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Plagiat étudiant à l’université, pour une approche en nuances de gris

Numéro 07/8 Juillet-Août 2013 par Renaud Maes

juillet 2013

Le pla­giat étu­diant serait-il un fléau de l’époque ? Au regard de l’importance que le sujet a prise dans les médias, le diag­nos­tic s’impose. À y regar­der de plus près, il convient de le nuan­cer. Les logi­ciels servent en réa­li­té de filtre social puisqu’ils ne détectent que les pla­giaires les plus mal­adroits, ceux qui ne peuvent s’offrir un « nègre aca­dé­mique ». Au-delà, quel est le sens du pla­giat ? Un sur­vol his­to­rique montre que toutes les époques n’ont pas consi­dé­ré la copie de la même manière. Le recours au pla­giat n’est peut-être pas éton­nant dès lors qu’à l’université le plai­sir d’apprendre est délais­sé au pro­fit du pres­tige d’accéder à une posi­tion. Plus fon­da­men­ta­le­ment, la répres­sion du pla­giat pro­tège le mar­ché de la pro­duc­tion intel­lec­tuelle et témoigne d’une muta­tion du métier de pro­fes­seur. Sur­char­gés, les ensei­gnants ne peuvent plus assu­rer un véri­table enca­dre­ment des étu­diants, seul remède pos­sible au pla­giat. La ruine de l’université n’est-elle pas le véri­table mal ?

Depuis quelques années, les uni­ver­si­tés euro­péennes se pré­oc­cupent lar­ge­ment de cette ques­tion, abon­dam­ment com­men­tée dans les médias — rien qu’en juin 2013, près d’une dizaine d’articles y furent consa­crés dans les quo­ti­diens belges, dans la fou­lée des « déchéances de titre » de doc­teurs convain­cus de fraude.

Si l’on en croit cer­tains res­pon­sables uni­ver­si­taires inter­ro­gés, l’«ampleur crois­sante du phé­no­mène1 » implique qu’il faille prendre des mesures. Les tra­vaux récents de socio­logues et éco­no­mistes amé­ri­cains, « experts » du phé­no­mène, « estiment entre un quart et un tiers la pro­por­tion d’étudiants ayant pro­duit un tra­vail repre­nant quelques phrases sur inter­net sans en four­nir la source » (Gui­bert et Michaut, 2011).

La cause sou­vent poin­tée de ce phé­no­mène est en effet inter­net, comme le résume Fran­çoise Docq, conseillère péda­go­gique de l’université de Lou­vain, « ce sont les moyens tech­no­lo­giques actuels, comme inter­net, qui donnent l’impression à l’étudiant que tout ce qui se trouve sur la Toile peut être libre­ment uti­li­sé, de la même manière qu’on s’échange des pho­tos ou des vidéos. » La réponse ins­ti­tu­tion­nelle est connue : l’introduction des logi­ciels de détec­tion, l’inscription de pro­cé­dures internes spé­ci­fiques visant à « lut­ter contre le pla­giat » et des cam­pagnes de « sensibilisation ».

Pour autant, une ques­tion fon­da­men­tale est rare­ment trai­tée par les pro­mo­teurs de la croi­sade contre le pla­giat : « Quel sens le pla­giat a‑t-il dans l’université d’aujourd’hui ? » Peut-être fau­drait-il com­men­cer par cette ques­tion pour mieux com­prendre ce soi-disant « mal de l’époque ».

Le plagiat comme pratique légitime

Le pla­giat n’est pas une pra­tique anec­do­tique dans l’histoire lit­té­raire et scien­ti­fique, et les atti­tudes envers lui ont évi­dem­ment varié en fonc­tion des lieux et des époques. Il sort du cadre de cet article de pro­po­ser une his­toire du pla­giat — cepen­dant, le lec­teur en quête de quelques élé­ments his­to­riques pour­ra les trou­ver dans l’un des ouvrages de réfé­rence, en l’occurrence Du pla­giat, de Hélène Mau­rel-Indart (2011).

Nous nous bor­ne­rons ici à sou­li­gner que, du XVe au début du XVIIIe siècle, le pla­giat est une cou­tume aus­si nor­male que savante. Ain­si, Mon­taigne ne se cache pas d’effectuer des emprunts : il écrit d’ailleurs dans ses Essais, « par­mi tant d’emprunts je suis bien aise d’en pou­voir des­ro­ber quelqu’un, les des­gui­sant et dif­for­mant à nou­veau ser­vice ». Dans un contexte où la « com­mu­nau­té des let­trés » est évi­dem­ment extrê­me­ment res­treinte, le fait de citer un auteur antique sans user de guille­mets consti­tue un « appel du coude », une sorte de signe de com­pli­ci­té intel­lec­tuelle de l’auteur au lec­teur. Molière reco­pie fidè­le­ment des tirades de tra­duc­tion fran­çaise de La Mar­mite, de Plaute, dans son Avare. Cette cou­tume vaut éga­le­ment pour les réfé­rences aux auteurs étran­gers : Cor­neille trouve dans la pièce Las Moce­dades del Cid (1618), de l’Espagnol Guillén de Cas­tro, l’inspiration du Cid (1637), et « importe » outre le thème, quelques tirades.

Alors qu’il com­mence à faire débat, le pla­giat est jus­ti­fié par cer­tains ency­clo­pé­distes et, en par­ti­cu­lier, par un des proches de Vol­taire, Jean-Fran­çois Mar­mon­tel, au nom du pro­grès des idées — une concep­tion s’inscrivant évi­dem­ment dans l’esprit des Lumières fran­çaises. En 1787, dans ses Élé­ments de lit­té­ra­ture — qui prennent la forme d’un dic­tion­naire — à l’entrée « Imi­ta­teur » et dis­tin­guant la « copie » de l’«imitation », il octroie le droit aux écri­vains de s’inspirer libre­ment d’autres auteurs, indi­quant cepen­dant une condi­tion, à savoir « ne jamais emprun­ter dans un auteur de la même langue, à moins de faire mieux que lui ». Dans la sec­tion « Pla­giat », il sug­gère qu’un pla­giaire doué serait le véri­table pro­prié­taire de l’idée ou du mor­ceau de texte qu’il a pla­gié : « À plus forte rai­son dans les ouvrages d’esprit, si celui qui a eu quelque pen­sée heu­reuse et nou­velle n’a pas su la rendre, ou l’a lais­sée ense­ve­lie dans un ouvrage obs­cur et mépri­sé ; c’est un bien per­du, enfoui ; c’est la perle dans le fumier et qui attend un lapi­daire : celui qui sait l’en tirer et la mettre en œuvre, ne fait tort à per­sonne : l’inventeur mal­adroit n’était pas digne de l’avoir trou­vée ; elle appar­tient […] à qui sait le mieux l’employer. »

Opé­rons un bond dans le temps vers le milieu des années 1960 pour trou­ver une autre jus­ti­fi­ca­tion du pla­giat : repre­nant Lau­tréa­mont, l’Inter­na­tio­nale let­triste, ancêtre de l’Inter­na­tio­nale situa­tion­niste, pro­po­sait la pra­tique du détour­ne­ment, sys­té­ma­ti­sa­tion du pla­giat (Mar­co­li­ni, 2012). Guy Debord pro­po­se­ra ensuite dans sa Socié­té du spec­tacle, l’idée que le pla­giat est un fon­de­ment de l’avènement du « com­mu­nisme lit­té­raire », car il par­ti­cipe d’une mise en com­mun des savoirs per­met­tant l’extension uni­ver­selle de la com­mu­nau­té des let­trés. Si l’on suit Debord, parce qu’il valo­ri­se­rait l’œuvre et non l’auteur, le pla­giat per­met­trait d’éviter les luttes d’égo dans la créa­tion intel­lec­tuelle pour peu qu’il soit uni­ver­sel­le­ment pra­ti­qué. Bien sûr, cette pra­tique n’étant pas uni­ver­selle, le pla­giat s’effectue sou­vent pré­ci­sé­ment pour ser­vir l’exaltation d’un « Moi intel­lec­tuel », comme le sou­ligne d’ailleurs Hélène Mau­rel-Indart dans sa typo­lo­gie des plagiaires.

Cepen­dant, le fait de consi­dé­rer le pla­giat comme une fraude inex­cu­sable néces­site un débat par­mi les intel­lec­tuels. Ce débat semble d’autant plus essen­tiel que tous les cher­cheurs aujourd’hui pra­tiquent sys­té­ma­ti­que­ment, d’une cer­taine façon, le pla­giat scien­ti­fique : nous n’avons pas l’habitude, chaque fois que nous uti­li­sons une inté­grale, de citer les tra­vaux fon­da­teurs de Leib­niz ou ceux, plus récents, de Rie­mann ; nous ne citons pas l’hexis de Pla­ton chaque fois que nous fai­sons réfé­rence à l’habi­tus ; etc. Les cher­cheurs consi­dèrent que ces tra­vaux sont quelque part « un savoir com­mun ». Mais qu’est-ce qui défi­nit cette démar­ca­tion entre savoir com­mun et savoir pro­prié­taire, si ce ne sont des cou­tumes scien­ti­fiques ? On per­çoit que le pla­giat est avant tout une ques­tion de norme cultu­relle et que, comme toute norme, elle pos­sède une tes­si­ture, c’est-à-dire qu’il existe une marge d’appréciation. Ain­si, le pla­giat ne peut être appré­hen­dé dans une lec­ture mani­chéenne : la seule approche fai­sant sens est celle qui s’opère en « nuances de gris ».

Ce que la machine laisse dans l’ombre

On l’a dit, les uni­ver­si­tés ont de plus en plus recours aux logi­ciels de détec­tion du pla­giat. Le pro­blème est qu’un tel logi­ciel donne bien trop faci­le­ment l’illusion qu’il existe un moyen de « tran­cher » uni­vo­que­ment les cas de fraudes. Par la « clar­té » sup­po­sée du ver­dict (impla­cable) d’un logi­ciel, on arri­ve­rait à dis­tin­guer cou­pable et inno­cent — demeurent cepen­dant quelques dis­cus­sions sur l’intention de fraude, nous y revien­drons. Comme tout mode de régu­la­tion des fraudes, il me semble qu’il faut inter­ro­ger ce que la « cla­ri­fi­ca­tion qu’il apporte » laisse dans l’ombre : quelles sont les limites intrin­sèques de la machine de détection ?

L’une des réponses tient dans l’existence des « nègres aca­dé­miques ». Récem­ment, un jour­na­liste du Vif s’inquiétait de leur exis­tence2, mais un vice-rec­teur eut très vite à cœur de lui répondre qu’il s’agissait d’un phé­no­mène « extrê­me­ment rare » et aisé­ment détec­table par un ensei­gnant. En réa­li­té, il faut là aus­si avan­cer avec pru­dence. D’une part, il n’existe pas à ma connais­sance la moindre étude sérieuse sur les offres de ser­vice des nègres aca­dé­miques. D’autre part, tout uni­ver­si­taire le sait : tout au long de l’année, les pan­neaux d’affichage des ins­ti­tu­tions regorgent de petites annonces offrant une « aide à l’écriture de mémoires et tra­vaux » moyen­nant rétri­bu­tion. Où ter­mine l’aide et com­mence la pres­ta­tion inté­grale ? Il suf­fit par ailleurs d’user de Google pour trou­ver une offre impres­sion­nante de sites pro­po­sant d’acheter des tra­vaux d’étude, depuis des solu­tions « stan­dar­di­sées » peu oné­reuses jusqu’à des ser­vices « sur mesure » pou­vant atteindre des sommes supé­rieures au mil­lier d’euros.

Dans le cadre de tra­vaux visant à com­prendre le « vécu uni­ver­si­taire » des étu­diants issus des classes les plus aisées, j’ai été ame­né à inter­ro­ger quelques nègres aca­dé­miques — quatre au total, sur près d’une dizaine contac­tée. À côté de quelques étu­diants « ama­teurs » qui gagnent un peu d’argent en ven­dant des tra­vaux à leurs cama­rades, j’ai décou­vert l’existence d’un véri­table « métier » de « pres­ta­tion pour tiers ». Ain­si, outre des cri­tères pré­cis de dif­fé­ren­cia­tion des tarifs, pre­nant en compte le nombre de pages, les délais de livrai­son, le thème, la filière, la cote finale espé­rée, les quatre « nègres » m’ont indi­qué qu’ils offrent un coa­ching à leur client per­met­tant de résis­ter à une défense orale. Xavier (pré­nom d’emprunt) m’a ain­si indiqué :

« Dans le cas d’un mémoire, je peux aus­si entrai­ner, tu vois, comme à un mur­der board. Le but c’est que la défense de mémoire se passe bien, parce que par­fois le gars, il est là, il ne com­prend rien à ce que j’ai écrit. Alors le jury le défonce. Ou alors, je peux aus­si, par exemple, garan­tir que ça passe le logi­ciel de détec­tion. C’est mar­rant, j’ai un abon­ne­ment aux mêmes logi­ciels que les unifs, et donc c’est pra­tique. Un autre truc que je fais, c’est aus­si pro­po­ser une ces­sion de droits, avec un contrat et tout. Par­fois ça ras­sure les parents, ça leur donne l’impression que puisque c’est comme légal, c’est moral. »

Yves, doc­teur en mathé­ma­tiques, m’a don­né une des­crip­tion tout aus­si pré­cise de ses pres­ta­tions, ajou­tant quelques remarques cruelles sur les com­pé­tences en sta­tis­tiques de cer­tains uni­ver­si­taires : « Ma spé­cia­li­té, ce sont les sta­tis­tiques. Sou­vent, les étu­diants sont inca­pables de le faire, donc ils sous-traitent. En fait, c’est tout à fait légal et tout. Rien ne l’interdit for­mel­le­ment. Le gros du tra­vail de mémoire ce n’est pas les stats, c’est plu­tôt l’emballage. Par­fois, j’achète aus­si des don­nées en ligne, et je fais tout le trai­te­ment […]. Mais dans tous les cas, je fais un contrat de plu­sieurs pages, avec la ques­tion de la pro­prié­té intel­lec­tuelle, la ges­tion des risques et tout. J’ai même une clause qui dit que si la fraude est détec­tée, je rem­bourse. […] Mais ça n’arrive pas, parce que bon je dis ça, mais c’est parce que c’est ano­nyme ton truc, mais donc les profs de socio et de psy­cho sont sou­vent pas capables de faire les stats qu’ils demandent à leurs étu­diants. Bon, quand on fait un tra­vail pour un éco­no­miste ou quoi, là c’est plus dur. Mais du coup, le chal­lenge est bien. »

On constate que dans ce cas, le nègre aca­dé­mique per­çoit par­fai­te­ment les limites du sys­tème — en ce com­pris du logi­ciel de détec­tion — et s’en joue com­plè­te­ment. Pour peu qu’il mette les moyens, l’étudiant (ou, plus sou­vent, sa famille) peut ain­si contour­ner inté­gra­le­ment le dis­po­si­tif que l’institution met en place pour lut­ter contre la fraude. Il me semble que dans un tel contexte, le fait de s’inquiéter lar­ge­ment du stu­pide « copier-col­ler » tout en mini­mi­sant le recours à un pres­ta­taire externe, revient à ouvrir une chasse qui tou­che­ra les seuls frau­deurs qui n’ont pas les codes néces­saires pour contour­ner la détec­tion. De la sorte, on tou­che­ra les étu­diants qui ne sont pas suf­fi­sam­ment habi­tués aux cou­tumes uni­ver­si­taires, c’est-à-dire ceux dont le capi­tal cultu­rel est le plus faible. Le logi­ciel de détec­tion du pla­giat peut dans ce cadre deve­nir un véri­table filtre social.

Un autre point mérite atten­tion : les étu­diants qui font appel à des nègres jus­ti­fient ce recours sur un mode badin, indi­quant qu’ils « font ce qu’ils ont à faire » pour obte­nir un diplôme. Les nègres eux-mêmes rela­ti­visent très clai­re­ment la gra­vi­té de la fraude dont ils se font exé­cu­tants, sou­li­gnant le carac­tère selon eux banal du recours à leurs ser­vices. Dans un contexte où les ins­ti­tu­tions uni­ver­si­taires ont de plus en plus ten­dance à consi­dé­rer les étu­diants comme des consom­ma­teurs et mettent de plus en plus l’emphase sur le diplôme (via notam­ment la mise en spec­tacle crois­sante des céré­mo­nies de diplo­ma­tion), il me semble qu’il ne faut pas s’étonner d’une cer­taine « bana­li­sa­tion » de cer­taines formes de fraude, à tout le moins par­mi les étu­diants qui conçoivent le plus le par­cours à l’université comme une forme de « shop­ping ». À mesure que, dans nombre de dis­cours d’autorités aca­dé­miques, l’intérêt épis­té­mique intrin­sèque des études est visi­ble­ment délais­sé au pro­fit de l’utilité sociale du diplôme, sym­bole de l’appartenance à une élite, à mesure que se sub­sti­tue au plai­sir d’apprendre, cher à Sterne, le pres­tige d’accéder à une posi­tion, l’université vide elle-même de sens les pra­tiques uni­ver­si­taires et rend par là d’autant plus « légi­time » le recours à la fraude.

Le mal de l’époque ?

En l’absence de don­nées fiables, il me semble qu’il faut évi­ter de tom­ber dans le piège qui consiste à se faire lau­da­tor tem­po­ris acti : rien ne prouve sérieu­se­ment que la fraude étu­diante prenne aujourd’hui une dimen­sion plus impor­tante qu’hier — on se réfè­re­ra notam­ment à une utile mise au point his­to­rique sur le pla­giat due à Sue Car­ter Simons (1999), qui a étu­dié les consignes don­nées aux étu­diants uni­ver­si­taires amé­ri­cains depuis le milieu du XIXe siècle. Une forme de nègres aca­dé­miques exis­tait déjà à cette époque : par exemple, comme en témoignent cer­taines pho­to­gra­phies de biblio­thèques bruxel­loises à par­tir de 1870, nombre de femmes d’étudiants ser­vaient de « petites mains » jamais cré­di­tées dans les tra­vaux. Sans doute que les formes de la fraude ont chan­gé, mais quant à un chan­ge­ment de son ampleur, elle reste à démontrer.

Je vou­drais à ce stade rap­pe­ler la réac­tion de Michel Fou­cault au sujet des pla­giats de Jacques Atta­li dans His­toire du temps. Il répon­dait ain­si à un jour­na­liste, en jan­vier 1983 : « Moi, je donne des cours toutes les semaines dans un éta­blis­se­ment public. Il est inévi­table qu’ils cir­culent. C’est tout ce que j’ai à dire. » Et d’ajouter, quelques semaines plus tard : « Vous savez, on voit tout de suite la dif­fé­rence entre ceux qui ont écrit entre deux avions et ceux qui ont été se salir les mains. »

Cette rela­tive indif­fé­rence semble aujourd’hui fort éton­nante. Pour­tant, comme le sou­ligne Fou­cault, il y a quelque chose de logique à ce que des cours publics don­nés dans une ins­ti­tu­tion publique puissent cir­cu­ler. Et il fait confiance aux intel­lec­tuels pour démas­quer les faus­saires à la lec­ture de leurs textes. Il me semble qu’il y a là la cris­tal­li­sa­tion de deux élé­ments qui ont sans doute fort évo­lué depuis le début des années 1980 : le sta­tut public de la connais­sance et la pos­si­bi­li­té pour un uni­ver­si­taire d’avoir le temps de la lec­ture.

Je sou­met­trai donc à l’examen deux thèses conver­gentes : thèse n°1, la pro­li­fé­ra­tion des tech­niques de détec­tion s’inscrit dans une volon­té crois­sante de pro­té­ger la pro­prié­té intel­lec­tuelle de l’institution, deve­nue source de reve­nus (notam­ment via les licences et bre­vets); thèse n°2, le recours ins­ti­tu­tion­nel à des solu­tions logi­cielles pro­cède d’une muta­tion du métier de pro­fes­seur d’université.

Quant à la thèse n°1 et comme le sou­ligne Debo­rah Albert dans son livre Intel­lec­tual Pro­per­ty in the Infor­ma­tion Age, la notion de pro­prié­té intel­lec­tuelle peut être appré­hen­dée comme une exten­sion du copy­right tel qu’il est appa­ru à la fin du XVIIIe siècle, pour répondre à une situa­tion où l’image d’Épinal d’un auteur génial tra­vaillant seul sur son opus se voit dépas­sée par la consti­tu­tion d’équipes qui pro­duisent col­lé­gia­le­ment des connais­sances et dans le but de don­ner à l’État des outils de régu­la­tion de cette pro­duc­tion col­lec­tive. Mais cette exten­sion a per­mis éga­le­ment l’ouverture d’une exten­sion du mar­ché de la pro­duc­tion intel­lec­tuelle. À la suite de la baisse géné­rale du finan­ce­ment des uni­ver­si­tés à cause de la mon­tée en puis­sance des doc­trines néo­con­ser­va­trices en Europe et aux États-Unis durant les années 1980, celles-ci ont vu dans l’ouverture de ce nou­veau mar­ché un filon pour contre­ba­lan­cer ces pertes finan­cières. Toutes les uni­ver­si­tés euro­péennes et amé­ri­caines se sont alors lan­cées à corps per­du dans la « valo­ri­sa­tion de la pro­prié­té intel­lec­tuelle », dépo­sant nombre de bre­vets dans une course effré­née, par­ti­ci­pant à la pri­va­ti­sa­tion de pans entiers de ce qui consti­tuait un « savoir com­mun » scientifique.

De ce point de vue, il convient de rele­ver que les sys­tèmes de licences pro­prié­taires sont par­fois défen­dus au nom de la pro­tec­tion des « cher­cheurs les plus faibles », qui n’ont pas for­cé­ment accès aux plus grandes revues : la licence leur per­met­trait de pré­ve­nir l’usurpation de leurs résul­tats. La réa­li­té obser­vable est plu­tôt l’inverse : les couts de dépôt d’une licence étant sou­vent pro­hi­bi­tifs pour les cher­cheurs les « plus faibles », cer­taines grandes ins­ti­tu­tions ont inci­té leurs équipes à piller les résul­tats de leurs col­lègues les plus désar­gen­tés issus d’universités moins pres­ti­gieuses (Turk, 2000).

Dans ce cadre, toutes les cam­pagnes de lutte contre le pla­giat étu­diant ont en com­mun de com­por­ter des réfé­rences expli­cites à la notion de droit d’auteur et de pro­prié­té intel­lec­tuelle. Du « pla­gier, c’est piller ! » d’un pros­pec­tus de l’ULg rap­pe­lant la for­mule « le pho­to­co­pillage tue le livre », aux for­ma­tions des­ti­nées aux cher­cheurs-doc­to­rants de l’ULB sur la « ges­tion de la pro­prié­té intel­lec­tuelle » pou­vant comp­ter dans le cadre de la for­ma­tion doc­to­rale, il y a là une même trame logique, une même repré­sen­ta­tion col­lec­tive de la per­ti­nence d’une pri­va­ti­sa­tion des connais­sances. Cepen­dant, cette pri­va­ti­sa­tion — sur­tout lorsqu’elle s’est accom­pa­gnée de par­te­na­riats avec ce qu’Isabelle Sten­gers appelle les « alliés entre­pre­nants » — a d’ores et déjà com­men­cé à mar­quer ses effets per­vers en rédui­sant la liber­té des cher­cheurs. De plus, comme l’ont mon­tré notam­ment les tra­vaux de l’économiste key­né­sien Eric Mas­kin (prix Nobel 2007), le dépôt de bre­vets et de licences a pour effet de limi­ter l’innovation ! Comme le résume un autre prix Nobel, mais de chi­mie celui-là, John Charles Pola­nyi (1999), la mis­sion cen­trale de l’université est le « ser­vice du savoir », or « consi­dé­rer le savoir comme une pro­prié­té intel­lec­tuelle et, pire encore, comme un bien com­mer­cia­li­sable, c’est le trahir ».

En ce qui concerne la thèse n°2, il me paraît en effet essen­tiel de sou­li­gner que le recours aux logi­ciels de détec­tion de pla­giat s’inscrit dans une évo­lu­tion glo­bale cohé­rente : avec le recours aux ques­tion­naires à choix mul­tiples (QCM) avec cor­rec­teur optique auto­ma­tique et l’usage accru du « pod­cast » comme alter­na­tive aux cours dans un audi­toire sur­peu­plé, il s’avère une forme de pal­lia­tif à une sur­charge du nombre d’étudiants.

Cette sur­charge est logique dans un sys­tème uni­ver­si­taire dont le finan­ce­ment par étu­diant a chu­té de près de 30% sur les vingt-cinq der­nières années, chute indui­sant inexo­ra­ble­ment une baisse du taux d’encadrement et donc de la dis­po­ni­bi­li­té des pro­fes­seurs. Rares sont ceux, sur­tout dans les dis­ci­plines des sciences sociales et humaines, qui ont encore le temps d’offrir un véri­table accom­pa­gne­ment des tra­vaux. Or un tel accom­pa­gne­ment me semble la seule garan­tie véri­table contre le pla­giat, parce qu’il par­ti­cipe d’une trans­mis­sion des codes uni­ver­si­taires et qu’il impose à l’étudiant une forme d’apprentissage par l’exposé de son che­mi­ne­ment dans la confec­tion de ses tra­vaux. On note­ra d’ailleurs que plu­sieurs uni­ver­si­tés conçoivent un tel accom­pa­gne­ment « ren­for­cé » pour des étu­diants qui auraient été « détec­tés comme pla­gieurs », mais dont les ensei­gnants consi­dèrent qu’ils n’auraient pas « inten­tion­nel­le­ment pla­gié»… La dif­fi­cul­té étant dans ce cadre de déter­mi­ner l’intentionnalité du pla­giat, pro­blème qui ne se pose­rait pas si l’accompagnement était effec­tué en amont.

Et si, fina­le­ment, le « mal de l’époque » n’était peut-être pas tel­le­ment le pla­giat étu­diant que la ruine des universités ?

  1. É. Uyt­te­brouck (ULB) inter­viewé dans La Capi­tale du 11 juin 2013 ; Fr.Docq (UCL) inter­viewée par F. Voogt dans Le Soir du 10 juin 2013.
  2. J. Bes­nard, « Étu­diant et “nègre” d’université », Le Vif, 17 juin 2013, p. 48.

Renaud Maes


Auteur

Renaud Maes est docteur en Sciences (Physique, 2010) et docteur en Sciences sociales et politiques (Sciences du Travail, 2014) de l’université libre de Bruxelles (ULB). Il a rejoint le comité de rédaction en 2014 et, après avoir coordonné la rubrique « Le Mois » à partir de 2015, il est devenu rédacteur en chef de {La Revue nouvelle} en novembre 2016. Il est également professeur invité à l’université Saint-Louis (Bruxelles) et à l’ULB, et mène des travaux de recherche portant notamment sur l’action sociale de l’enseignement supérieur, la prostitution, le porno et les comportements sexuels, ainsi que sur le travail du corps. Depuis juillet 2019, il est président du comité belge de la Société civile des auteurs multimédia (Scam.be).