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Plongée dans les doléances du grand débat national français

Numéro 3 – 2019 par Baptiste Campion

avril 2019

Le président français Emmanuel Macron, aux prises avec la crise des « gilets jaunes » s’installant dans la durée, a lancé à la fin décembre 2018 un « grand débat national ». Celui-ci, dont la phase initiale s’est clôturée le 15 mars, est supposé permettre aux Français d’exprimer leurs problèmes et leurs attentes. On ne s’attardera pas ici sur la dimension […]

Le Mois

Le président français Emmanuel Macron, aux prises avec la crise des « gilets jaunes » s’installant dans la durée, a lancé à la fin décembre 2018 un « grand débat national ». Celui-ci, dont la phase initiale s’est clôturée le 15 mars, est supposé permettre aux Français d’exprimer leurs problèmes et leurs attentes. On ne s’attardera pas ici sur la dimension politique de cette initiative, mais sur ce que les contributions révèlent de l’état de la France.

Depuis la fin de l’année dernière, le pays est en effet traversé par de multiples prises de parole. Ce grand débat s’inscrit dans la suite d’initiatives individuelles de maires qui ont mis à disposition de leurs administrés des « cahiers de doléances » chargés de collecter les plaintes et les suggestions dans le but de les transmettre à l’Exécutif. Dans sa version nationale organisée par le gouvernement, il s’agit de « débattre de questions essentielles pour les Français » autour de quatre thèmes définis par Emmanuel Macron dans sa lettre officielle de présentation de l’initiative : la transition écologique, la fiscalité, l’organisation de l’État et la démocratie/la citoyenneté1. Critiqué pour avoir défini des thèmes qui brideraient la parole des Français, l’Exécutif a fait savoir à plusieurs reprises qu’il n’y avait aucune question « taboue » et que tout pourrait être abordé. Cette contradiction entre des thématiques définies et la possibilité de s’exprimer sur tous les sujets n’est pas sans conséquences, comme on le verra.

Sur le plan institutionnel, ce grand débat devait initialement être confié à la Commission nationale du débat public (CNDP), spécialisée dans l’organisation de débats citoyens sur des aménagements essentiellement locaux et ayant une longue expérience en la matière. Mais sa présidente, Chantal Jouanno, ayant finalement jeté l’éponge à la suite d’une polémique sur son salaire et des désaccords avec la vision de l’Exécutif, l’organisation du débat est finalement confiée à deux ministres (Sébastien Lecornu, ministre chargé des Collectivités territoriales, et Emmanuelle Wargon, secrétaire d’État à la Transition écologique et solidaire), sous la surveillance de cinq membres de la société civile (la présidente de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), un chercheur, un chef d’entreprise, un magistrat et une militante associative), nommés « garants » de l’indépendance du processus.

Concrètement, ce débat s’organise, schématiquement, autour de deux grands dispositifs : les débats locaux et la plateforme en ligne. Les premiers recouvrent en réalité un large spectre d’évènements, puisqu’ils sont potentiellement organisés par tout qui le souhaite (élus, associations, partis, particuliers), en suivant ou non le « kit méthodologique » mis à disposition sur la plateforme, et répertoriés ou non (selon le souhait des organisateurs) dans le calendrier des évènements officiels du Grand Débat. On peut ajouter à ces débats locaux les contributions individuelles que tout citoyen peut envoyer, de sa propre initiative, par la poste ou par l’intermédiaire de ses élus. La plateforme, outre qu’elle fournit une forme de support aux débats locaux, s’articule surtout autour de questionnaires en ligne permettant à tout un chacun de s’exprimer pourvu qu’il crée un compte d’utilisateur (ce qui ne nécessite qu’un code postal et une adresse courriel). Ces questionnaires sont au nombre de huit : deux pour chacune des thématiques. Le « questionnaire rapide » est à choix multiple, l’autre est constitué de questions ouvertes. Ces questionnaires ont jusqu’ici reçu un peu plus d’un million de réponses (réparties entre les différents thèmes).

Les contributions déposées sur la plateforme en ligne sont déjà accessibles. Les propositions ou comptes rendus des débats locaux, de même que ce qui aura été exprimé dans les cahiers de doléances des mairies, devraient être mis en ligne après numérisation par la Bibliothèque nationale de France (BnF)2. Le débat étant quelque peu improvisé, comme l’a montré la mise en place chaotique de son pilotage, il est difficile de décrire précisément les phases après la clôture de la collecte des contributions, mais il semble acquis qu’elles seront notamment examinées, après une première phase de synthèse, par un panel de plusieurs centaines de citoyens tirés au sort dans toutes les régions.

Comme rien n’est simple, il est à noter que, parallèlement à ce « grand débat », d’autres initiatives plus ou moins similaires ont vu le jour, comme le site internet ouvert par le Conseil économique et social entre la mi-décembre 2018 et le début janvier 2019 permettant aux Français de faire des propositions qui seront remises au gouvernement, ou le « Vrai Débat » en ligne lancé par un collectif de gilets jaunes n’ayant pas confiance dans le débat officiel3. Les lignes qui suivent concernent exclusivement les réponses aux questionnaires ouverts de la plateforme officielle.

La Grande Annotation

Comment dépouiller ces millions de contributions ? Si le gouvernement a assuré qu’elles seront toutes « prises en compte », on n’a à ce jour aucune information sur la manière dont va être traitée cette matière, si tant est qu’elle puisse l’être. Face à ce constat, et profitant de l’accès public aux contributions, plusieurs initiatives ont vu le jour en vue de les exploiter. Parmi elles, la « Grande Annotation » à laquelle je contribue.

Cette initiative, émanant principalement d’un groupe de chercheurs et développeurs en sciences sociales et en « big data » ainsi que de collectifs défendant l’«open data », propose aux internautes de procéder à une « annotation » des contributions déposées dans le cadre du grand débat. Il s’agit de lire les réponses aux questions de la plateforme écrites par les Français et de les « coder », c’est-à-dire de les identifier à l’aide d’étiquettes (ou de « tags ») standardisées indiquant le contenu de la réponse de sorte à ramener la diversité des réponses à de grandes catégories qui pourront structurer une analyse ultérieure, étape indispensable pour compiler des propositions très disparates et partant dans tous les sens. Par exemple, une contribution disant « je suis prêt à payer plus d’impôts pour améliorer l’école, la santé et la prise en charge des personnes âgées qui ont des difficultés à être autonomes » sera « résumée » par les étiquettes éducation, santé et dépendance et vieillesse, etc., permettant ultérieurement de la rapprocher d’autres contributions codées avec les mêmes termes. Il y a actuellement (début mars) un peu plus de cinq-cents codeurs inscrits, ayant déjà codé cinq-cent-mille réponses environ (soit un peu plus d’un tiers des réponses aux questions en ligne, auxquelles devraient s’ajouter les données des débats locaux et des cahiers de doléances des mairies). Le travail accompli en une dizaine de jours par finalement peu de monde est impressionnant, mais la tâche qui reste à accomplir l’est encore plus.

Concrètement, une fois inscrit et après une (mini) formation par l’exemple, le contributeur se voit assigner une question à coder au départ d’une liste de tags préétablis. Il suffit de lire les contributions qui défilent et de cocher les termes adéquats pour les coder. Au fur et à mesure que le codeur avance dans son travail, il obtient des droits supplémentaires, comme celui de compléter la liste de tags. Le système cherche à encourager les codeurs par des messages récurrents sur l’utilité de la tâche et par l’incitation à « progresser » dans le système pour gagner des « badges » virtuels d’un niveau plus élevé (on peut ainsi passer du niveau « piou-piou » pour moins de dix réponses codées à celui de « record » pour plus de vingt-cinq-mille, dans une logique ludique souvent utilisée pour motiver les participants de ce genre de travail collaboratif en ligne).

Au moment où j’écris ces lignes, j’ai codé un peu plus de mille-cinq-cents réponses (niveau « petite flèche »), la plupart sur la question « Pour quelle(s) politique(s) publique(s) ou pour quels domaines d’action publique, seriez-vous prêts à payer plus d’impôts ? ». Il s’agit de la question qui m’avait initialement été attribuée, et dans laquelle j’ai persévéré après avoir constaté qu’on n’était vraiment efficace qu’en se spécialisant dans une thématique. Cette question est, par ailleurs, intéressante pour l’exercice d’analyse « sauvage » qui suit, car elle amène les répondants à aborder trois questions importantes du grand débat : la fiscalité, l’organisation de l’État et les politiques jugées prioritaires. Les observations suivantes4 se fondent donc sur ma lecture d’un gros millier de réponses à cette question. Si elles traduisent mes impressions de ce que donne le grand débat national français, elles ne sauraient à ce stade être considérées comme représentatives de l’ensemble des contributions, d’une part, parce qu’elles ne concernent qu’une toute petite partie de celles déposées sur la plateforme et, d’autre part, parce qu’elles ne prennent pas en compte de façon systématique les réponses faites aux autres questions que celle considérée ici. Enfin, rien ne dit que les personnes qui ont répondu sur la plateforme sont représentatives de la population française en général ou même de celles qui ont souhaité participer à ce grand débat.

Ça part dans tous les sens

Le travail est certes un peu répétitif, mais il n’est pas facile pour autant. En effet, si on rencontre des contributions assez simples à coder (par exemple « pour augmenter les moyens de la police, de l’armée et de la justice »), d’autres sont beaucoup plus complexes. Beaucoup d’autres. C’est ce qui m’a frappé en premier lieu : bien que la question traitée soit à priori assez précise, les réponses partent dans tous les sens, sont de tout genre et sur tous les sujets ! La difficulté, pour le codeur, est que nombre de contributeurs semblent avoir considéré la question comme un sujet-prétexte au départ duquel développer diverses idées liées à la fiscalité en général, voire à des sujets totalement sans rapport. J’ai ainsi pu lire, entre autres choses, un plaidoyer pour le rétablissement du service militaire, la dénonciation des incivilités du voisin, des interrogations sur la posologie de certains médicaments pour personnes âgées ou des propositions en matière de sécurité routière. Ce côté foisonnant ne semble pas limité à la question considérée ici. Des contacts avec d’autres codeurs bénévoles laissent entrevoir une expression semblable en réponse à d’autres questions, sur d’autres thématiques, sans doute favorisée par le choix des autorités de faire appel à des contributions ouvertes en ligne, méthode qui favorise généralement les réponses hors cadre. On oscille sans cesse entre l’enquête sociologique traditionnelle et des réponses qui semblent parfois relever de la confidence qu’on ferait au confessionnal ou chez le psy. Plusieurs contributions évoquent d’ailleurs les problèmes de la France en termes de « malêtre » qu’il faut « guérir » par « l’écoute et la considération ». Et si le grand débat était en réalité une sorte de grande psychothérapie à l’échelle d’un pays ?

Mais, dans ce grand bazar, il y a néanmoins des récurrences, même si elles sortent la plupart du temps du cadre de la question (et sont donc difficiles, voire impossibles à coder). D’abord, on a les gens qui répondent plus ou moins à la question, mais qui mettent des conditions parfois très précises : « d’accord, mais seulement pour la justice et à condition qu’elle soit moins laxiste », « oui, si vous me prouvez avec un rapport mensuel clair que mon argent va bien à cela et qu’il est bien dépensé », « si vous me montrez par des statistiques crédibles que c’est nécessaire » ou encore « oui, à condition que l’argent aille sur le terrain et pas à des technocrates et qu’on ferme l’ENA qui les forme et ne sert à rien ». Dans le chef de certains participants, il ne s’agit pas d’exprimer un souhait ou de suggérer, mais de diriger, de commander : « vous devez rendre des comptes au peuple », disent en substance plusieurs participants. Cela s’accompagne parfois d’un rejet plus ou moins explicite de l’idée de démocratie représentative : c’est aussi par manque de confiance dans les représentants de tous types (et pas seulement des experts, des « sachants ») qu’on demande in fine d’être le juge direct de la pertinence de toute réforme.

Ensuite, très nombreuses sont les contributions rejetant l’idée d’accepter une éventuelle augmentation d’impôts en général ou pour un domaine particulier (objet de la question ; il conviendrait donc de les coder par un refus d’augmentation). La France serait « championne du monde » des impôts, « le pays le plus taxé au monde », « le seul pays où chaque année les citoyens donnent un mois de salaire à l’État5 », etc. Mais beaucoup, au-delà de ce cri de colère, font des propositions de réorganisation plus globale du système : renforcer la taxation des « super-riches » ou au contraire élargir la base d’imposition sur le revenu6, baisser les dépenses publiques, rééquilibrer les dépenses entre ministères (par exemple baisser le budget de la Défense pour augmenter celui de l’Éducation, etc.)7. Parfois, ces contributions vont beaucoup plus loin et constituent de véritables programmes de gouvernement avec des mesures (plus ou moins crédibles ou informées8) qui s’articulent. Ces idées semblent souvent répétées par le contributeur en réponse aux différents sujets du questionnaire, même s’il n’a pas été possible de le vérifier systématiquement (faute de temps).

D’autres contributions commentent, quant à elles, directement le questionnaire ou, plus largement, le débat (« cette question est ridicule », « cette question est une manipulation, vous voulez nous faire dire ce que nous ne voulons pas », « tout ceci est une imposture, nous savons que ce ne sera pas lu »), voire instaurant un dialogue imaginaire avec les concepteurs et lecteurs du questionnaire (« mais vous êtes bouché ou quoi ? Je viens de vous le dire à la question précédente ! ») ou avec les institutions comme le président de la République (« j’ai voté pour vous », « vous devriez avoir honte », « ne vous laissez pas impressionner par…»). L’usage du « vous » dans ces réponses est assez fréquent. On pourrait aussi, dans une certaine mesure, rattacher à cette dernière catégorie ce qu’on nommerait sur le web les « haters » et les « rageux », c’est-à-dire les contributions explicitement conçues pour faire de l’ironie énervée (plus ou moins subtile) sur l’initiative, ou carrément déverser sa haine sur une catégorie de population (au choix, selon les contributions : « les fonctionnaires qui ne servent à rien », « ceux qui ont fait l’ENA qui se croient économistes », « les élus qui s’en mettent tous plein les poches », et bien sûr, quoique dans une faible proportion dans les réponses codées, les boucs émissaires traditionnels9 : « les Noirs et les Arabes », « les musulmans qui nous colonisent », « les Khmers verts », etc.).

Enfin, même s’il est difficile d’en évaluer la proportion, il y a les contributions que je qualifierais de « récit de vie » : des gens qui parlent d’eux, de leur vie, de leurs difficultés, de leurs aspirations, parfois dans des contributions assez longues (deux ou trois paragraphes) et sans aucun rapport avec la question. J’ai ainsi pu lire des histoires de divorce et leurs problèmes de pension alimentaire, la chronique des cafés d’un village de campagne qui ferment à la suite du départ à la retraite des tenanciers ou des plaidoyers pour un enseignement plus bienveillant, organisé autrement voire s’inspirant de diverses doctrines aux relents « new age ».

Cette diversité des contributions et leur caractère parfois étrange ou énervé témoignent de deux choses caractérisant le débat public français actuel. D’une part, une volonté manifeste des contributeurs à prendre la parole et à défendre leur point de vue, parfois à tout prix voire au détriment de la lisibilité et de l’intelligibilité. Certaines réponses suintent la haine, d’autres marquent une profonde préoccupation pour les plus fragiles (personnes âgées, handicapés, SDF « qui devraient être pris en charge »), d’autres sont drôles ou touchantes, mais beaucoup semblent se concevoir comme une libération : on dirait « enfin » ce qu’on a sur le cœur, quitte à ce que ce soit incompréhensible et même si on pense que ça « ne sert à rien », comme l’écrivent plusieurs personnes. La syntaxe et l’orthographe parfois approximatives montrent qu’il y a, parmi les contributeurs, des personnes qui ne semblent pas nécessairement familières de l’expression écrite ou de la présentation de doléances. Le fait que certaines répètent leurs propositions en réponse aux différentes questions du questionnaire montre que ce sont des idées auxquelles elles tiennent et qu’elles sont manifestement venues sur la plateforme dans le but (unique?) de les relayer, et non simplement pour participer à une consultation « en général ». De ce point de vue, indépendamment du fond (sur lequel il est difficile de tirer des conclusions à ce stade, faute de vue d’ensemble), ce qui transparait du millier et demi de réponses lues semble assez bien à l’image du « mouvement » des gilets jaunes : pluriel, parfois contradictoire et rassemblant des personnes qui se considèrent comme habituellement non écoutées.

Mais, d’autre part et en même temps, cela témoigne non seulement d’une certaine hystérisation de l’espace public (comme en témoignent notamment des contributions très virulentes et appelant à la vindicte sur des catégories présentées comme universellement nuisibles et détestées : les experts, les politiques, les riches, les entreprises, les étrangers), mais surtout d’une très grande méfiance voire défiance envers le gouvernement, voire de toute institution. En témoignent les innombrables remarques disant explicitement « nous ne vous croyons plus », « nous n’avons pas confiance », mais également « vous devez me prouver que…», « vous devez nous fournir des vrais chiffres » (sous-entendu : pas les chiffres officiels qui seraient manipulés).

Des réponses plus ou moins similaires

Si l’on se centre sur les réponses des gens qui répondent (plus ou moins) à la question, qu’est-ce que ça donne ? On note qu’un grand nombre de réponses indique qu’il est nécessaire de repenser plus globalement le système d’imposition et/ou l’organisation de l’État avant d’envisager une hausse d’impôt. Des centaines de contributions affirment que le problème n’est pas que l’État ne récolterait pas assez d’argent, mais que les contributions seraient mal réparties et leur produit mal utilisé. Par contre, au-delà de ce constat assez récurrent, il est difficile de considérer qu’une vision commune se détacherait des contributions lues, que ce soit quant à la manière d’affecter les ressources de nouveaux impôts (éventuels) ou quant à la manière de régler ce problème partagé.

Sur le plan des politiques publiques plébiscitées dans les réponses lues, il n’est à ce stade pas possible d’évaluer le poids de chacune d’entre elles. Par contre on peut constater qu’il y a des regroupements thématiques (ou des « grappes » de réponses) plus fréquents que d’autres. Par exemple, les gens qui demandent de mettre l’accent sur la prise en charge des personnes âgées dépendantes sont en général celles qui parlent aussi du handicap et de l’hôpital, alors que celles qui mettent en avant l’importance de la transition écologique affirmeront la nécessité de changer le système de transports et l’importance de l’enseignement et de la recherche publics. Dans cette logique, les partisans du renforcement des moyens de la police sont souvent ceux qui veulent aussi investir dans les prisons ou la défense. Ces regroupements sont finalement assez « classiques », et on peut y voir un indicateur de visions du monde assez différentes, même si on ne peut exclure que cela soit (au moins en partie) le résultat du dispositif de questionnement lui-même qui incite à identifier des domaines prioritaires (donc par rapport aux autres). Il est également frappant que de nombreux participants justifient leur choix (santé, vieillesse, éducation, transition écologique, etc.) en se référant à leur situation personnelle ou à celle de leurs proches (parce qu’ils ont des ennuis de santé, parce qu’ils ont un parent en maison de retraite, parce qu’ils sont enseignants, etc.).

Sur le plan des solutions éventuelles, et dans la suite logique du constat précédent, on retrouve les grandes orientations idéologiques traditionnelles. On a des positions que l’on pourrait qualifier de « socialisantes », dans lesquelles les citoyens manifestent l’envie d’une plus grande égalité dans le revenu après impôt (avec l’idée qu’il faut renforcer la contribution des plus aisés pour redistribuer en direction des plus modestes). Le tout devrait se faire sous la houlette d’un État puissant qui devrait être plus interventionniste (dans la lutte contre la fraude, dans la mise en place de politiques industrielles et d’aménagement du territoire, dans l’administration des entreprises), et ce même s’il y a en même temps une méfiance manifeste envers cet État (qui aurait notamment « trahi » ce rôle en étant « trop favorable aux riches » ou ayant « démissionné face aux entreprises »). S’il ne s’y rattache pas exclusivement, le souhait d’une politique écologiste ambitieuse s’insère plutôt dans cette vision. On a des positions qu’on pourrait qualifier de « conservatrices » ou « d’étatisme de droite », mettant en avant la nécessité de réorganiser l’État pour faire des économies, en accentuant son investissement dans l’aménagement du territoire et dans les missions régaliennes traditionnelles (justice, police, défense), avec l’idée de renationaliser certaines entreprises ou la stratégie de certaines d’entre elles (on note ainsi des références à la politique industrielle gaulliste, à la nécessité de créer pour les grands domaines d’avenir, comme l’intelligence artificielle ou le numérique, une filière industrielle nationale pilotée par le gouvernement, par exemple à travers la mise en place d’équivalents du Commissariat à l’énergie atomique- CEA10, plusieurs fois cité). Et on a enfin des contributions qu’on pourrait qualifier de « libérales », mettant en avant la nécessité de mettre en cohérence le niveau de financement de l’État et les dépenses publiques, par la baisse des dépenses, des économies dans l’administration, la diminution du périmètre de l’État au profit de collectivités locales plus autonomes et/ou du domaine privé, la nécessité d’avoir un impôt plus équitablement réparti sur l’ensemble de la population (et non sur les seuls plus riches), l’idée de promouvoir l’initiative individuelle et de ne pas tout attendre d’un État vu comme surdimensionné et source des blocages du pays.

Portrait(s) d’une France fracturée

La lecture de ces contributions au Grand Débat national, structurée par un dispositif systématique comme celui de la Grande Annotation, est une expérience intéressante qui amène à se plonger dans l’expression d’une France en crise qui s’interroge sur son modèle et son devenir. Il est toutefois difficile de dire ce qui pourra en ressortir. Si, comme je l’ai dit à plusieurs reprises, les lignes qui précèdent n’ont pas de prétention à la représentativité pour des raisons pratiques, on voit néanmoins se dessiner le portrait (à défaut de la cartographie11) de fractures importantes, entre ceux qui se considèrent comme « le peuple » et ceux qu’ils considèrent comme « les riches », entre les travailleurs et les inactifs, entre « sachants » (experts, élites, politiques…) et « ignorants » (ceux qui n’ont pas fait de hautes études, n’habitent pas à Paris, ne s’expriment pas dans les médias), entre la classe moyenne inférieure qui explique que c’est aux autres à payer pour l’amélioration de leur situation et la classe moyenne supérieure qui explique qu’elle ne supporte plus de payer « pour tous les autres»… 

Elle est en outre traversée par de nombreuses contradictions (parfois au sein d’une même contribution), par exemple en aspirant à un État baissant les impôts, mais à plus de politiques publiques, à un État moins interventionniste, mais beaucoup plus présent dans des domaines jugés négligés… Ce n’est pas véritablement un scoop (il suffit de suivre les médias français depuis quatre mois), mais il est intéressant de constater comment cela se traduit concrètement dans les contributions. Il est aussi intéressant de constater comment les termes qui pourraient, en apparence, faire consensus dissimulent en réalité des visions du monde différentes difficiles à faire cohabiter. Ainsi, pour prendre un exemple directement lié au thème de la question analysée, si le souhait d’un impôt « plus juste » est exprimé dans une grande part des réponses, ce que recouvre cette idée varie considérablement d’une personne à l’autre : un impôt qui ne pèse que sur les riches, un impôt dont je suis exempté, un impôt qui ne concerne que les utilisateurs d’un service (dans une logique plus commerciale), un impôt payé par toute la population même les plus pauvres, un impôt progressif et redistributif, un impôt à taux identique pour tous (flat tax), etc.

On ne sait pas comment le gouvernement français va pouvoir exploiter ces données, si tant est que ce soit possible, et surtout comment il va les transformer en propositions politiques cohérentes et articulées. Tout ce qu’on peut dire à la lecture de ces contributions, c’est qu’il sera attendu au tournant, et sera très probablement critiqué, quoi qu’il propose. Parce que l’ambigüité de ce grand débat n’est pas levée par les données, au contraire, chacun étant venu faire sa « liste au Père Noël » et les demandes étant multiples et incompatibles. Comment, dès lors, assurer à chacun que son point de vue a bien été pris en compte ? Comment recréer du dialogue constructif entre des groupes d’individus en désaccord et considérant chacun être le « vrai peuple », celui qui devrait être écouté en premier et auquel la politique devrait répondre ? Comment articuler ces cahiers de doléances, liées à un modèle très vertical de l’organisation sociale12, avec des expériences contemporaines de gestion participative et les nouvelles formes d’engagement citoyen ?

  1. Après une polémique l’accusant de remettre sur la table le débat sarkozyste sur l’«identité nationale », l’immigration, initialement annoncée par le chef de l’État, ne fait finalement pas partie des thèmes retenus, si ce n’est sous la forme d’une sous-question de la thématique liée à la citoyenneté.
  2. Ce qui est un travail titanesque : on parle d’un total de plus de cinq-cent-mille pages (dont quatre-cent-mille pour les cahiers de doléances des mairies), le plus souvent manuscrites, à numériser et à passer à la reconnaissance optique de caractères (pour en faire du texte informatique) en moins d’un mois.
  3. De manière assez cocasse, ce « vrai débat » s’appuie sur la même entreprise (la start-up Cap Collectif) et son « outil d’intelligence collective » (plateforme en ligne) que le Grand Débat organisé par le gouvernement.
  4. Beaucoup seront illustrées, certaines contributions originales ayant toutefois été raccourcies ou très légèrement réécrites pour faciliter leur lecture dans le fil de l’article et ne pas alourdir la lecture.
  5. Cette affirmation revient très souvent. J’ignore sur quelles données elle s’appuie, mais vu de Belgique, on constate tout de suite que la perception de ce que serait un impôt trop lourd dépend étroitement du contexte.
  6. En France, seuls 42% des ménages paient l’impôt sur le revenu, les ménages gagnant moins de 20 à 40.000 euros par an (ou plus, selon la situation maritale et le nombre d’enfants à charge) étant exemptés (ils paient par contre la contribution sociale généralisée, CSG, c’est-à-dire les cotisations sociales : sécurité sociale et assurance-chômage), et bien sûr les taxes sur la consommation (TVA, taxe pétrolière, etc.).
  7. On pourrait considérer que nous avons ici une belle illustration d’un paradoxe français de ce que montre le sociologue Alexis Spire dans son ouvrage sur les réticences à l’impôt, à savoir la croyance et plainte selon laquelle les Français seraient les plus taxés au monde (et donc un refus de contribuer), et en même temps un attachement à l’impôt (et aux services publics qu’il finance) pourvu que ce soient les autres qui paient. Voir Spire A., Résistances à l’impôt, attachement à l’État. Enquête sur les contribuables français, Paris, Seuil, 2018.
  8. Disant cela, il ne s’agit pas de juger les contributions, mais de constater que certaines des propositions reposent sur une mauvaise connaissance des mécanismes de l’État de droit (« il n’y a qu’à exproprier les riches et payer plus les pauvres avec cet argent récupéré ») ou une confusion dans les échelles (« supprimer les huissiers qui ouvrent les portes à l’Élysée, ça ne sert à rien, et augmenter le Smic avec cet argent »).
  9. À l’exception peut-être des Juifs, dont je n’ai relevé aucune mention dans les questions lues.
  10. Créé par le général De Gaulle en 1945 pour développer la filière nucléaire (militaire et civile) en France.
  11. Parce que les contributions ne sont pas associées à des données sociodémographiques (lieu d’habitation, âge, sexe, profession, etc.) qui permettraient de le faire (notons que ce n’était pas le but du Grand Débat, qui est un acte politique et non une enquête sociologique, mais ça aurait assurément permis de mieux cerner un certain nombre de choses qui vont ressortir du traitement de ce fatras de données). Peut-être le code postal demandé à l’inscription sur la plateforme pourrait-il être exploité, mais celui-ci n’est pas public et n’est donc pas utilisé par la Grande Annotation.
  12. Dans le chef du pouvoir (le dirigeant écoute le peuple pour identifier les problèmes qu’il devrait satisfaire prioritairement) comme dans le chef d’une partie de ses opposants (qui reprochent au pouvoir de ne pas satisfaire ces problèmes assez vite). Voir à ce sujet Campion B. et Mincke Chr., « Unis dans la bipolarité. Élites, protestataires et espoirs déçus », La Revue nouvelle, éditorial, n°2, 2019, p. 2 – 7.

Baptiste Campion


Auteur

Baptiste Campion est docteur en information et communication de l'Université catholique de Louvain. Il travaille maintenant comme professeur et chercheur à l'Institut des Hautes Études des Communications Sociales au sein du master en éducation aux médias. Ses travaux scientifiques ont principalement porté sur la communication éducative médiatisée, les effets cognitifs de la narration, les interactions en ligne et l'appropriation des technologies numériques, les transformations de l'expertise dans ce contexte particulier. À côté de ces travaux scientifiques, ces questions l'ont amené à réfléchir sur les conditions de la "démocratie numérique", de l'espace social dans une société hypermédiatisée ainsi que le rôle et la transformation des médias.
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