Philosophie communautarienne et retour nécessaire des grands récits
Au nom de la laïcité républicaine, la philosophie communautarienne est souvent assimilée à l’expression d’un communautarisme supposé des « quartiers défavorisés », sans autre forme de procès. Pourtant, ce courant de pensée mérite un examen attentif : parce qu’il propose des outils d’analyse échappant aux courants dominants de la philosophie libérale, il pourrait permettre à une gauche désemparée face au succès des néolibéralismes et au délitement des solidarités notamment ouvrières, de retrouver des moyens d’action et de refaire prise.
Communautarisme ? Communautarien ? Une notion aux contours multiples, utilisée en France dans un débat conflictuel entre les tenants de la laïcité inclusive et ceux de la laïcité dite républicaine. Dans l’espace intellectuel français, le terme « communautarisme » et son adjectif « communautarien » ciblent donc des minorités, les revendications qui s’y formulent et que d’autres stigmatisent. Ce terme (?), ce concept (?) y est lesté d’une signification péjorative et renvoie à des pratiques critiquées comme socio-ethno-centristes, avec un repli dans l’entre-soi affinitaire. Alourdissant le dossier à charge, certains verraient dans cet ensemble flou une prétention à caractère totalitaire visant à contrôler les opinions et les comportements de ses membres. Plus encore, certains l’utilisent pour critiquer des revendications émanant de minorités accusées de séparatisme, leurs revendications étant qualifiées d’irrationnelles, ces minorités réclamant des privilèges indus et des dérogations à la loi républicaine. Par contre, dans l’espace intellectuel anglo-saxon, le terme « revendications communautaires » est utilisé pour qualifier les revendications légitimes des minorités de genre, des minorités visibles, des premières nations et des minorités sexuelles. Ces noms d’oiseaux, ces jugements flous prêtent à l’amalgame : ainsi la philosophie « communautarienne », courant philosophique pour l’essentiel étasunien, valorise un rapport négocié à nos traditions, courant opposé, pas vraiment front à front, à la philosophie libérale valorisant l’autonomie du sujet qui se crée lui-même en se départant des autorités traditionnelles héritées1. Le pas est vite franchi : sous prétexte de laïcité républicaine sourcilleuse, le « camp » philosophique communautarien, aux contours d’ailleurs fort imprécis, sera assimilé à une rhétorique, voire un bréviaire spirituel légitimant les supposés défenseurs du communautarisme des quartiers défavorisés. Le but de cet article sera atteint s’il persuade les lecteurs de dissocier soigneusement la philosophie dite communautarienne de ce complexe stigmatisant certaines pratiques sociales procédant d’un hypothétique communautarisme. Dans cet article, je me propose d’abord d’esquisser à grands traits le contenu de la philosophie communautarienne, d’indiquer ensuite quelques divergences sensibles qui l’opposent au courant libéral et, enfin, de souligner l’intérêt qu’il y a de l’entendre afin de renforcer les assises motivationnelles du camp progressiste immergé dans les propositions du libéralisme égalitariste mixées problématiquement avec les effets publicitaires de la rhétorique néolibérale.
Ouragan Charley dans le golfe du Mexique : existe-t-il des prix justes et des prix injustes ?
En 2004, l’ouragan Charley dévaste la Floride. Profitant de la situation, certains commerçants et prestataires de service gonflent leurs prix : Un arbre abattu sur la maison ? Quelque 23000 dollars pour la réparation, un sac de glace, 10 dollars au lieu de deux, un petit générateur autonome ? Quelque 2000 dollars au lieu de 250 et des facturations pour des nuits d’hôtel dont le prix est décuplé2. Ces prix furent jugés abusifs, autant à droite qu’à gauche, et déclenchèrent la colère de nombreux habitants, mais plusieurs économistes libéraux ne furent pas de cet avis. Pour eux, la possibilité de hausser les prix selon les lois du marché permet aux entrepreneurs audacieux de concentrer les biens à vendre dans les zones géographiques où ils sont les plus utiles et les plus demandés, en l’occurrence en Floride, et le gaspillage est ainsi limité. D’autres indiquent que des prix très élevés, pratiqués dans ces circonstances tragiques, manifestent le fait que nous vivons dans une société libre : ces prix apparemment exorbitants font plus de bien que de mal en stimulant les producteurs à produire les biens les plus nécessaires. Les demandeurs envoient des signaux opportuns aux producteurs et vendeurs sur les marchés libres. Pourtant, ces prix ne mettent pas en rapport des individus libres et s’apparentent à un commerce du dernier recours, à des échanges désespérés. Des gens ont besoin de ces biens pour sauver leur vie, ce n’est pas un fonctionnement « normal » du marché, les achats s’effectuent sous contrainte. Impossible, selon Sandel, un des grands noms de la philosophie communautarienne, de prétendre, que dans ces circonstances, ce marché prétendument libre accroit le bienêtre de la population et sa liberté. Est-ce que les vendeurs se comportent ici comme des acteurs vertueux ? Nous dirons : ils se comportent d’une manière vicieuse, Sandel ajoute : « une société dans laquelle les gens font de l’argent sur le dos de leurs voisins en période de crise n’est pas une société bonne3 ». L’État, par sa législation, ne doit pas encourager ou laisser proliférer des pratiques cupides et déclarées vicieuses. Ce qu’il est juste de faire ou non dépend de ce que nous estimons bien de faire ou de ne pas faire.
Le mariage des homosexuels et la finalité du mariage
Sandel poursuit sa réflexion avec la question du mariage des homosexuels. D’un côté, il y a ceux qui veulent maintenir une définition stabilisée et traditionnelle du mariage entre personnes de sexes différents et, de l’autre, les défenseurs du mariage homosexuel, pour qui la valeur déterminante dans l’union, c’est l’engagement de toute une vie dans l’amour. Pour Sandel et la philosophie communautarienne, le mariage est une affaire éthique. Chacune des deux options détermine les critères éthiques du vivre ensemble entre deux personnes qui s’engagent. L’une ou l’autre visée éthique sera prolongée de manière conflictuelle dans la sphère politique, qui est chargée d’élaborer des lois encadrant ce qu’est une union baptisée « mariage ». Les critères éthiques de ce qui fait l’essence du mariage, dans cette perspective, sont antérieurs aux règles politiques qui les organisent et lui confèrent un statut. Le rendu de la justice sera fonction de cet antécédent, les décisions qu’elle prendra, les verdicts qu’elle rendra dépendront dès lors des critères émis en amont des règles pratiques de son fonctionnement. Plus encore, si nous laissons nos positions relatives à ce qu’il est bien d’instituer comme mariage au vestiaire, est-il possible, comme le prétendent les libéraux, de mener un débat démocratique de qualité sur ce qu’il est juste de faire ou de ne pas faire dans le vaste domaine du droit conjugal ? Si nous discutons du bienfondé des décisions de justice, nous en viendrons à exhiber des conceptions sur ce qu’il est bon de faire ou de ne pas faire et nous confierons aux juristes la tâche de traduire nos options en règles de droit. La justice, dans cette perspective, se branche en amont, le droit traduit en règles des conceptions stabilisées du bien.
Le noyau de la philosophie communautarienne, les attachements
Il s’agit de savoir « si les principes de justice qui régissent la structure de base de la société peuvent être neutres par rapport aux convictions morales et religieuses, qui sont contradictoires entre elles, adoptées par les citoyens. En d’autres termes, la question essentielle est de savoir s’il peut exister une antériorité du juste par rapport au bien4 ». La personnalité de quelqu’un se découvre autant qu’elle s’invente, des conceptions sur ce qu’il est bien et mal de faire lui ont été transmises par l’autorité parentale et la tradition. La personnalité se construit à partir d’approbations et de reprises critiques vis-à-vis de sa tradition, de ses origines, de ses attachements. On pense ici au merveilleux texte de Tahar Ben Jelloun, La valise invisible : « Tous les migrants de par le monde subissent cette épreuve : ils traversent une frontière le cœur serré, ils entrent dans un pays comme s’ils le faisaient par effraction […] C’est que l’arrachement est une violence en soi ; quitter sa terre, quitter une partie de sa famille, s’arracher, c’est-à-dire extirper les racines et les transporter ailleurs est une opération violente qui ne se fait pas sans douleur. C’est normal car il s’agit d’une nouvelle naissance : naitre à un autre monde, naitre dans un autre monde, passer du connu à l’inconnu ou du moins à un connu flou et non consolidé dans la mémoire. D’où l’excédent de bagages : pour parer à l’angoisse du passage, on passe d’un état à un autre, on se rassure en ramenant avec soi des éléments de culture ; c’est ce que j’appellerai « la valise invisible » car elle contient tout ce qui définit l’être culturel, culture s’entendant ici dans le sens large, c’est-à-dire ce qui constitue l’ontologie identitaire5 ». Si les immigrants, les sans-papiers deviennent des citoyens, doivent-ils laisser leurs attachements dans les vestiaires de l’arène démocratique ? Ils viennent « chez nous » avec leur conception de ce qu’il est bien de faire et ils mettent en œuvre ces conceptions dans l’espace familial. Souvent, ils estiment que la communauté politique devrait être une grande famille, un prolongement éthique de la petite et nous devrions discuter sereinement avec eux sur la problématique extension politique de leurs vertus familiales. Confiner et contraindre leurs conceptions pratiques du vivre ensemble dans l’espace familial, interdire les pratiques de prosélytisme dans l’espace public conduira au rebours de cette société pacifiée et tolérante à laquelle aspirent tous les citoyens. Nous nous méfions des affabulations historicistes dont les résultats pratiques conduisent à l’édification de sociétés totalitaires pratiquant génocides et crimes de masse, mais cette légitime méfiance ne doit pas conduire à assimiler la négociation avec le fonds traditionnel hérité à un bréviaire comportemental pour gardiens de camps.
Ce que la monnaie ne peut acheter
On peut désormais acheter des amis sur Facebook et se développe une économie de l’attention : comment faire pour être remarqué par les autres ? La firme Untelestsuper y veillera pour vous contre monnaie. En Allemagne, rapporte Michea, les agences locales de l’emploi conseillent aux jeunes chômeuses d’aller s’inscrire dans les Eros centers et l’université de Christ Church, en Nouvelle Zélande a mis à son programme en sciences humaines un baccalauréat en sciences de la prostitution. Peut-on tout acheter ? « On apprend qu’il est ainsi possible de s’offrir une chasse au rhinocéros, de compenser l’émission de CO2 produit par son vol Londres-New York par un don en faveur d’un parc éolien mongol6 ». Pour Sandel, il convient de protéger certains objets et certaines relations dans une sphère morale régie par d’autres normes que celles du marché. Il se rapproche clairement de Marx et de ses analyses sur la marchandisation du monde. Sandel estime que certains biens ne s’achètent pas et cette séparation qu’il appelle de ses vœux entre la sphère marchande et la sphère morale constitue une affirmation politique énonçant ce qu’il est bien de faire. En s’attaquant aux nouvelles conquêtes des marchés qui transforment des actions morales en services marchands, Sandel ne relève pas comme principe fondateur de sa critique les dimensions inégalitaires que ces pratiques induisent : certes, les pauvres pour survivre seraient tentés de vendre leurs reins ou leurs enfants, ce à quoi les riches ne sont pas contraints. Mais, au-delà des inégalités générées par les marchés, il y a l’effet socialement corrosif qu’ils développent. Corrompre un bien ou une pratique sociale, c’est les dégrader, ne pas les considérer à leur juste valeur. Quand un membre d’une ONG américaine offre 40 dollars à une Kenyane séropositive pour se faire stériliser, elle traite cette femme comme une machine à faire des enfants endommagés et son appareil reproductif comme un moyen de gagner de l’argent. Si les lois du marché s’appliquent à certains biens, elles le salissent, elles en dégradent la dimension sacrée, elles brisent les normes du vivre ensemble, héritées et transmises par la tradition. Les normes marchandes qui se diffusent sans débat altèrent les principes moraux qui gouvernent notre vie : les sommes mises en jeu par les bookmakers londoniens relatives à la date de la mort de Mandela salissent la sphère du sacré relatif à la vie et à la mort, les parents qui paient leurs enfants pour être polis ou bien travailler à l’école transforment les motivations initiales de leurs enfants en prestations marchandes : corrompre, en latin cum-rumpere, briser avec. Les logiques de marché évincent les valeurs morales et en brisent la composante éducative qui préside à la personnalisation pratique des vertus.
Les jeunes libéraux n’ont que faire d’une conception narrative du soi : Sandel avec Mc Intyre
Sandel aime rappeler la manière dont Mc Intyre, un autre grand philosophe communautarien, problématise l’attitude d’indifférence des jeunes générations frappées d’amnésie historique. Ma vie, indique-t-il, s’insère et prend son sens au sein de récits plus vastes plongeant dans la profondeur de la mémoire historique. Mc Intyre critique « l’individualisme des jeunes générations d’Américains qui disent : je n’ai jamais eu d’esclave ou, encore, de l’Anglais qui dit je n’ai jamais rien fait à l’Irlande, pourquoi revenir sur ces vieilles histoires comme si cela avait un rapport avec “moi” ou du jeune Allemand qui, parce qu’il est né après 1945, pense que ce que les nazis ont fait aux Juifs n’a aucune pertinence morale pour ses relations avec les Juifs aujourd’hui.7 »
En Belgique, nous souffrons d’amnésie historique, souvent renforcée par le parisiano-tropisme de nos médias. Un exemple ? La RTBF radio annonce l’année dernière, lors du journal de 13 heures, un dossier sur la résistance durant la Seconde Guerre mondiale. Je m’en réjouis avec émotion, ma famille ayant été profondément engagée dans la lutte contre l’occupant nazi, histoire familiale tissée de plusieurs drames avec plusieurs parents et proches qui ne sont pas revenus des camps. J’ai grandi, subjugué par plusieurs récits héroïques et je pense que nous avons besoin de ces grands récits pour le formatage de notre construction morale. À ma surprise, le reportage ne mentionnera pas une seule fois la résistance en Belgique, la résistance face à l’occupant nazi semblait donc une affaire exclusivement française.
Mc Intyre partage avec Sandel une conception narrative de la personne. Je suis qui je suis constitué pour partie en tant qu’épisode intermédiaire d’un récit historique, « l’histoire de ma vie est toujours enchâssée dans l’histoire de ces communautés dont je tire mon identité […] je suis né avec un passé ; vouloir me couper de ce passé, sur le mode individualiste, c’est déformer mes relations présentes. […] la rébellion contre mon identité est toujours une façon de l’exprimer8. » Je me construis au sein de particularités morales, à partir de communautés de vie qui ont élaboré des manières de se comporter pour vivre et/ou pour survivre. Les communautariens ne prétendent pas que mon legs moral et culturel ne peut pas être remis en question, mais qu’il s’agit à tout le moins de négocier avec lui, de procéder, s’il échet, à des ruptures, produire des hérésies, prendre les chemins souvent douloureux de l’apostasie. Certains affirmeront que la philosophie communautarienne s’avère un correctif aux effets socialement corrosifs du libéralisme existentiel, même s’il se présente, à la suite de Rawls et de ses épigones, comme un libéralisme égalitariste. Le modèle existentiel libéral se définit par ses ruptures et se dit trop fidèle à lui-même pour ne pas être infidèle aux autres. Mais ce libéral qui force sur la dose doit convenir que son trajet postule des moments d’association : pour rompre, il faut auparavant s’être uni et pour lutter contre les traditions, il faut les avoir vécues. Les libéraux n’aiment pas les groupes, mais force est de constater qu’ils ne peuvent guère s’en passer, le monde social est farci de libéraux le soir quand l’abat-jour est baissé qui se comportent durant la journée comme de féroces traditionalistes annexant le désir de leurs « égaux » à leurs marottes personnalisées. Un libéralisme existentiel corrigé par une dose de philosophie communautarienne reconnait le bienfondé des associations et des traditions qui président aux départs nomades inventant des vies libres d’attaches. Le chemin de l’aventure du soi sera mieux pratiqué si le libéral conséquent dispose d’un viatique traditionnel à mobiliser par temps d’orage, trop de jeunes libéraux décidés s’avèrent des isolés inquiets et peu surs d’eux-mêmes.
Le désarroi des sociétés libéralisées
Où, à suivre Deleuze et Guattari, s’arrêtera la machine capitaliste à décoder, à déterritorialiser, à broyer les codes culturels, moraux et sociaux du vivre ensemble et à y substituer ultérieurement de nouvelles pratiques marchandes ? Le libéralisme culturel est-il le sergent fourrier du libéralisme économique débridé ? On pense, aux fameuses phrases du Manifeste du parti communiste : « la bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l’homme féodal à ses “supérieurs naturels”, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du “paiement au comptant”. Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange, elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce. » En Allemagne, les défenseurs du libéralisme mettent en discussion le fait d’avoir des rapports cannibales entre adultes consentants et à mettre fin à l’interdiction du mariage entre frères et sœurs. Le libéralisme ambiant, même corrigé et amendé par ses composantes de gauche égalitaristes n’empêche pas que les initiatives librement prises dans la sphère économique sécrètent subrepticement, en aval de leurs innovations, de nouvelles normes du vivre isolantes, non validées par la discussion démocratique portant sur le mieux vivre ensemble : qui a voté, discuté démocratiquement pour la prolifération des téléphones portables, émettant, sans beaucoup de critiques la norme sociale du « scout toujours prêt » ? Le résultat, c’est la hot line avec une porosité grandissante entre la vie privée et la vie professionnelle. Le libéralisme, quoiqu’il prétende, s’impose davantage dans les cuisines qu’il ne se discute dans les fauteuils-clubs de la discussion sans contrainte.
Reconstruire des récits ? Divorce entre la classe ouvrière communautarienne et les élites culturelles libérales
La philosophie communautarienne devrait s’inviter dans les débats contemporains. Dans quelle mesure et pour quels motifs la classe ouvrière vote-t-elle davantage pour une droite traditionnelle passéiste s’opposant à l’immigration et à l’accueil des réfugiés, valorisant l’autoritarisme, le conservatisme moral, le localisme, la défense de la petite propriété, le nationalisme, la sécurité dans la vie quotidienne, voire aussi l’autorité traditionnelle du clergé ? En 2012, De Waele et Viera publient à Bruxelles un livre de sociologie qui participe de ces questions9, relayées en philosophie par le français Jean-Claude Michea. Quel glissement possible pour ce conservatisme moral de gauche susceptible de pratiquer des alliances contre nature avec l’extrême droite et d’y rallier les votes ouvriers à l’opposé du libertinage et des aventures sexo-débridées de l’élite socialiste parisienne. Plus récemment, les résultats de l’élection présidentielle française montrent en effet que bon nombre de travailleurs ont voté hors de leur camp, voire contre leurs intérêts. En Angleterre, près d’un tiers des ouvriers vote conservateur, ce que l’on nomme souvent le vote de déférence. Pour De Waele et Viera, « l’ouvrier tory aime son entreprise et admire son patron, il renonce volontairement à tout pouvoir en faveur de l’élite dont il reconnait la légitimité […] qui se justifie par l’hérédité, chez les plus traditionalistes, soit par la compétence, pour les plus modernes ». Les auteurs précisent : « l’ouvrier conservateur est moins syndiqué, ne vit pas dans un quartier ouvrier, issu du monde rural ou d’une région marquée par la tradition qui se traduit par une affiliation religieuse à l’anglicanisme. […] La conscience de classe, contrairement à ce qu’affirmait l’élitisme déterministe de Lénine, n’est pas exclusive d’autres identités catégorielles génératrices de sentiments d’appartenance […] l’habitus des citoyens s’est enrichi de traces de socialisations multiples, tantôt successives, tantôt concurrentes […] seul, le capitalisme est apatride10 ». En Pologne, les ouvriers et le syndicat Solidarnosc votent et soutiennent les partis de la droite nationaliste. Ce glissement du vote ouvrier est-il dû au fait que les partis de gauche méprisent les aspirations à la sécurité, l’importance du sentiment religieux et du sentiment national ? Comment expliquer le succès de la gauche suédoise dès le début des années 1930, sinon par la conjonction du nationalisme et de la constitution d’un État national où la social-démocratie est intimement mariée au nationalisme dans un récit luthérien qui justifie la norme du bien vivre ensemble ? Il semblerait que les valeurs morales et culturelles des bobos et des intelligentsias libres d’attaches apportent un soutien sans faille aux tam-tam multiculturalistes et ringardisent les récits traditionnels du monde ouvrier. Nous manquons, à suivre Nancy Fraser, d’un récit qui unifie, à l’horizon de ses luttes, les pratiques de redistribution et de reconnaissance. Les ouvriers sur la défensive valorisent dès lors des tendances sécuritaires portées par les partis de la droite extrême, voire de l’extrême droite, qui appellent au retour du récit identitaire traditionnel. C’est peu dire que la culture traditionnelle du monde ouvrier, en butte aux attaques constantes du néolibéralisme, est minée et ringardisée. Les valeurs sécuritaires, auxquelles l’extrême gauche littéraire vouant un culte au divin marquis est aveugle, pourraient induire une droitisation extrême du vote ouvrier. Nous risquons de voir émerger un communautarisme de droite dont le cinéma des frères Dardenne montre l’avènement possible. La culture ouvrière faite de proxémie, de solidarités si bien décrites par Richard Hoggarth dans La culture du pauvre11 implose, à l’instar de Rosetta qui dénonce son collègue au patron pour prendre sa place. La libération des carcans communautaires privés de récits et de modèles s’accompagne d’une érosion de la sécurité sociale et d’une individualisation du contrat de travail. Les controverses instruites en Belgique entre tenants et adversaires de l’allocation universelle et inconditionnelle participent de ces enjeux, il y est question pour les uns d’y vivre libre sans attaches et pour les autres de célébrer la noblesse du travailler ensemble. La culture ouvrière, qui fit le ciment et le terreau des révoltes, héritait certes de la composante autoritaire de la famille paysanne, mais dans les familles de la gauche libérale, l’Œdipe du récit freudien « part en couille ». Avons-nous dès lors le choix entre le retour du stalinisme voire du fascisme qui recodent et reprogramment en aval des corrosions libérales et la fuite en avant du mondialisme à la sauce Deleuze et Attali ? Sommes-nous là dans un conflit intergénérationnel, pour reprendre les mots de Schopenhauer, entre les âges de la vie ? Les vieux valorisent la profondeur de l’histoire indexée à la longueur de leur barbe et les jeunes férus du concept piaffent dans les starting blocks de l’aventure libre d’attaches ? Le questionnement communautarien sur ce qu’il est bien de faire, nourri par le retour à nos histoires pourrait à tout le moins, rouvrir le champ des questionnements : comment situer nos visées et nos actions pour plus de justice et moins d’inégalités sans négocier avec les récits qui ont fait, des pays du nord de l’Europe dans la profondeur héritée des histoires et des héroïsmes, le paradis des social-démocraties ? Comment sacrifier une partie de ces sacrosaints intérêts si ce sacrifice n’est pas justifié par de puissants attachements communautaires transmis par la tradition ?
- Une version pédagogique de cette proposition philosophique est exposée par Kant dans un petit texte très accessible, Qu’est-ce que les lumières ? en lecture libre sur le web.
- Mc Carthy M., « After storm Come the Vultures », USA Today, 28 aout 2014, p. 68, cité dans Sandel, Justice, Paris, Albin Michel, 2016, p. 9.
- Sandel M., Justice, Paris, Albin Michel, 2016, p. 16.
- Sandel M., Le libéralisme et les principes de la justice, Paris, Seuil, 1999, p. 12.
- Ben Jelloun T., La valise invisible, en accès libre.
- Unger M., « L’argent et le reste », La vie des idées, novembre 2012.
- Mc Intyre, Après la vertu, Paris, PUF, 2013, p. 214. À noter qu’une partie de la jeunesse allemande est devenue radicalement prosioniste au point de prendre des positions très hostiles aux revendications du peuple palestinien.
- Mc Intyre, ibid., p. 214.
- e Waele J.-M. et Vieira M., Une droitisation de la classe ouvrière en Europe, Bruxelles, Economica, 2012.
- Ibid., p. 34 et sq.
- Hoggarth R., La culture du pauvre, Paris, Minuit, 2009.
