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Pas de débat scientifique sans culture scientifique

Numéro 8 – 2020 - 75 ans science par Pierre de Buyl

décembre 2020

Les sciences, c’est pour qui ? Où trouver des réponses à nos questions citoyennes ? Il y a cinquante ans, La Revue nouvelle se posait déjà ces questions. Si l’accès à l’information a fait des bonds de géant, notamment grâce à internet, le fossé qui sépare les expert·e·s et les autres demeure. Osons investir dans des ressources publiques pour donner à chacun·e un accès à la culture scientifique, élément clé d’une citoyenneté éclairée.

Dossier

En 1969, Paul Thielen évoque dans La Revue nouvelle l’envoi de l’homme sur la Lune par la mission Apollo et la supposée révolution de la lessive aux enzymes comme symboles du progrès scientifique et technologique, situés à des extrémités opposées sur l’axe de proximité avec la personne. D’un côté, le monde spatial réservé à une poignée d’astronautes et de l’autre un produit de grande consommation. En parallèle de l’impact sur les individus, il met aussi en avant le sentiment de domination technologique au niveau étatique comme un élément préoccupant pour les citoyen·ne·s. Il est bien difficile en 2020 de trouver un fait scientifique aussi marquant que l’envoi d’hommes sur la Lune, mais, par contre, les sciences et technologies sont de plus en plus présentes dans notre quotidien : qualité de l’eau et de l’air, commerce électronique, smartphones, caméras de surveillance dans l’espace public, matériaux plastiques, dossier médical numérique, radars routiers de contrôle de la vitesse, télévision numérique, fours micro-ondes, etc.

Paul Thielen met en avant des questions qui restent d’actualité et qui, d’une certaine manière, attendent toujours une réponse. Il brosse un tour d’horizon des ressources de culture scientifique disponibles pour le grand public, regrette le fossé qui sépare les détenteurs de connaissance scientifique du reste de la population et conclut par un appel à développer des outils de communication scientifique pour relier la population à la science, en collaboration avec le monde associatif et le monde de la recherche scientifique.

Dans cet article, je fais l’exercice d’une mise à jour de cet état des lieux en reprenant des exemples de sujets scientifiques qui concernent la société, en identifiant les acteurs de la communication scientifique et en mettant en lumière leur rôle et l’interaction qui existe avec le public.

Les débats

Parmi les connaissances scientifiques, certaines peuvent être considérées comme bien établies dans la limite de notre usage quotidien. Le fait que l’électricité permette de faire fonctionner des machines (moteurs, lampes, frigos ou ordinateurs) ne fait pas l’objet de débats, pas plus que 1 et 1 font 2. La recherche scientifique permet d’approfondir constamment nos connaissances, mais un socle fondamental solide reste pertinent sur de longues périodes.

D’autres sujets, plus complexes ou plus récents, n’ont pas atteint un niveau de consensus similaire. Dans d’autres cas, le sujet est bien établi, mais malheureusement mal connu du public. Lorsque ces sujets touchent à la société, ils deviennent des enjeux de politique scientifique au sens d’un enjeu politique qui possède une composante scientifique et non au sens de la gestion politique des institutions scientifiques. Il est dès lors utile de pouvoir en débattre de façon constructive, en impliquant le monde politique et la société civile. À titre non exhaustif, on peut citer les organismes génétiquement modifiés, la téléphonie 5G, les perturbateurs endocriniens, l’énergie nucléaire, le réchauffement climatique, l’utilisation des algorithmes par les entreprises privées et par les États, les pesticides ou encore le traitement des données privées.

Je développe l’exemple du nucléaire, motivé par la confirmation du gouvernement fédéral belge (De Croo) de la fermeture de nos centrales d’ici à 2025. Au-delà du caractère actuel de cette décision, il y a la question plus fondamentale de l’opportunité de produire notre électricité au moyen de centrales à fission nucléaire en comparaison avec d’autres sources (renouvelables, comme l’éolien et le solaire, ou fossiles comme le gaz). La question ne relève pas uniquement de la technologie, mais articule des considérations scientifiques, techniques et politiques. En France, par exemple, l’objectif actuel est de ramener la part du nucléaire dans la production d’électricité à 50% à l’horizon 2035. Contrairement à la Belgique, Il n’y est pas envisagé d’arrêter complètement le nucléaire, et cette différence ne s’explique pas par des points de vue divergents entre scientifiques des deux bords de la frontière.

Un des arguments les plus utilisés en faveur de l’énergie nucléaire est la faible émission de dioxyde de carbone en comparaison avec d’autres moyens de production. Mais les débats devraient aussi prendre en considération l’ensemble du cycle de vie des centrales nucléaires qui comprend l’extraction et le traitement du minerai, le fonctionnement et la sécurité du réacteur, le stockage des déchets, la construction et finalement le démantèlement complet du site nucléaire. Ce dernier point est celui pour lequel la question du cout est la plus difficile à estimer, vu le caractère relativement récent de l’industrie nucléaire en comparaison avec d’autres. Ainsi la décision à prendre est multifactorielle et n’est pas triviale, y compris d’un point de vue budgétaire et environnemental.

Cette question n’est pas sans lien avec la notion de risque. Comprendre les facteurs de risque et se positionner par rapport à l’acceptation du risque pour nos sociétés n’est pas un sujet de discussion fréquent. Dans la crise sanitaire de la Covid-19 que nous traversons en 2020, comme pour le dossier nucléaire, c’est pourtant un élément de première importance.

L’amélioration des débats publics nécessite une évolution à plusieurs niveaux. Il faut améliorer la formation scientifique des responsables publics, notamment politiques, et la capacité des expert·e·s à communiquer avec des non-expert·e·s. Les cursus universitaires contiennent certes de nos jours un cours, stage ou projet de communication scientifique, mais cette compétence ne fait pas partie, en général, des pratiques professionnelles du milieu académique. Une meilleure culture scientifique est aussi souhaitable pour le public qui, sinon, ne peut bénéficier de ces débats et encore moins y participer.

La science, les experts et le public

On associe souvent l’idée de science et technologie à celle d’expert·e. Mais les connaissances scientifiques sont aussi l’affaire des enseignant·e·s et des élèves, des patron·ne·s et des employé·e·s, et plus généralement de tous les citoyen·ne·s. Chacun·e d’entre nous a un intérêt à avoir une bonne culture scientifique, qu’il s’agisse de mathématique élémentaire ou du principe des leviers ou de sujets plus élaborés comme le principe des ondes électromagnétiques ou de la vaccination.

Le rôle de l’expert·e dans la société semble bien défini. Détenteur·trice de la connaissance et de l’expérience sur un sujet bien identifié, c’est une personne qui est sollicitée pour donner des réponses objectives. En pratique, la participation de l’expert·e à une discussion ouverte nécessite de sa part des compétences en communication scientifique en complément de ses compétences disciplinaires. Deux tendances rendent la place de l’expert·e difficile à assumer et, partant, la tenue de discussions constructives.

Premièrement, les domaines scientifiques tendent à se spécialiser. Au terme de ses études, l’expert·e a déjà choisi un sous-domaine dans lequel choisir des cours à options et réaliser son travail de fin d’études. La poursuite éventuelle d’un doctorat confirmera, en général, le processus de spécialisation et ne lui permet pas de développer sa capacité à appréhender des questions de société dans leur globalité. Le temps consacré à la mission de communication est également peu valorisé en comparaison avec le travail de recherche de l’expert·e.

Deuxièmement, de nombreux sujets d’intérêt pour la société font intervenir différents champs d’expertise. Dans le cas des énergies renouvelables, on retrouve la production d’énergie (photovoltaïque, éolienne, biomasse, hydroélectrique), sa distribution, la gestion de la consommation par les consommateurs privés et industriels, la comparaison avec les autres moyens de production (nucléaire et gaz, par exemple). Chacun de ces sujets est également composé de spécialités et il est impossible pour une personne de maitriser en profondeur plusieurs domaines de connaissance relevant parfois de champs disciplinaires différents.

Les dispositifs de communication scientifique

Une série de dispositifs de communication scientifique existe, proposant différents types de projets pédagogiques et de relations entre l’institution et le public. Le plus ancien dispositif est le musée consacré à un sujet scientifique, tel que les muséums d’histoire naturelle qui exposent des collections de spécimens d’animaux, de végétaux et de minéraux. Ils donnent accès au monde naturel et aux savoirs développés pour comprendre ce monde.

Dès le début du XXe siècle, un nouveau type d’institution voit aussi le jour : le « centre des sciences ». Ces centres ne se focalisent plus sur une collection, mais bien sur une démarche d’explication des phénomènes scientifiques. Symbolique par son projet, le Palais de la Découverte à Paris propose de voir « la science en train de se faire » et de « sortir la science des laboratoires ». L’attractivité et l’intérêt de ce centre se basent sur la présence de scientifiques qui montrent des expériences in situ. Au cours du XXe siècle, le métier de démonstrateur, qui présente un phénomène, se transforme petit à petit en celui de médiateur scientifique qui, lui, fonde son intervention sur l’interaction avec le public.

À la suite du Palais de la Découverte, la France a développé un réseau de centres de culture scientifique, technique et industrielle (CCSTI). Le réseau est fort hétérogène : ses membres sont issus du monde associatif autant que des pouvoirs publics et proposent des thématiques tantôt spécifiques (liées à un contexte local, par exemple) tantôt étendues à toutes les sciences. La dispersion géographique du réseau et la présence d’acteurs à forte visibilité, comme la Cité des sciences et de l’industrie de La Villette, permettent de rapprocher la culture scientifique des citoyen·ne·s. En Belgique, deux centres des sciences ont également été créés vers l’an 2000 : le Parc d’aventures scientifiques et de société (Pass) et Technopolis. Ces deux centres sont orientés vers le jeune public et le public familial et mettent en avant une offre ludique, principalement axée sur des expositions ou des installations interactives (jeux, bornes informatiques, expériences cadrées). Le public scolaire bénéficie en plus d’ateliers encadrés par des animateur·rice·s de l’institution. Par contre, le public adulte en désir de se tenir au courant de l’actualité scientifique ou curieux au sujet de la science fondamentale sera probablement déçu par cet état des choses. D’une part, parce que le format est orienté vers les enfants et, d’autre part, parce que les animateur·trice·s ne sont pas toujours des expert·e·s à même de répondre à toutes leurs questions.

D’autres sources d’information sont également accessibles au grand public : les revues et émissions télévisées de vulgarisation scientifique, les associations qui proposent stages et animations scientifiques et, plus récemment, les YouTubeurs scientifiques. Toutes les universités ont également mis sur pied une unité de diffusion des sciences qui coordonne des évènements (Printemps des sciences, accueil des publics scolaires pour des activités sur les campus, etc.).

Considérant ces dispositifs de communication scientifique dans leur ensemble, il apparait qu’une fois sorti de l’école les citoyen·ne·s belges adultes ont principalement accès à des canaux unidirectionnels via lesquels il·elle·s peuvent recevoir de l’information. Les questionnements légitimes que ces adultes peuvent avoir sur les sciences et les phénomènes scientifiques ne se retrouvent pas, en général, dans les centres de science belges.

Perspectives

En repartant de 1969, on peut se réjouir de l’apparition et du développement de dispositifs de communication scientifique à destination d’un public plus élargi. Pour qui cherche, il y a pléthore de contenus : livres, vidéos, sites web. L’appropriation de la culture scientifique par toutes et tous ne s’est pourtant pas produite et l’écart entre « ceux qui savent » et les autres persiste.

Les raisons de cet état des choses dépassent le propos de cet article. Une question permet cependant de rendre cette réalité tangible : où peut se rendre un·e citoyen·ne (parent, jeune, membre d’une association, électeur·trice curieux·se) pour trouver réponse à ses questions à caractère scientifique ? Internet déborde de réponses et il n’est pas évident d’y faire le tri sans être guidé·e par une des personnes « qui sait ». Une institution publique et indépendante, concrétisée par une implantation physique et par la présence d’expert·e·s (en sciences et technologies, mais aussi doté·e·s d’une forte expérience pédagogique), permettrait à mon sens d’aller dans la bonne direction. Cette institution devrait se garder de céder aux tentations du marketing de la science (la recherche du spectaculaire, l’occultation des mécanismes de la recherche en train de se faire au profit des seuls résultats finaux, l’absence de perspective historique sur les discours scientifiques, la peur d’aborder les phénomènes dans leur complexité, l’absence de point de vue critique, etc.) pour garder la confiance de la communauté scientifique et celle du public. Si la présentation de l’actualité des sciences et techniques doit y trouver une bonne place, c’est uniquement en combinaison avec les connaissances fondamentales que cette institution pourrait jouer pleinement son rôle d’émancipation citoyenne par la culture scientifique, participant à réduire l’écart entre « les expert·e·s » et « les autres ». On peut même imaginer un programme de formation continuée de type « exécutif » pour notre classe politique. La pandémie de la Covid-19 a mis en évidence que la connaissance de notions mathématiques, telles que la fonction exponentielle ou le concept de modèle, pourrait apporter une importante plus-value à la gestion de notre société.

Comme pour tout projet public, il s’agit d’un choix politique d’investir dans un tel lieu. Au moment où le Palais de la Découverte s’apprête à vivre une transformation complète (un chantier débute bientôt qui va restructurer le Palais pour rénovation, non sans susciter l’inquiétude de la communauté scientifique française), le projet promu par Jean Perrin dans les années 1930 de faire partager la science par des scientifiques, dans le respect du public, semble toujours aussi moderne et nécessaire.

Pierre de Buyl


Auteur

docteur en sciences physiques de l’université libre de Bruxelles. Il est assistant scientifique à l'Institut royal météorologique, http://pdebuyl.be/
La Revue Nouvelle
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