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Podemos, du mouvement au parti. Chronique d’une désillusion

Numéro 4 – 2021 - 15-M Espagne Gauche Indignés par Vincent Scheltiens Ortigosa

juin 2021

Ce qu’il est convenu de nommer « 15‑M » fut un mouvement protestataire qui bouleversa le jeu politique espagnol. Très fortement participatif, suscitant une large adhésion dans les milieux de gauche, il fut rapidement confronté à l’éternelle question de l’intégration au système démocratique représentatif. Le résultat en fut la fondation de Podemos, un nouveau parti de gauche qui prétendait incarner le mouvement pour lui permettre une participation au pouvoir. Mais un tsunami social peut-il s’intégrer aux institutions étatiques ?

Dossier

Le Mouvement des Indignés, qui a secoué l’Espagne à compter du 15 mai 2011, a été qualifié de tsunami social. Avec dix ans de recul, cette métaphore apparait tout sauf exagérée. La secousse avait été provoquée par un cocktail toxique à base de réponses néolibérales à la crise bancaire et de corruption galopante de l’establishment politique qui imposait sans scrupule ces mesures et restrictions. Deux indicateurs clairs mettent en lumière la dureté de la crise d’alors. D’une part, un chômage des jeunes qui dépassa les 50% et, d’autre part, une émigration excédant le niveau des retours au pays, situation que l’Espagne n’avait plus connue depuis les années 1950 – 1960. Mais, à la différence de ce qui se passa au cours de ces sombres décennies, ce n’étaient plus maintenant des travailleurs peu scolarisés qui partaient chercher un avenir à l’étranger, mais, pour l’essentiel, les jeunes les plus diplômés. Du reste, nombre d’entre eux s’engagèrent dans le grand mouvement de résistance, le marquant ainsi de leurs accents propres, par exemple dans le cadre d’un mouvement au nom particulièrement explicite : Juventud Sin Futuro (Jeunesse sans futur).

Du social au politique

Mais, aussi puissant soit-il, aussi profond que soit son impact, aucun mouvement social n’est éternel. Les gens commencent à occuper rues et places, mais ils ne peuvent pas y habiter. Se pose donc la question de la représentation politique de la contestation sociale comme manière d’installer un tant soit peu dans la durée les revendications de la population. Cette question débouche sur une autre : celle du rapport de force politique qui permettrait de changer de cap et d’arrêter la machine néolibérale dont l’offensive, au-delà des coupes budgétaires, avec acharnement, la régulation du marché de l’emploi, les services publics et l’enseignement, portant atteinte à tout le tissu social.

Cette articulation au politique est une question difficile que les mouvements sociaux omettent souvent de se poser, si ce n’est indirectement via des intentions comme « mettre la pression sur le politique » ou faire passer leurs revendications par des « amis politiques » sur qui on n’a pas vraiment prise. Mais ce qui semble particulier au 15‑M, spécialement au moment où le mouvement était à son apogée, c’est que nombre de personnes y ont justement envisagé la création d’une nouvelle formation politique appuyée sur le mouvement.

Grosso modo, il s’agit là d’une prise de conscience et d’initiatives qui ont émergé de cercles restreints, indépendants du politique : un petit nombre d’académiques autour d’un noyau de politologues de l’UCM (Universida Complutense de Madrid) et de Izquierda Anticapitalista (Gauche anticapitaliste), une petite organisation politique de la mouvance trotskiste bien structurée au niveau national, ultérieurement rebaptisée Anticapitalistas1. Plus largement, l’idée d’inverser la politique sociale semble alors très ancrée au sein du Mouvement 15‑M. Le manifeste de base lancé en janvier 2014 — et endossé par une foule de personnalités connues et moins connues des mondes culturel, social et académique — suscite une réponse positive, aussi inattendue que massive. Le titre de ce manifeste en indique parfaitement l’intention : « Mover ficha : convertir la indignación en cambio político » (prendre les choses en mains : convertir l’indignation en changement politique). Le moment est idéal, le projet bien formulé, le succès est tout de suite au rendez-vous. Des centaines de milliers de personnes signent et, le 17 janvier, le mouvement Podemos est officiellement lancé, dans un théâtre beaucoup trop petit du quartier madrilène de Lavapiés. Comme annoncé dans le manifeste, la perspective est bien de se mettre en ordre de marche pour le scrutin européen imminent de mai 2014.

Le choix de passer de la scène sociale à la scène politique parait alors évident faute d’autres options politiques. Depuis la transition de la dictature franquiste à la monarchie parlementaire au mitan des années 1970, l’Espagne a connu une alternance politique tout en étant systématiquement dirigée par des gouvernements formés d’un seul parti, ce qu’on a appelé bipartidismo (le bipartisme)2. Après la crise bancaire, c’est ainsi le gouvernement PSOE de José Luis Rodríguez Zapatero qui tourne casaque et monte en régime dans les politiques néolibérales, avant que ne lui succède le PP avec Mariano Rajoy. Pour le 15‑M, un PSOE de cet acabit ne peut plus faire relais. PSOE et PP sont mis dans le même sac et voués aux gémonies, au point de les affubler du vocable unique de « PPSOE » et de les pointer du doigt avec le slogan « No nos representan » (« Ils ne nous représentent pas »).

Un deuxième moteur de cette option pour le pouvoir est l’échec d’Izquierda Unida (IU), et en particulier du PCE (Parti communiste espagnol), qui en constituait le noyau, à jouer un rôle de premier plan et à se positionner en force d’attraction pour la jeune génération. Le leadeur historique d’IU, Julio Anguita, a imaginé concurrencer le PSOE sur sa gauche pour le doubler (Anguita reprenait le terme italien « sorpasso »), mais cette stratégie s’avère à l’époque un échec cuisant et IU se retrouve paralysée, plongée dans un état pour le moins apathique.

Un troisième ressort est l’absence complète de succès électoral de l’extrême gauche. Contrairement au PSOE et à IU, Izquierda Anticapitalista a bien quelques idées qui auraient pu s’avérer utiles si l’organisation avait été de taille face à l’ampleur du Mouvement 15‑M. Représentée par quelques voix dynamiques, elle cultive déjà une radicalité qui donne le ton dans une partie de la jeunesse. Mais, pour les initiateurs de Podemos, leur nouvelle formation doit d’emblée s’affranchir de toute forme de marginalité politique. C’est là pour eux une condition sine qua non. Et, comme ailleurs en Europe du Sud, il n’y a pas en Espagne de parti écologiste autonome d’une certaine ampleur avec lequel faire alliance, les verts ne s’étant jamais émancipés de la gauche.

Machine électorale et schéma populiste

La nouvelle formation va d’emblée se retrouver prise dans un double bind sur les plans tant organisationnel que stratégique. C’est en tout cas ce que pense une partie des fondateurs, qui néanmoins concentrent petit à petit le pouvoir en tant que « grupo promotor » et renvoient à l’arrière-plan une partie des autres pionniers3.

D’un côté, ils veulent incarner politiquement le 15‑M, ce mouvement qui a tiré sa force du développement de pratiques démocratiques issues de sa base et du rejet de tout paternalisme et de tout leadeurship machiste, sous l’influence d’un féminisme rajeuni et énergique. Mais, d’un autre côté, le choix de l’action politique fait naitre des défis organisationnels, à la fois nombreux et considérables. Beaucoup de partisans de Podemos cherchent à retrouver dans leur nouveau parti l’ambiance et les modus operandi alternatifs qu’ils ont développés au sein du Mouvement 15‑M. Au départ, c’est une évidence dès lors que des milliers de personnes, issues directement des nombreuses tendances du 15‑M, partageant un même langage, une même assurance et une même manière d’entrer en relation, affluent vers ce parti facile d’accès, y important leur assurance et leurs manières de tisser des liens, de décider et de parler. Des noyaux de base, los círculos (les cercles), font tache d’huile dans toute l’Espagne. Dans la diaspora aussi, ces círculos sortent de terre comme des champignons, souvent sous l’impulsion d’émigrés récents ou d’«expat » temporaires.

L’échéance électorale approchant inexorablement, il fallait mettre au point une campagne simplifiée avec un dispositif un minimum centralisé. Le parti ayant clamé être là pour faire changer les choses et non pour tenir la chandelle, il ne pouvait en aucun cas manquer ce rendez-vous. Cela supposait d’aligner un haut commandement qui soit « une machine de guerre électorale » (dixit le chef de campagne, Iñigo Errejón) à même de « prendre le ciel d’assaut » (dixit le porte-parole et tête de liste, Pablo Iglesias). Le 25 mai 2014, Podemos crée la surprise en raflant 1254000 voix et cinq sièges d’eurodéputés. Stratégiquement, Podemos, dans la lignée du 15‑M, condamne sans équivoque le bipartidismo et proclame son ambition d’y mettre fin.

La tension entre « parti mouvement » et « parti machine » va alors commencer à se faire sentir, quand bien même l’enthousiasme continue de prévaloir. Tout de suite après sa naissance, Podemos s’était orienté vers des schémas populistes, surtout (mais pas seulement) à l’initiative de son chef de campagne Iñigo Errejón, se référant explicitement au politologue argentin Ernesto Laclau et à sa collègue et conjointe belge Chantal Mouffe. La préoccupation sous-jacente était de transcender aussi bien les schémas de la gauche radicale que les discours classistes, qui leur apparaissaient trop restrictifs. Transversalidad (transversalité) devint le nouveau mot d’ordre, qui devait permettre au parti de surmonter le clivage gauche-droite, développé dans un programme qualifié de proyecto rupturista (projet disruptif). Y sont lancées des propositions telles que le remplacement de la monarchie par une république, la révision de la constitution de 1978 pour faire de l’Espagne un État plurinational, etc. Sur le plan socioéconomique, c’est une recette néokeynésienne qui est proposée. Et ce n’est pas sans un clin d’œil qu’Iglesias s’affirme proche de la vieille social-démocratie (tant celle d’avant la Première Guerre mondiale que celle d’avant le tournant social-libéral des années 1980 – 1990) qui, selon lui, si elles étaient encore de ce monde, les grandes figures historiques seraient éjectées du très social-libéral PSOE. Les ennemis désignés sont, d’une part, « la casta », une élite d’entrepreneurs, d’organisations patronales et de figures de l’appareil d’État et, d’autre part, le PP et le PSOE, sans oublier la monarchie. À l’opposé, Podemos identifie sa base comme « el pueblo », le peuple, qu’il entend, comme dans le Mouvement 15‑M, embrasser de façon large et homogénéiser en travaillant de façon « transversale ».

La pertinence d’une telle approche se voit confirmée par les résultats électoraux. Un an après le scrutin européen, en 2015, Podemos fait son entrée dans nombre de communautés autonomes4. Au niveau local, coalisé à d’autres partis, Podemos arrive également au pouvoir via des formations ad hoc qui emportent le mayorat dans une dizaine de villes de premier plan. Madrid, Barcelone, Saragosse, La Corogne, Cadix et d’autres sont désormais ciudades del cambio (municipalités du changement). Il est intéressant de noter à cet égard que, sans jamais obtenir de majorité absolue, c’est grâce au PSOE que ces maires alternatifs passent la rampe dans la plupart de ces villes. Toujours en 2015, Podemos continue sur sa lancée en entrant au Parlement national avec plus de 12% des députés, devenant le troisième parti national. En 2016, il passe le cap des cinq millions de voix et atteint même les 20% dans le cadre d’alliances avec des formations régionales, avec IU et avec le petit parti écologiste Equo.

Mais l’âme du Mouvement 15‑M a en grande partie été perdue en chemin. Il y a plusieurs raisons à cela. La mobilisation sociale et l’élan du 15‑M lui-même sont retombés. En dehors du mouvement féministe et de fortes mobilisations de pensionnés, les luttes sociales sont devenues défensives et fragmentées. Le nouveau parti ne peut plus être remorqué par des mobilisations et c’est dans ce nouveau contexte qu’il organise deux congrès aux enjeux importants : Vistalegre I et II, du nom du stade madrilène où ils ont lieu.

Oligarchisation et technopopulisme

Le « parti de masse » qu’est maintenant devenu Podemos a de facto érigé en modèle son idée de « machine de guerre électorale ». À sa tête se trouve un noyau dur composé d’un groupe d’amis (comme ils se qualifient eux-mêmes) qui va très vite commencer à se déchirer. Surtout, Podemos est rattrapé par la fameuse « loi d’airain de l’oligarchie » du sociologue Roberto Michels : le petit groupe se professionnalise, coopte amis et alliés, et évacue les voix critiques loin des centres de décision. La communication et la tactique politique sont décidées au sommet et aucune critique n’est tolérée de la part de l’opposition interne. L’état-major désigné par Vistalegre I aligne une liste homogène de proches d’un Iglesias charismatique et omniprésent dans les médias. Leur élection « par la base » s’est déroulée en ligne, les « enregistrés » ayant la possibilité de choisir entre des « plateformes ». C’est le moment où le mouvement social est au plus bas et où l’esprit du 15‑M s’est évanoui. Les cercles de base sont démobilisés, désertés ou introuvables. Le technopopulisme prend la place d’un ensemble vivant et organique animé de débats démocratiques et d’impulsions venues du bas. La croissance rapide, la pagaille occasionnée par le roulement de scrutins rapprochés et le reflux du mouvement social ont accéléré ces phénomènes délétères.

Reprise de la stratégie du PCE
et partenaire d’appoint

L’antagonisme stratégique « caste-peuple » se trouve dès lors décrédibilisé. Il a été battu en brèche par le soutien du PSOE pour constituer des majorités alternatives et arriver aux affaires dans les grandes villes, à l’issue des élections locales de 2015 et par les accords de majorité signés la même année, avec le même PSOE pour l’emporter dans plusieurs communautés autonomes. La stratégie de ces années 2015 – 2016 est bien celle d’un « sorpasso » du PSOE pour se hisser avec lui au gouvernement national. Depuis ses expériences politiques de jeunesse avec IU et avec les jeunes communistes, Pablo Iglesias a entretenu de bons contacts avec quelques têtes pensantes5 du communisme espagnol bien disposées par rapport à la nouvelle génération et ouvertes à ses préoccupations, des figures d’autorité qui entendaient faire sortir de sa léthargie « leur » IU. Des gens comme Manolo Monoreo et Julio Anguita ne rapprochent pas seulement de Podemos une IU à la direction rajeunie, ils font aussi comprendre à Iglesias que son schéma populiste a atteint ses limites et que les rapports de force doivent désormais en passer par des coalitions. Le PSOE doit être ressorti du placard nommé « caste » dans lequel Podemos l’avait rangé. Les vieux communistes éclairés entendent réaliser avec Podemos ce qu’ils n’ont pas pu réussir avec Izquierda Unida. Ils ont l’oreille d’Iglesias et celle de Monedero6.

Par-dessus le marché, Podemos commence à être discrètement contesté. Le populisme, s’il a été efficient sur le plan électoral, est contré par le populisme de droite rafraichi de Ciudadanos, concurrent prompt à emprunter les mêmes pistes7. Podemos et son leadeur se trouvent sous le feu d’une offensive particulièrement acharnée de la part des médias, qui se permettent tous les coups bas. Le ministère de l’Intérieur, aux mains du PP, a mis en place un réseau d’espionnage et de désinformation avec comme pivot un ancien commissaire de police. Les médias se complaisent à lancer des accusations de financements occultes du parti à partir du Venezuela ou de l’Iran — toutes les plaintes en ce sens finissent classées sans suite, mais elles ne manquent pas d’ébrécher la réputation du parti. Ce sont les grands arbres qui subissent les grands vents et, dans ce contexte de mises en causes multiples, Iglesias est critiqué pour son obsession du leadeurship et pour sa communication, il est brocardé comme « le petit mâle alfa»…

Finalement, Iglesias réussit à positionner son parti comme partenaire d’appoint dans le premier gouvernement de coalition qu’ait connu l’Espagne depuis le retour à la démocratie. Ce choix scelle le sort des anticapis, les cofondateurs trotskistes entretemps marginalisés. Il ne reste plus personne du « grupo promotor » hormis Juan Carlos Monedero, comme souffleur, qui ne participe à aucune des instances. Podemos formalise son alliance avec les communistes et une série de plus petits partenaires, une alliance baptisée du nom d’une de ses fractions : Unidas Podemos, un nom utilisé uniquement au féminin. Mais d’autres partenaires, notamment en Galice et dans la communauté valencienne, prennent leurs distances avec Podemos. De nombreux cadres actuels du parti sont des personnes qui s’étaient d’abord engagées dans le 15‑M, surtout dans Juventud Sin Futuro. Podemos remplit la fonction que le PCE n’a jamais réussi à s’arroger et deux de ses cinq ministres sont des cadres du PCE : sa figure de proue, Alberto Garzón, et la ministre du Travail Yolanda Díaz. De telle sorte qu’on peut dire d’Iglesias qu’il est revenu là où tout a commencé pour lui quand il était adolescent.

Dans les sondages, Unidas Podemos continue son recul et le temps lui est compté. Le parti aimerait terminer cette législature avec quelques plumes supplémentaires à son chapeau, lui qui n’en a encore que peu, dont la hausse de l’allocation de revenu minimum. Par contre, assez souvent, Podemos marque le pas face au PSOE, ne parvenant pas à peser sur le plan européen, ni à annuler les réformes néolibérales du marché de travail ni les lois répressives instaurées par le PP8. De même, sur le plan institutionnel (la monarchie, la Catalogne), Podemos se heurte à un PSOE plus puissant et plus conservateur que lui.

Quelques leçons et une fin ouverte

Au long de ces années, le contexte politique a complètement changé. Sur les décombres d’une droite ravagée par l’affairisme du PP, a prospéré la formation néofranquiste Vox, qui met sous pression les autres formations de droite et les pousse dans une surenchère nationaliste de droite. Le catalanisme de droite, avec la feuille de route qu’il s’est donnée en 2014, a suscité une réaction nationaliste espagnole féroce et ultradroitière. Les questions identitaires submergent les questions sociales, ce qui, comme en Belgique, représente pour la gauche un gros problème à surmonter. Dans un contexte aussi ingrat, Unidas Podemos semble perdre pied vis-à-vis de l’électorat.

Le parti a connu en six ans une trajectoire inédite de laquelle la gauche européenne peut tirer quelques leçons importantes. La première est que le malaise social doit être transformé en changement politique. La seconde est que, dès que la pression de la rue diminue, la politique recouvre son autonomie. Le découplage de la politique instituée avec la mobilisation sociale n’est jamais une bonne affaire et le changement que l’on cherche à susciter advient en s’attaquant au pouvoir et non en se complaisant dans la marginalité à distribuer des certificats de pureté. Il revient aux partis à croissance électorale rapide de porter un maximum de soins et d’attention à leur point d’ancrage organisationnel, leur base. Sans cela, à l’instar de nombre de partis sociaux-démocrates européens, ils dégénèrent en cercles oligarchiques autour de figures charismatiques. Un gros point positif — et une réalisation à porter au crédit du Mouvement 15‑M —, consiste à souligner qu’il semble bel et bien possible d’impliquer des jeunes et des femmes dans une formation politique dès lors qu’ils y assument des positions clés. Et enfin, avec des plus et des moins, Podemos offre une contribution intéressante à la question cruciale de savoir dans quelle mesure il y a moyen d’être révolutionnaire en des temps non révolutionnaires. Le carcan européen pèse. La pandémie imprévue de coronavirus a contrecarré de nombreux projets. Les batailles légales menées par des pans entiers de l’appareil judiciaire espagnol et par l’«État profond » — une justice marquée par le conservatisme du PP, des parts importantes de l’armée et de la police nationale flirtant avec un néofranquisme contre le gouvernement de gauche lui mettent nombre de bâtons dans les roues. Et, malgré ce contexte défavorable, le parti maintient sa trajectoire sur la gauche et installe une entente avec les nationalismes de gauche de Catalogne et du Pays basque, une entente qui s’avèrera indispensable pour se maintenir dans un gouvernement minoritaire et garder la droite à l’écart du pouvoir. L’aventure de Podemos est loin d’être finie et sa fin est décidément très ouverte.

Traduit de néerlandais par Thomas Lemaigre

  1. Izquierda Anticapitalista était la continuation de l’historique Liga Comunista Revolucionaria (LCR), qui avait été fondée au lendemain de la dictature franquiste et qui faisait partie de la Quatrième Internationale trotskiste. L’organisation était restée petite en nombre de membres, mais avait pas mal d’influence, notamment au Pays basque (où elle avait fusionné avec ETA VI-LKI, une organisation qui avait abandonné en 1973 l’ETA et la lutte armée), dans le mouvement féministe, dans le mouvement contre le ralliement de l’Espagne à l’Otan, et dans le mouvement d’«insumisión » des objecteurs de conscience. Au début des années 1990, le parti avait brièvement fusionné avec un ancien parti maoïste, Movimiento Comunista (MC, et EMK au Pays basque, où cette fusion perdura un peu plus). À la suite de cette fusion ratée, en tant qu’Izquierda Alternativa (IA), ils allaient participer à Izquierda Unida (IU), une organisation dominée par le parti communiste (PCE). Quand Podemos voit le jour en 2014, IA était redevenue une organisation qui opérait de façon autonome. Martí Caussa et Ricard Martínez i Muntada (eds.), Historia de la Liga Comunista Revolucionaria (1970 – 1991), Madrid, La Oveja Roja, 2014.
  2. Initialement, le gouvernement était dans les mains de l’Unión de Centro Democrático (UCD) de centre droite d’Adolfo Suárez, une figure d’autorité de la dictature franquiste qui, avec les aperturistas, voulait organiser sans rupture abrupte le passage de la dictature à la démocratie. En 1982, le parti social-démocrate (PSOE) de Felipe González accède triomphalement au pouvoir avec une majorité absolue jamais égalée depuis, jusqu’à tomber en 1996 dans une ambiance d’usure du pouvoir, de pratiques illégales (financement et protection d’escadrons de la mort paramilitaires afin de combattre l’ETA) et d’affaires de corruption. C’est alors le Partido Popular de José María Aznar qui l’a emporté. Ce PP était une relance de l’Alianza Popular fondée par d’anciens franquistes. PSOE et PP ont depuis lors alterné au pouvoir, de telle sorte qu’ils ont été surnommés « PPSOE » au sein du Mouvement 15‑M.
  3. Ce groupe réunit cinq personnes : le porte-parole Pablo Iglesias, Carolina Bescansa, Juan Carlos Monedero, Iñigo Errejón et Luis Alegre. Tous les cinq sont des politologues de l’UCM, sauf le dernier, philosophe, rattaché à la même institution.
  4. La Constitution de 1978 a divisé l’Espagne en dix-sept communautés autonomes.
  5. En français dans le texte (N.d.T).
  6. Errejón était de longue date convaincu de l’intérêt d’alliances avec le PSOE et quittera le parti pour un projet politique mené avec la maire de Madrid Manuela Carmena (qui a abouti à la formation de sa formation rouge-verte Más País).
  7. Ciudadanos (Citoyens) existe de longue date en Catalogne comme formation anticataloniste et proespagnole. Avec un nouveau chef de file, le jeune Albert Rivera, le parti entreprend de concurrencer Podemos sur la scène nationale. Soutenu par les libéraux européens, il se positionne comme « libéral de gauche » tout en ne sachant pas quoi faire de cette étiquette en termes de contenus politiques, ni sans avoir de liens avec un libéralisme espagnol qui n’a jamais vraiment percé. Confronté à la crise du bipartidismo et à la nouvelle volatilité politique, Ciudadanos était soutenu par des pans de l’establishment espagnol qui voyaient en lui un éventuel partenaire de coalition pour le PP aussi bien que pour le PSOE. La soi-disant position « libérale de gauche » est très vite échangée pour des positions de droite et un nationalisme espagnol exacerbé dans une concurrence avec le Partido Popular et le parti d’extrême droite Vox.
  8. Telle la réforme du Code pénal et la loi bâillon (N.d.T).

Vincent Scheltiens Ortigosa


Auteur

est historien, collaborateur postdoctoral à l’université d’Anvers. Il écrit sur le nationalisme, les constructions identitaires nationales, l’histoire politique belge, l’histoire de la gauche et l’histoire contemporaine de l’Espagne, au sujet de laquelle il prépare un ouvrage.
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