dans les pratiques étudiantes des futur·es travailleur·ses sociaux·ales, souvent marquées par des postures paternalistes et des réflexes de dénégation. L’approche intersectionnelle engage ainsi le·la travailleur·se social·e dans une prise en compte de l’autre et de ses savoirs, impliquant une posture éminemment politique. Dans cette perspective, le ou la travailleuse sociale, tout comme l’institution, devraient interroger systématiquement si leurs pratiques renforcent ou égalisent les mécanismes d’oppression : prennent-elles en compte les rapports de classe, de race et de genre dans les interventions et les décisions institutionnelles ?

Développer une réflexivité forte à partir d’une analyse en triptyque

La prise en compte de l’intersectionnalité exige une réflexivité forte et une responsabilité éthique, impliquant de reconnaitre ce que l’on ne peut connaitre seul à priori, ainsi que la manière dont ses propres privilèges peuvent produire des formes d’ignorance (Lépinard & Mazouz, 2021, p. 51). Pour penser l’imbrication des rapports de domination, Crenshaw (2023) propose la méthode de « poser l’autre question », invitant à interroger, par exemple, la dimension de genre d’un phénomène raciste ou la dimension de classe d’une situation d’homophobie. Il s’agit d’une exigence scientifique et éthique forte qui permet de rendre compte de la complexité de la réalité sociale sans plaquer des grilles de lecture préétablies (Lépinard & Mazouz, 2021, p. 43). À l’instar de l’article de José Pinilla (2003) sur les « dix péchés de la dame patronnesse », il est possible de dégager les vertus d’un·e travailleur·se social·e « déconstruit·e ». Ces vertus peuvent être pensées comme des questions guides, invitant les étudiant·es à interroger leur posture professionnelle, leurs pratiques et leurs positionnements. Ainsi, le ou la travailleuse sociale est invitée à se demander :

  • Quelle est mon histoire et en quoi façonne-t-elle mes représentations, mes préjugés et mon regard sur les bénéficiaires ?
  • Quels sont mes conditionnements et mes mécanismes de socialisation et comment influencent-ils ma manière d’intervenir ?
  • Quel est mon cadre de référence théorique, normatif et culturel et comment puis-je le mettre à distance dans la relation professionnelle ?
  • Comment me situer en termes de race, de classe et de genre et quels effets ces positions produisent-elles dans la relation d’aide ?
  • Quelle place j’accorde à ma subjectivité et comment éviter le piège d’une prétendue neutralité objective ?
  • Comment identifier, reconnaitre et, dans la mesure du possible, égaliser les rapports de domination à l’œuvre dans les interactions et les dispositifs ?
  • Comment replacer la relation et les pratiques professionnelles dans un contexte historico-politique plus large, marqué notamment par l’histoire coloniale et ses effets durables sur les représentations, conscientes ou inconscientes ?

Mettre en œuvre une politique de la présence

La lecture intersectionnelle permet enfin de penser la prise en compte effective des publics marginalisés à travers une véritable politique de la présence (Lépinard & Mazouz, 2022). Il ne s’agit pas seulement de garantir la présence physique des personnes minorisées dans les institutions, mais aussi celle de leurs expériences et de leurs savoirs. Les étudiant·es devraient ainsi être en mesure d’interroger la composition de leur public, les absences et les invisibilisations, les discriminations et les intersections d’oppression à l’œuvre, ainsi que les bénéficiaires réels de leurs actions. Rendre présent·es les absent·es et soutenir la parole des plus marginalisé·es apparait dès lors comme un enjeu éthique et politique central du vivre ensemble.

Conclusion

Au terme de cet article, il apparait que l’approche intersectionnelle ne constitue pas seulement un outil analytique supplémentaire pour le travail social, mais bien une invitation à repenser en profondeur ses fondements, ses récits et ses pratiques. Les situations mobilisées montrent combien les rapports de classe, de race et de genre demeurent encore largement impensés, neutralisés ou réduits à des dimensions secondaires dans les formations et les interventions sociales. Ces angles morts ne relèvent pas d’un simple manque de connaissances, mais s’inscrivent dans des héritages institutionnels, historiques et coloniaux qui continuent de structurer les évidences professionnelles. L’intersectionnalité permet précisément de rompre avec ces évidences. En rendant visibles les rapports de domination là où ils se donnent comme naturels, en questionnant la neutralité supposée des pratiques, et en reconnaissant la valeur des savoirs situés des publics accompagnés, elle ouvre la voie à un travail social plus réflexif, plus juste et plus attentif à la pluralité des expériences vécues. Elle engage également les travailleur·ses sociaux·ales, les formateu·rices et les étudiant·es dans un travail exigeant de prise de conscience du caractère situé de leur propre subjectivité, les invitant à se situer, à interroger leurs privilèges et à mesurer les effets de leurs positionnements dans la relation d’aide. Ce déplacement du regard ne va pas de soi. Il suppose des espaces de formation, de supervision et de transmission capables d’accueillir l’inconfort, le doute et la remise en question. Il implique aussi de reconnaitre que le travail social n’est jamais extérieur aux rapports de pouvoir qu’il prétend combattre et qu’il peut, malgré ses intentions émancipatrices, contribuer à leur reproduction. En ce sens, penser le travail social à partir d’une perspective intersectionnelle et décoloniale relève pleinement d’un projet politique, au sens où il s’agit de transformer les cadres de pensée, les pratiques professionnelles et les institutions elles-mêmes. Enfin, ce travail plaide pour l’écriture d’un autre récit du travail social, un récit qui ne se contenterait pas de célébrer ses valeurs humanistes, mais qui accepterait d’en interroger les contradictions, les silences et les exclusions. En s’appuyant sur les apports des sciences sociales et sur les expériences minoritaires, l’approche intersectionnelle offre des prises pour penser des pratiques réellement égalitaires, capables de reconnaitre les rapports de domination à l’œuvre tout en ouvrant des espaces de résistance, de reconnaissance et de transformation. C’est peut-être à cette condition que le travail social pourra continuer à se penser comme une pratique profondément engagée dans la construction d’un monde plus juste.


Bibliographie

  • Briké, X. & Mazzocchetti, J. (2021). Exils au féminin. Conditions singulières et détermination. Acadamia.
  • Crenshaw, K. W. (2023). L’intersectionnalité. Payot. 
  • Fassin, É. & Vigoya, M. V. (2019). Intersectionnalité. Dans Fondation Copernic (Éd.), Manuel indocile de sciences sociales (p. 515‑526). La Découverte. 
  • Mazouz, S. (2020). Race, p. 3 – 93). Anamosa.
  • Piolat, J. (2023). Sudalisme. L’imaginaire qui nourrit le racisme. Éditions LIBRE.
  • Piolat, J. (2022). Gestion de la petite enfance et ouverture épistémique. Revue Akène. n°3. L’interface aux croisements des pratiques sociales, p.30.
  • Piolat J., (2020), Concept et question du « genre » : de son émergence et de son efficience au sein d’une société accrochée à des catégorisations productrices de subalternités, Janvier 2020, LAAP.
  1. Tous les prénoms qui suivent ont été anonymisés et concernent des étudiant·es en haute école, futur·es assistant·es sociaux·ales.

Soumia Lahdily


Auteur

Soumia Lahdily est anthropologue de formation et enseignante en Haute École depuis plus de seize ans. En tant que maitre de formation pratique, elle encadre la pratique professionnelle de futurs assistants sociaux. En tant que Maitre-assistant, elle enseigne essentiellement la méthodologie de la recherche en sciences sociales. Ancienne assistante sociale dans un dispositif d’accrochage scolaire pendant dix ans, ses écrits se sont d’abord intéressés à la question des inégalités scolaires. Elle développe aujourd’hui des recherches à la croisée des quartiers populaires, du genre et de l’exil, avec une attention particulière portée aux inégalités sociales et aux héritages postcoloniaux.