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Pleins de notre vide

Numéro 3 – 2021 - mobilité réseau stock vide par Christophe Mincke

mai 2021

À n’en pas douter, chaque société a développé sa conception du vide et lui a attribué une valeur particulière. La nature a‑t-elle horreur du vide ? Peut-on concevoir la valeur zéro ? Qu’est-ce qu’une vie bien remplie et de quoi l’est-elle ? De quoi comblons-nous le silence des cartes et à quelles conditions pouvons-nous prétendre qu’un territoire est inoccupé ? Qui peut être tenu pour quantité négligeable ? Pourquoi pourrait-on souhaiter « faire le vide » en soi ? Les questions relatives au vide sont infinies et concernent d’innombrables aspects de nos vies individuelle et sociale. Aussi semble-t-il légitime de se demander quel type de rapport au vide nos sociétés ont développé.

Dossier

À cet égard, les travaux que nous menons sur notre rapport contemporain à l’espace-temps et à la mobilité1 nous incitent à nous pencher sur deux questions spécifiques : comment concevons-nous la manière adéquate de gérer le temps et comment pensons-nous les espaces et leur potentielle vacuité ? Il nous semble, en effet, que nos sociétés présentent cette particularité intéressante d’enjoindre à la fois de pourchasser tout vide dans notre emploi du temps et de renoncer à accumuler, à combler l’espace de nos productions et acquisitions. Il se dessine ici un interpelant rapport paradoxal entre le plein et le vide. Entretiendrions-nous un rapport inconsistant avec le vide ? Voudrions-nous tout à la fois et le plein et le vide ?

Ne perdons pas de temps !

Souvent, pour qualifier notre rapport au temps, le terme de rapidité est utilisé. Est rapide, ce qui se déplace loin en peu de temps (ou moins loin, mais en vraiment très peu de temps). C’est ainsi que des auteurs ont chroniqué notre frénésie, qui nous pousse à tout faire de plus en plus vite. Hartmut Rosa (2012) en est l’exemple le plus abouti, lui qui a diagnostiqué une nouvelle aliénation, celle qui nous voit pris dans une infinie boucle d’accélération que nous entretenons nous-mêmes, au détriment de nos intérêts les plus essentiels. Cette boucle aurait, selon lui, été engagée par le fait que le progrès technique, qui nous permet d’accomplir plus rapidement une infinité de tâches autrefois chronophages, n’aurait pas débouché sur une libération de notre temps, mais sur une fuite en avant, consistant en la multiplication des tâches à accomplir. Bref, plutôt que de vider notre agenda, plutôt que de nous offrir des plages disponibles, le progrès nous aurait précipités dans une boulimie qui fait que notre emploi du temps est toujours plus encombré, nous confrontant à un retard chronique, impossible à apurer, mais nous contraignant à une précipitation croissante. Trois accélérations seraient ainsi à l’œuvre : technique, sociale et des rythmes de vie.

Mais, si l’on peut concevoir que ce processus d’accélération puisse influer sur la disponibilité de plages horaires libres, il semble qu’il est loin de pouvoir expliquer à lui seul la situation actuelle. En effet, l’accélération porte potentiellement deux tendances : tout faire plus vite et enchainer plus rapidement des actions menées à la vitesse habituelle. Ces tendances peuvent se combiner, mais elles n’éclairent que peu la chasse aux vides temporels qui s’est engagée dans nos sociétés. Car il semble bien que celle-ci ne concerne pas les seuls domaines où la technologie a permis des accélérations, ni ceux où la question de la rentabilisation maximale du temps disponible est un impératif établi de longue date (à savoir, pour l’essentiel, les activités productives).

Il nous parait ainsi que, bien plus largement que le mouvement indiqué par Rosa, s’est mis en place un nouveau type de rapport normatif au temps, qui nous enjoint de rendre compte de l’usage que nous en faisons, non parce que nous l’avons vendu à notre patron, mais, d’une manière générale, parce qu’il est une ressource précieuse qu’il serait condamnable de gaspiller.

Le temps est aujourd’hui essentiellement vu comme une plage permettant le développement d’activités. Or, dans un monde affilié à la cité par projets de Luc Boltanski et Eve Chiapello (1999), l’activité est le supérieur commun. Cette cité est pour eux une manière de décrire une forme de rapport au monde et de justifier les inégalités sociales. Dans la Cité par projets, ceux qui méritent de réussir sont ceux qui font preuve d’une activité permanente. Ils enchainent ainsi les projets, quelle qu’en soit la nature ou le domaine, et renoncent à tout répit. Il est ici moins question d’agir vite que d’être toujours en action.

Cette exigence d’activité constante est l’un des quatre « impératifs mobilitaires » que nous avons théorisés avec Bertrand Montulet (Mincke et Montulet, 2019). Il s’agit d’être appelé à n’avoir de cesse (impératif d’activité), bien entendu, mais aussi d’être au principe de sa propre action, de faire preuve d’initiative en toutes circonstances, d’être proactif (impératif d’activation), d’agir dans le cadre de projets collectifs auxquels on accepte de participer ou auxquels on invite d’autres partenaires (impératif de participation) et de faire montre d’une constante flexibilité, seule à même de nous permettre cet incessant gymkhana (impératif d’adaptation). L’exigence de constance dans l’activité fait donc partie d’un cadre plus large, l’idéal mobilitaire : un ensemble de mots d’ordre, de valeurs qui pèsent sur nous et nous servent à évaluer les situations dans lesquelles nous nous trouvons.

L’idéal mobilitaire, entre autres choses, nous rend comptables de notre temps vis-à-vis de nous-mêmes et des autres. L’impératif d’activation nous place sous notre propre surveillance, tels ces allocataires sociaux appelés à faire un projet de leur situation et à s’activer pour réintégrer le monde du travail. Bien plus efficaces qu’un supérieur hiérarchique ou qu’un directeur de conscience pour débusquer les temps morts de notre propre vie, nous sommes invités à nous relancer chaque fois que nous menaçons de nous arrêter. À cet autocontrôle, s’ajoute celui des réseaux que nous intégrons, par le biais des projets collectifs auxquels on nous invite à participer (impératif de participation). C’est ainsi que les ouvriers sont plus surement contrôlés par leurs collègues lorsqu’ils sont soumis au kaizen toyotiste qui autonomise les équipes pour l’accomplissement de phases de la production automobile, que lorsqu’ils sont placés sous le regard d’un contremaitre chargé de veiller au respect des cadences fordistes fixées par les ingénieurs et les chronométreurs. Dans le premier cas, les multiples regards horizontaux ne se relâchent jamais et la défaillance de l’un entraine la réaction de ceux sur qui, inévitablement, la charge de travail se reporte. Dans le second, le chef ne peut avoir l’œil à tout et le ralentissement du processus bénéficie à tous, personne n’ayant réellement intérêt au maintien de la cadence. La « sous-veillance » (Baygert, 2011) est bien plus efficace que la surveillance lorsqu’il s’agit de traquer nos moments de pause, le « synopticon » est plus efficace que le « panopticon »2.

Bref, ce que met en place notre rapport au temps, c’est la prohibition des interstices. Est abrogé le moment que libérait l’ouvrier chevronné, parce qu’il était capable d’effectuer sa tâche plus rapidement que la norme, et qui lui permettait de s’assoir un instant ou d’échanger quelques mots avec un compagnon. Nous traquons l’oisiveté chez nos enfants, développons des stratégies de comblement pour occuper nos « moments perdus », remplaçant la rêverie par la lecture d’articles mis de côté dans nos téléphones mobiles, par l’écoute de podcasts toujours prêts au même endroit, par des exercices de langue qui nous attendent encore dans cette boite de Pandore électronique, par la mise en ligne, sur les réseaux sociaux, de nos pensées, de photos ou de tout autre témoignage de notre incessante productivité. C’est aussi à cette occasion qu’est contestée la légitimité du repos dominical et de la pause qu’il impose à la machine consumériste.

Plus largement, c’est tout temps mort qui est prohibé, même s’il n’est pas interstitiel : vieux, nous sommes enjoints d’être des seniors actifs, malades nous vous voyons invités à participer à notre guérison, plutôt que d’abandonner notre corps aux médecins, en vacances nous sommes appelés à exposer notre hyperactivité par réseaux sociaux interposés.

Un temps continu

Sous cette délégitimation des temps vides, se profile une évolution de notre rapport au temps. Car si, longtemps, nous avons considéré le temps social comme structuré par l’établissement de périodicités, il apparait que cette ère est révolue. Un temps ordonné par la juxtaposition de périodes s’articule en une alternance de stases et de ruptures. Des durées définies se voient attribuer une signification ou une affectation particulière ; lorsqu’elles prennent fin, s’ouvre sans transition une nouvelle période de temps présentant de nouvelles caractéristiques. Il en va ainsi d’une journée ordinaire faisant alterner temps privé, période de travail clairement définie, puis temps de loisir, à nouveau privé. De la même manière, la vie peut-elle être divisée en âges consacrés à l’enfance insouciante, à la scolarité, au service militaire, au travail et à l’entretien d’une famille, puis au repos après une vie bien remplie, les articulations étant marquées par des évènements marquants, voire des rites d’initiation et des cérémonies. Dans un tel cas, certaines périodes de la journée, de la semaine, de l’année ou de la vie peuvent être laissées libres, chacun étant invité à les remplir ou à les laisser en jachère à sa guise. Par ailleurs, les limites entre durées clairement distinctes sont largement étanches et obligent l’interruption de certaines activités. Qui oserait appeler son frère sur son lieu de travail pour prendre de ses nouvelles, exiger un travail le dimanche, jouer comme un enfant à l’âge adulte ou s’adresser à un enfant comme à une grande personne ? À chaque période ses possibilités et impossibilités, ses charges et ses libertés. Ainsi, l’exigence sociale de productivité se limite-t-elle aux temps consacrés au travail, ainsi être vieux ou en vacances ouvre-t-il des durées soustraites au contrôle de l’activité et dont le vide ne choquera personne.

On voit ici se préciser la notion de vide temporel. Il s’agit bien entendu davantage d’une indifférence sociale à ce qui se déroule durant ces durées que d’un réel vide. On pourrait en effet longuement disserter sur la possibilité réelle de ne rien faire ou de n’affecter à une durée aucune signification. Le vide est moins le résultat final que le fait pour la société de laisser blanches des pages temporelles, il est une absence de l’investissement collectif.

Or, force est de constater que ce jeu d’alternance a cédé et, avec lui, la possibilité de préserver des temps d’inactivité. Le temps est désormais vécu comme un flux constant, dans lequel prennent place des activités multiples, ressortissant à des projets divers et se chevauchant en permanence. Au travail, notre téléphone portable sonnera indistinctement pour des raisons professionnelles ou privées, chez nous, notre tablette nous avertira d’un message envoyé par notre patron. Du reste, les enfants préparent leur avenir alors qu’ils sont de plus en plus jeunes et nos carrières sont loin d’être caractérisées par la stabilité de jadis. Outre que ces dernières font alterner des périodes de travail et de non-travail, imposent de se former continument, se prolongent parfois longuement au-delà de l’âge de la pension ou voient la durée du temps de travail varier de manière considérable lors du passage d’un emploi à l’autre. Dans ce contexte de décloisonnement temporel, l’exigence d’activité n’épargne plus la moindre période, en l’absence de limites claires pour contenir le champ d’application des normes sociales. Non seulement le vide est intolérable, mais il l’est toujours, quelles que soient les circonstances. Ni l’enfance, ni la vieillesse, ni les vacances, ni les soirées, ni les périodes de maladie n’échappent plus à l’exigence sociale de rentabilisation temporelle. Il n’est pas jusqu’au chômeur, suspect s’il en est de ne rien faire de ses journées, qui ne soit sommé de s’activer en tous sens, de produire force inutiles candidatures spontanées, d’envoyer des dizaines de CV, de se former, de se justifier et de régler sa journée de manière conforme3.

Est-ce à dire que le vide n’existe plus ? Certainement pas, du moins pas pour ceux qui sont rejetés dans les limbes de nos sociétés. Car si la conformation aux impératifs mobilitaires est une condition de la dignité, se pose la question de ce que nous faisons de ceux dont la société aurait constaté l’indignité. Qu’advient-il donc de ceux dont personne ne veut dans ses projets, de ceux qui ne comptent pas, des inutiles, des bons à rien, des déclassés et des épuisés ? Rien. C’est ainsi que les vieux des maisons de retraite, les détenus, les surnuméraires du marché de l’emploi ou les indésirables massés aux portes de notre territoire sont abandonnés au vide, eux. Nul ne se soucie plus de ce qui pourrait bien emplir leurs jours. Eux sont tombés hors des limites de notre société. Privés de dignité, ils ne sont plus pris en compte. Cependant, quand la société, d’une manière ou d’une autre, se considèrera comme tenue de les réintégrer dans son giron, elle choisira préférentiellement la voie des impératifs mobilitaires, imposant au migrant un « parcours d’intégration », demandant à l’allocataire social « quel est son projet » (Lacourt, 2007) ou proposant au détenu un « plan de détention » (Mincke, 2017 ; 2020b).

On peut, dans ce contexte, s’interroger sur l’aboutissement de l’aspiration à vivre libre, sans contrainte et à pouvoir choisir son mode de vie qu’indiquait Gilles Lipovetsky (1989) dans l’avant-propos de L’ère du vide. Si l’aménagement du temps libre et des loisirs est bien l’un des résultats du procès de personnalisation qu’il décrit, sans doute faut-il s’entendre sur la liberté dont il s’agit.

Le stock en horreur

Voilà donc une société qui nous intime l’ordre de ne jamais arrêter, qui traque le moindre vide dans nos agendas, qui, constamment, nous invite au remplissage. En appelle-t-elle pour autant à l’accumulation et au stockage, à l’encombrement de l’espace par nos productions et acquisitions, par notre histoire et par des manifestations tangibles de notre existence ? Certainement pas ! Elle exprime au contraire largement son exécration de tout cela. Nous vivons à l’ère des agiles, individus et organisations, de ceux qui, ayant su se libérer de toute attache, de toute pesanteur, de toute possession, peuvent voguer librement où le vent les porte et saisir toutes les opportunités se présentant à eux. Nous vivons l’ère du zéro stock.

Les individus agiles sont bien entendu des « grands » de Boltanski et Chiapello (1999), qui se caractérisent par leur abandon de tout ce qui pourrait entraver leur liberté de mouvement. Mais, à leur suite, nous sommes tous invités à nous débarrasser des possessions superflues. Cesser de consommer ? Surement pas, mais devenir boulimiques d’immatériel, abonnements à des streamings culturels (vidéos, musique, livres, nouvelles, etc.), voyages, prothèses nomades constamment remplacées sitôt que sort une 6G ou un écran de meilleure définition. Dériver léger n’empêche pas d’être dépensier. Ainsi les « nomades numériques » sont-ils des modèles de cette dématérialisation performante : avec un ordinateur et une connexion internet, ils travaillent n’importe où (et n’importe quand). Ne possédant rien qui les fasse tenir en place, ils vont où ils veulent, où ils seront plus efficaces, plus rentables, plus affutés.

De la même manière, les entreprises, converties au just in time et au zéro stock, ont renoncé aux lourdeurs du capitalisme d’antan. Ramassées sur leur core business, débarrassées de toute accumulation, elles se veulent également agiles, capables de répondre dans l’instant aux sollicitations du marché (Bauman, 2000). C’est l’avènement d’un capitalisme léger dans lequel plus rien n’est immobilisé, ne prend de place, n’encombre. Mais de quoi notre espace peut-il être fait, dès lors qu’on a abattu les murs, qu’ont disparu les entrepôts, que se sont évanouis les points de fixation ?

Un espace réticulaire

Le mouvement décrit ici est lié à une évolution des représentations sociales de l’espace qui correspond à celle de la construction sociale du temps que nous venons de décrire (Mincke et Kaufmann, 2017 ; Mincke et Montulet, 2019). C’est bien la manière dont nous considérons collectivement ce qu’est l’espace et dont nous concevons sa structuration qui est visée ici.

Longtemps, nous avons vu l’espace comme une étendue informe qui devait être structurée par le tracé de frontières. C’est ainsi que la surface du globe a été transformée en une multitude de territoires, notamment nationaux, séparés par des frontières. Mais les espaces sociaux, conceptuels, religieux ou imaginaires étaient pensés de semblable manière. Ainsi les disciplines scientifiques veillaient à leur stricte clôture sur elles-mêmes, les sexes étaient séparés par des limites qu’on voulait intangibles et claires, les familles étaient distinguées par des règles draconiennes prévenant leur interpénétration, les fonctions au sein des organigrammes des administrations et des usines étaient strictement séparées, etc. Les mouvements étaient certes possibles, la plupart du temps, mais ils impliquaient le franchissement de frontières : examens d’accession, mariage, demande de visa, promotions étaient quelques-unes des épreuves imposées aux candidats à la mobilité. Dans ce contexte, les territoires étaient conçus comme des contenants, pleins d’entités similaires, et faisaient l’objet de stratégies d’occupation, de mise en valeur et de défense.

Or, il se fait que nous nous sommes progressivement désintéressés des limites et frontières, ce qui implique que nous les voyons moins, mais aussi que nous nous soucions moins d’en tracer de nouvelles ou de défendre celles qui existent déjà. Plus encore, dans d’innombrables situations, ces limites rigides nous apparaissent comme problématiques, contreproductives et artificielles. Ce changement ne concerne pas uniquement la mondialisation et son cortège de remises en cause des frontières étatiques et de l’autorité des États qui y est liée. Les cadres, qui enserraient des objets, des concepts, des gens, des activités — qui en étaient pleins — s’évanouissent. Ce n’est pas que l’espace se vide à proprement parler, c’est qu’il est vu autrement. Certes, les entrepôts des entreprises se sont vidés puisqu’elles ont cessé d’accumuler du stock, mais elles s’en sont défait pour se replier sur des espaces plus réduits et plus ouverts (Bauman, 2000). Ceux-ci sont du reste ouverts sur le ballet des matières premières, des produits semi-finis, des pièces sous-traitées à d’autres entreprises, des consultants extérieurs, des responsables d’audits dans le cadre de processus de certification, etc. Le mur de l’entreprise qui, autrefois, la séparait du monde et, ce faisant, garantissait son existence, ce mur s’est estompé et, en même temps que lui, mille autres frontières. De fait, les familles recomposées s’affranchissent largement de frontières strictes, les distinctions de genres et de sexe se trouvent à tout le moins relativisées, ainsi que le cortège de limites qui en dépendaient et structuraient le monde du travail, les espaces publics et domestiques, les registres d’habillement, de comportement et d’activités, l’interdisciplinarité est partout à l’honneur, les organigrammes cèdent face au management par projet, l’enseignement se fait participatif, etc.

Faut-il en déduire que ce relâchement de l’emprise des frontières libère radicalement l’espace et le laisse vide ? Il le serait si nous continuions à le voir avec le regard qui prévalait il y a encore cinquante ans, lorsqu’il fallait occuper un territoire, en prendre physiquement possession, le marquer de sa trace, le remplir pour le faire nôtre. Mais aujourd’hui, cette logique n’a plus guère de sens. Seules comptent encore l’accessibilité et la possibilité d’atteindre les ressources que nous convoitons, d’échanger avec les entités qui nous sont utiles pour mener à bien nos projets. Bref, l’espace se structure aujourd’hui au travers de la figure du réseau. Dans ce cadre, il n’est plus vu comme un contenant, mais comme un espace de flux. En tant que tel, il n’a d’autre signification que d’être ce que l’on traverse pour permettre la communication entre des nœuds du réseau. La large dématérialisation des communications, la progression des modes de communication électroniques et de la portabilité des appareils qui les rendent possibles, le développement de modes de déplacement rapides et abordables contribuent à faire de l’espace, non plus un réceptacle occupé de manière stable par des entités, mais une dimension à traverser, un espace de flux, tout entier empli de circulations.

Aujourd’hui, alors qu’une pandémie4, des embouteillages quasi permanents, des impératifs environnementaux toujours plus pressants, l’encombrement de nos autoroutes de l’information ou encore l’éparpillement géographique croissant de nos lieux d’approvisionnement (en données, culture, marchandises, matières premières, contacts sociaux, etc.) pèsent très fortement sur notre capacité à nous affranchir de l’espace pour entretenir un réseau fluide, il apparait de plus en plus clairement que notre système subit des tensions qui en menacent la viabilité. Il en va de même des espaces non matériels, tant il apparait clairement que la circulation sans entrave d’un marché à l’autre, d’un emploi à l’autre (et d’un poste de travail à l’autre), d’un contexte intime à l’autre (puisque, dans cette vision, il devient difficile de maintenir le terme de famille), d’un engagement politique ou philosophique à l’autre ou encore d’un genre à l’autre, génère un ensemble de frictions, de couts qui menacent d’épuisement les individus et organisations. Sans trop s’avancer, on peut affirmer que notre rapport à l’espace fait chaque jour la preuve de son caractère intenable, essentiellement en ce qu’il est fondé sur l’idéal d’un espace superfluide et sur l’illusion que la superfluidité est un objectif raisonnable.

Bref, notre espace contemporain est terriblement encombré, mais de rien qui soit appelé à demeurer. Il est plein de flux, c’est-à-dire en permanence accaparé, sans que l’on puisse identifier d’éléments appelés à rester sur place, si ce ne sont les infrastructures permettant sa traversée : routes, voies de chemin de fer, antennes-relais, aéroports ou nœuds multimodaux.

Il faut évidemment nuancer ce propos : nous continuons de posséder des maisons et d’accumuler des objets, même si cela contrevient à l’idéal mobilitaire. De la sorte, nous entravons nous-mêmes le mouvement perpétuel que l’on attend de nous, soit parce que nous ne pouvons faire autrement, soit parce que nous y résistons activement ou passivement.

Le vide et le plein, un apparent paradoxe

Le paradoxe que nous pointions en début de texte s’avère n’être qu’apparent. Nous, êtres humains et organisations, sommes en effet à la fois enjoints de remplir nos agendas et de vider nos valises, de n’avoir de cesser de tourner dans notre roue de hamster et de nous libérer de toute pesanteur découlant de l’accumulation de biens. C’est bien pour pouvoir passer avec agilité d’une activité à l’autre, pour pouvoir accepter tout projet qui se présente, pour pouvoir nous adapter dans l’instant aux changements de notre environnement qu’il nous est demandé de nous alléger. Mais il s’agit en fin de compte moins de vider l’espace que d’en changer la signification, et donc le contenu. Autrefois empli jusqu’à la saturation de populations, de biens, de symboles, de patrimoine, d’outils œuvrant à son occupation effective, l’espace n’est désormais plus que ce qui sépare les nœuds de nos réseaux, une dimension à traverser en interagissant le moins possible avec elle, afin de ne pas être freinée par elle, un ensemble de « non-lieux » ne valant que comme espaces dédiés aux flux.

La peur du vide de nos sociétés débouche ainsi sur une frénésie d’activités, sur le rêve d’un temps sans coutures, qui n’offrirait ni pause ni recoin propice à la procrastination, et sur la mise en place d’un espace au service de cette constance, un espace vide d’obstacles, mais plein de flux. Se pose dès lors une question simple : où abriter nos matérialités intimes et personnelles dans un tel monde ? Où pourrions-nous ménager un vide temporel que nous serions susceptibles d’occuper nous-mêmes, seuls, sans être agressés par les sollicitations du monde ? Où pourrions-nous établir un havre spatial qui recueillerait notre corps, mais aussi les objets dans lesquels nous aimons à nous incarner et dont la perte nous fait souffrir ? Quels espaces sociaux pourrions-nous investir de nos limites, de nos permanences, de nos intangibles, de ces constantes qui nous donnent l’impression d’être plus qu’un fétu de paille sur le courant ? Quel vide trouver que nous serions susceptibles d’habiter, nous qui ne sommes ni capables d’une constante activité ni réductibles à des flux ?

Bibliographie
  1. Ces travaux ont fait l’objet d’une publication complète sous la forme d’un ouvrage (Mincke et Montulet, 2019).
  2. Le terme « synopticon » est proposé par Mathiesen, cité par Daems (2020, 9), pour décrire le regard de tous sur chacun, par opposition au « panopticon » qui consistait en l’organisation du regard de surveillants attitrés sur des surveillés, identifiés comme tels et conscients du regard qui pesait potentiellement sur eux en permanence.
  3. On renverra à cet égard à la consternante affiche publiée par l’agence Pôle Emploi de Compiègne Margny, sous le titre de « La journée type d’un demandeur d’emploi efficace », qui tente d’expliquer aux chômeurs comment employer leur journée plutôt que de gâcher leur temps à ne rien faire (Le Clerc, 2017).
  4. À propos de ce point spécifique, voyez l’article que nous avons consacré aux rapports entre la pandémie et nos pratiques de mobilité (Mincke, 2020a).

Christophe Mincke


Auteur

Christophe Mincke est directeur du département de criminologie de l’Institut national de criminalistique et de criminologie et professeur à l'UCLouvain - Saint-Louis Bruxelles. Il a étudié le droit et la sociologie et s’est intéressé, à titre scientifique, au ministère public, à la médiation pénale et, aujourd’hui, à la mobilité et à ses rapports avec la prison. Au travers de ses travaux récents, il interroge notre rapport collectif au changement et la frénésie de notre époque. Membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle.
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