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Participer, essai sur les formes démocratiques de la participation, de Joëlle Zask

Numéro 9 Septembre 2012 par Hervé Pourtois

septembre 2012

L’ouvrage de Joëlle Zask nous pro­pose une élu­ci­da­tion phi­lo­so­phique des signi­fi­ca­tions et valeurs fon­da­men­tales de la participation.

La par­ti­ci­pa­tion est dans l’air du temps, domi­né par une infla­tion de dis­cours la valo­ri­sant dans dif­fé­rents domaines de la vie sociale, poli­tique, éco­no­mique ou encore média­tique. Mais le concept est poly­sé­mique et ses usages ne sont pas dénués d’ambigüités, notam­ment lorsque la par­ti­ci­pa­tion est lan­cée et stric­te­ment enca­drée par les pou­voirs publics ou, d’une manière plus géné­rale, quand les options qui s’ouvrent aux par­ti­ci­pants sont lar­ge­ment déter­mi­nées de l’extérieur. Il faut bien admettre que les res­sources théo­riques per­met­tant d’analyser et d’évaluer cette évo­lu­tion sont plu­tôt rares ou, à tout le moins, confi­nées à des domaines particuliers.

L’ouvrage de Joëlle Zask1 vient donc à point nom­mé, nous pro­po­sant une élu­ci­da­tion phi­lo­so­phique des signi­fi­ca­tions et valeurs fon­da­men­tales de la par­ti­ci­pa­tion. Le tra­vail est d’autant plus inté­res­sant et ori­gi­nal qu’il conduit à relire et à rééva­luer dif­fé­rentes approches contem­po­raines majeures en phi­lo­so­phie poli­tique au regard d’enjeux tels que les liens entre l’individu et la col­lec­ti­vi­té, la place de cha­cun dans la construc­tion du com­mun, la vita­li­té de la démo­cra­tie, etc. Pour ce faire, l’auteure ne se contente pas de s’appuyer sur des réfé­rences phi­lo­so­phiques, comme Dewey — dont elle est une spé­cia­liste —, Toc­que­ville ou Hon­neth, pour n’en citer que quelques-unes ; elle entre aus­si en débat avec des tra­vaux venant de la socio­lo­gie, de l’anthropologie, de la science poli­tique ou encore de la psy­cho­lo­gie. Certes Joëlle Zask n’embrasse pas toute la lit­té­ra­ture exis­tante sur la par­ti­ci­pa­tion. Mais elle nous livre une élu­ci­da­tion sys­té­ma­tique et sous-ten­due par un pro­jet utile et ambi­tieux : iden­ti­fier ce qui consti­tue une par­ti­ci­pa­tion authentique.

D’emblée, elle nous rap­pelle que par­ti­ci­per ne peut se réduire à accom­plir un rôle, ni à « faire figure » de par­ti­ci­pants dans des dis­po­si­tifs sur les­quels ces der­niers n’ont aucune prise. En effet, ce qui est en jeu dans la par­ti­ci­pa­tion, c’est la for­ma­tion conco­mi­tante d’une indi­vi­dua­li­té et d’un esprit public, le pro­ces­sus d’individuation et de construc­tion de la com­mu­nau­té. Telle est la thèse prin­ci­pale de l’auteure : c’est dans la par­ti­ci­pa­tion que se révèle la néces­saire uni­té de ces pro­ces­sus. Cette « par­ti­ci­pa­tion authen­tique » se décline dans trois registres dis­tincts ­ — prendre part, contri­buer, béné­fi­cier — qui doivent être arti­cu­lés pour for­mer le cœur nor­ma­tif de l’idéal démo­cra­tique. L’ouvrage se struc­ture autour d’une ana­lyse suc­ces­sive de ces trois dimen­sions que nous repre­nons ici.

Prendre part

Par­ti­ci­per, c’est d’abord prendre part au sens où l’on prend part à une ran­don­née, à une fête ou à un jeu. Cela sup­pose une impli­ca­tion dans une acti­vi­té com­mune qui n’existe elle-même que par cette impli­ca­tion. Prendre part n’est donc pas faire par­tie d’un groupe, comme on fait par­tie d’une famille ou d’une nation, mais être asso­cié dans un rap­port de socia­bi­li­té repo­sant sur une rela­tion de réci­pro­ci­té et sur le désir des indi­vi­dus d’approfondir l’expérience d’un rap­port qui contri­bue à leur indi­vi­dua­tion. Invo­quant Sim­mel autant que Dewey, l’analyse du « prendre part » per­met de ren­voyer dos à dos deux concep­tions anta­go­nistes de la socia­li­té : comme inté­gra­tion dans un groupe déjà consti­tué ou comme modus viven­di arti­cu­lant des inté­rêts indi­vi­duels préa­la­ble­ment défi­nis. « L’interdépendance entre l’individuation et la socia­li­sa­tion ne signi­fie donc pas que les indi­vi­dus adviennent en ingé­rant les normes sociales et qu’ils s’unissent du fait qu’ils ont ingé­ré les mêmes ; elle implique que les indi­vi­dus accèdent à la vie sociale et à ses mul­tiples règles par l’intermédiaire de leur par­ti­ci­pa­tion, c’est-à-dire par l’intermédiaire de l’expérience per­son­nelle qu’ils en font » (p. 48).

Si l’individuation s’appuie tou­jours sur la com­mu­nau­té, celle-ci n’est pas, contrai­re­ment à ce que sou­tient un cer­tain com­mu­nau­ta­risme, un héri­tage, mais un résul­tat pro­duit par une libre asso­cia­tion, dont Toc­que­ville avait bien per­çu l’importance qu’elle jouait comme « labo­ra­toire de l’esprit public » dans l’élan fon­da­teur de la démo­cra­tie amé­ri­caine. « S’associer ne signi­fie […] pas par­ta­ger un bien com­mun, mais pro­duire en com­mun quelque chose qui, ulté­rieu­re­ment et de diverses façons, est appré­cié par cha­cun des par­ti­ci­pants et s’offre à lui (prendre une part) comme une res­source sup­plé­men­taire d’individuation » (p. 89).

Dans cette pre­mière par­tie, Joëlle Zask tord ain­si le cou à quelques canards entou­rant le concept de par­ti­ci­pa­tion. Elle démontre que prendre réel­le­ment part implique que l’individu ne s’oublie pas dans le col­lec­tif. Par­ti­ci­per, ce n’est pas, comme cer­taines concep­tions angé­liques et « chaudes » de la com­mu­nau­té le véhi­culent, la fra­ter­ni­té, l’allégeance ou encore l’acceptation béate des condi­tions de fonc­tion­ne­ment d’une com­mu­nau­té. Pour prendre part, il faut être conscient de soi-même, ce qui ne signi­fie pas non plus être seule­ment diri­gé par ses inté­rêts individuels.

Se com­por­ter en sujet entre­pre­neu­rial qui se gou­verne lui-même, qui est flexible, éner­gique, com­pé­ti­tif, per­for­mant comme le sujet que Fou­cault a mis en évi­dence et que cer­tains socio­logues décèlent dans les ten­ta­tives de faire par­ti­ci­per les acteurs (pen­sons aux cri­tiques qui portent sur l’activation dans les poli­tiques sociales) n’est pas prendre part. En effet, par­ti­ci­per ce n’est pas « s’activer » pour soi-même, mais prendre part à des acti­vi­tés, des expé­riences, qui visent l’accomplissement de soi, certes, mais aus­si le déve­lop­pe­ment du com­mun. Dans le même ordre d’idées, Joëlle Zask démontre que la cri­tique por­tant sur les réflexes « nym­bistes » des citoyens n’est pas suf­fi­sante. Avec l’auteure, qui s’appuie sur Toc­que­ville, on pour­rait dire qu’il n’y a pas à « choi­sir » entre l’individualisme et le sacri­fice de soi, entre liber­té des modernes et celle des anciens. S’associer peut être certes lié à ces réflexes pri­vés de défense sans pour autant exclure qu’en émanent le « plai­sir de la socié­té » et la « nais­sance d’un bien com­mun autre ».

Contribuer

On peut prendre part sans contri­buer, sans appor­ter une part. Tou­te­fois seule une oppor­tu­ni­té de contri­buer, garan­tie pour tous, ouvre la socié­té au chan­ge­ment démo­cra­tique et ses membres à une indi­vi­dua­tion pleine. La pos­si­bi­li­té de contri­buer ne réside pas seule­ment dans les figures aris­to­cra­tiques ou celles de l’élitisme bour­geois, elle réside dans « la nou­veau­té que cha­cun apporte avec soi du fait même de sa nais­sance » (p. 153). C’est dès lors aux formes démo­cra­tiques de contri­bu­tion que s’intéresse la seconde par­tie de l’ouvrage.

S’appuyant sur les prag­ma­tistes amé­ri­cains, essen­tiel­le­ment Dewey et Peirce, l’analyse se foca­lise autour de la notion de coopé­ra­tion. Celle-ci se pro­duit lorsque les êtres humains « apportent à leur groupe des élé­ments en propre qu’ils peuvent per­ce­voir comme la preuve ou la marque de leur exis­tence sociale, et qui favo­risent l’évolution du groupe vers une adap­ta­tion et une recom­po­si­tion du com­mun en fonc­tion des contri­bu­tions mul­ti­formes et sin­gu­lières des indi­vi­dus » (p. 153). Ces contri­bu­tions sont dès lors des « actes d’investissement per­son­nels » qui ne sont pas per­çus comme une option pos­sible par­mi d’autres, mais comme une néces­si­té parce que « sup­pri­mer la dimen­sion contri­bu­tive de l’existence, c’est sup­pri­mer l’homme » (p. 166).

En s’adossant à Marx et Arendt, Joëlle Zask démontre les effets déshu­ma­ni­sants, des­sai­sis­sants, les consé­quences en termes d’isolement, de l’absence de contri­bu­tion des indi­vi­dus dans cer­taines situa­tions comme le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme indus­triel ou les régimes tota­li­taires. Elle offre éga­le­ment une « grille de lec­ture » cri­tique de ce qui rend actuel­le­ment l’individu inca­pable de contri­buer réel­le­ment dans nos socié­tés, comme les pro­ces­sus socioé­co­no­miques qui amènent au mépris social, à la déva­lo­ri­sa­tion de soi jusqu’au sen­ti­ment d’inutilité sociale.

Une telle approche contri­bu­tive per­met éga­le­ment d’opérer un dépla­ce­ment par rap­port aux théo­ries nor­ma­tives contem­po­raines de la démo­cra­tie. Aux approches répu­bli­caines, clas­siques ou contem­po­raines, une approche « coopé­ra­tive » de la contri­bu­tion oppose que « les indi­vi­dus n’ont pas à se détour­ner d’eux-mêmes pour embras­ser le bien géné­ral » (p. 221), celui-ci ne consis­tant qu’en l’assurance col­lec­tive des condi­tions d’individuation. Quant aux approches déli­bé­ra­tives de la démo­cra­tie (Haber­mas), on peut leur repro­cher une vision trop cog­ni­ti­viste de la démo­cra­tie, rédui­sant celle-ci aux condi­tions d’une bonne déli­bé­ra­tion, alors même qu’elle sup­pose aus­si un agir com­mun. Il ne s’agit pas en effet seule­ment d’identifier l’intérêt public mais de consti­tuer le public.

Dans cet esprit, ins­pi­rée une fois encore par Dewey, l’auteure déve­loppe une concep­tion « contri­bu­tive » de la démo­cra­tie qui per­met­trait notam­ment d’articuler de manière inté­res­sante le moment de la repré­sen­ta­tion à celui de la par­ti­ci­pa­tion. Le recours à des méca­nismes repré­sen­ta­tifs assu­rant une délé­ga­tion des pou­voirs à des man­da­taires est cer­tai­ne­ment utile et même néces­saire dans les socié­tés com­plexes. Mais cet usage légi­time de la repré­sen­ta­tion doit être dis­tin­gué d’un autre usage, illé­gi­time, qui se mani­fes­te­rait dans des méca­nismes qui pré­ten­draient repré­sen­ter les opi­nions des citoyens, les révé­ler à des citoyens inca­pables d’exprimer l’intérêt com­mun. Pas plus que la volon­té géné­rale, selon Rous­seau, les opi­nions ne peuvent se repré­sen­ter, se déter­mi­ner de l’extérieur. Il importe d’impliquer direc­te­ment les citoyens dans la for­ma­tion de celles-ci : « cette tâche leur incombe abso­lu­ment, et sou­hai­ter qu’elle soit accom­plie à leur place est aus­si absurde que “for­cer quelqu’un à être libre” […] la démo­cra­tie qu’on a appe­lée ici “contri­bu­tive” se pré­oc­cupe en prio­ri­té des pro­ces­sus menant à l’émergence des inté­rêts publics, à la nais­sance des pro­blé­ma­tiques sociales, à la fabri­ca­tion des motifs d’action publique » (p. 216).

L’idée de « démo­cra­tie contri­bu­tive », ouvre une piste inté­res­sante pour dépas­ser ou pro­lon­ger l’idée de « démo­cra­tie déli­bé­ra­tive ». Elle met en effet l’accent sur la néces­si­té d’ancrer l’action publique et la for­ma­tion de l’opinion publique qui la déter­mine, dans les expé­riences quo­ti­diennes des citoyens en refu­sant d’opposer leurs inté­rêts pri­vés à un bien public qui les trans­cen­de­rait. La pra­tique démo­cra­tique ne peut se réduire à un échange réglé d’arguments, fût-il sou­cieux d’intégrer de manière inclu­sive tous les points de vue. Car il ne s’agit pas seule­ment d’intégrer et d’examiner les argu­ments et les points de vue, mais, si l’on veut répondre à l’idéal démo­cra­tique, d’intégrer les citoyens, tous les citoyens, dans la « fabri­ca­tion des motifs de l’action publique ». C’est bien là le défi majeur : la for­ma­tion démo­cra­tique de l’opinion publique dans les socié­tés de masse. Ni les méca­nismes repré­sen­ta­tifs clas­siques, ni même les nou­veaux dis­po­si­tifs par­ti­ci­pa­tifs, dès lors qu’ils ne concernent qu’une mino­ri­té de citoyens, ne suf­fisent à répondre à ce défi. Car il s’agit de pro­duire un esprit public partagé.

Mais cette pro­duc­tion exclut-elle, comme le sug­gère l’auteure, le recours à des pra­tiques de repré­sen­ta­tion ? Le débat dans l’espace public démo­cra­tique ne peut jamais, ou presque, prendre la forme d’un échange dia­lo­gique pur. Le plus sou­vent, il passe par des pra­tiques dis­cur­sives dans les­quelles locu­teurs et audi­teurs occupent des posi­tions asy­mé­triques et où le recours à des pro­cé­dés rhé­to­riques (plu­tôt que dia­lec­tiques) appa­rait iné­luc­table. Le débat public, même infor­mel, s’opère donc le plus sou­vent en repré­sen­ta­tion. C’est même le propre du régime du « par­ler poli­tique », selon Bru­no Latour. Certes la repré­sen­ta­tion ne prend pas ici la figure d’une délé­ga­tion de pou­voir (elle ne devrait pas en tout cas). Il n’en reste pas moins qu’une théo­rie de la démo­cra­tie ne peut faire l’économie d’une ana­lyse des pra­tiques dis­cur­sives en repré­sen­ta­tion, non pour les exclure à prio­ri, mais pour en iden­ti­fier autant les patho­lo­gies que les ver­tus poten­tielles. Comme l’idée de par­ti­ci­pa­tion, celle de repré­sen­ta­tion deman­de­rait à être élu­ci­dée dans ses formes et ses usages.

Bénéficier

Prendre part à la vie sociale et contri­buer à sa trans­for­ma­tion sont donc deux aspects de la par­ti­ci­pa­tion qui visent à assu­rer le déve­lop­pe­ment des indi­vi­dua­li­tés. Mais la pos­si­bi­li­té même de ces dis­po­si­tions dépend de condi­tions sociales : il faut que l’environnement soit « suf­fi­sam­ment bon » (Win­ni­cott), qu’il béné­fi­cie à l’individu en lui offrant un envi­ron­ne­ment qui ne soit pas gra­ve­ment défaillant (comme pour­rait l’être le libé­ra­lisme sau­vage), ni non plus étouf­fant (à l’image d’une « reli­gion répu­bli­caine »). Cet envi­ron­ne­ment « suf­fi­sam­ment bon » offre la voie de l’indépendance, de l’autodéveloppement par la mise à dis­po­si­tion de « béné­fices » qui sont des « res­sources d’individuation ». Ici sur­git un troi­sième aspect de la par­ti­ci­pa­tion — par­ti­ci­per, c’est béné­fi­cier — qui per­met d’aborder sous un angle ori­gi­nal la ques­tion de la jus­tice sociale : com­ment faire en sorte que cha­cun puisse béné­fi­cier de condi­tions suf­fi­sam­ment bonnes de déve­lop­pe­ment, com­ment réta­blir celles-ci quand un grand nombre d’individus a été mis hors jeu ? La jus­tice sociale ne peut se résoudre à un pro­blème de dis­tri­bu­tion de res­sources ou de biens, comme semblent le faire les approches d’inspiration rawlsienne.

La notion de béné­fice per­met en effet de pen­ser le carac­tère fon­da­men­ta­le­ment rela­tion­nel de la jus­tice : ce qui est en jeu, ce sont les capa­ci­tés des indi­vi­dus à uti­li­ser les biens mis à leur dis­po­si­tion (Sen), ou encore plus géné­ra­le­ment, le rap­port de l’individu à son envi­ron­ne­ment et à autrui, rap­port qui doit per­mettre à l’individu de prendre part, de contri­buer et ain­si, de consti­tuer son indi­vi­dua­li­té. Et ce rap­port ne doit pas être conçu de manière déter­mi­niste. L’individuation n’est pas une simple réponse géné­rée par des sti­mu­lus adé­quats pro­ve­nant de l’environnement, elle sup­pose une ini­tia­tive : la « créa­ti­vi­té » de celui-là même qui est en train de s’individuer. D’où l’importance d’une « culture véri­table » (Sapir) et sur­tout de formes de « recon­nais­sance » qui sou­tiennent cette créa­ti­vi­té, d’autant que la non-recon­nais­sance de la contri­bu­tion d’autrui équi­vaut non seule­ment à lui refu­ser de se consti­tuer comme per­sonne, mais aus­si de lui don­ner une place dans l’histoire com­mune de l’humanité.

L’auteure fait ici expli­ci­te­ment réfé­rence aux tra­vaux d’Axel Hon­neth, de Charles Tay­lor et de Nan­cy Fra­ser sur la recon­nais­sance des indi­vi­dus et des mino­ri­tés qui amendent les théo­ries clas­siques de la jus­tice. Elle les pro­longe tou­te­fois. Il est, par exemple, inté­res­sant de rele­ver que Fra­ser fonde toute sa réflexion à pro­pos de la jus­tice sur un prin­cipe de « par­ti­ci­pa­tion pari­taire » à la vie sociale. Si les com­men­ta­teurs de Fra­ser se sont par­fois inter­ro­gés sur la signi­fi­ca­tion, peu expli­ci­tée, de ce prin­cipe, on trou­ve­rait cer­tai­ne­ment matière à com­bler ce manque dans le tra­vail de J. Zask qui, comme Fra­ser, nous invite à une lec­ture non iden­ti­taire des luttes pour la recon­nais­sance cultu­relle et des poli­tiques qui s’y rapportent.

L’enjeu nor­ma­tif de celles-ci ne réside en effet pas, comme le pensent d’aucuns, dans la pré­ser­va­tion d’identités cultu­relles consti­tuées, mais plu­tôt dans le main­tien ou la res­tau­ra­tion de condi­tions de recon­nais­sance qui per­mettent la consti­tu­tion des indi­vi­dua­li­tés et le déve­lop­pe­ment cultu­rel. Il s’agit de « cor­ré­ler la recon­nais­sance à la facul­té de contri­bu­tion, donc aux condi­tions de l’individuation, et à la contri­bu­tion effec­tive, donc à la concep­tion de l’histoire » (p. 305). Bien enten­du, la recon­nais­sance peut être contro­ver­sée ou obli­té­rée, en par­ti­cu­lier en rai­son du poids qui pèse sur les vic­times d’injustices pas­sées. Face à ces situa­tions, la res­tau­ra­tion publique d’une inter­sub­jec­ti­vi­té passe par un pro­ces­sus d’interobjectivation, basé sur l’«acquisition d’une connais­sance des faits rela­tifs à l’affaire qui doit être jugée et sur la dis­po­si­tion à les admettre » (p. 309). Zask s’appuie ain­si sur plu­sieurs affaires ayant mené à res­tau­rer les droits de popu­la­tions mino­ri­sées, comme les abo­ri­gènes d’Australie. C’est donc la pra­tique de l’enquête, chère à Dewey, qui per­met­trait de dépas­ser le déni de recon­nais­sance notam­ment parce qu’elle engage une inter­ac­tion, que la vic­time retrouve sa capa­ci­té d’initiative, que tous sont ame­nés à accep­ter le résul­tat d’une pro­cé­dure (comme dans le cas des pro­cès inten­tés par les abo­ri­gènes) visant à éta­blir les condi­tions renou­ve­lées de leur coexistence.

Si Joëlle Zask dis­tingue trois manières de par­ti­ci­per (prendre part, contri­buer et béné­fi­cier), l’auteure démontre aus­si qu’elles sont sou­vent dis­so­ciées dans la réa­li­té : lorsque, par exemple, d’aucuns béné­fi­cient sans contri­buer ou, à l’inverse, contri­buent sans pou­voir béné­fi­cier ou même prendre part. Or, de la recon­nexion de ces trois moments dépendent les condi­tions sociales néces­saires à l’épanouissement de cha­cun, mais aus­si aux déve­lop­pe­ments démo­cra­tiques des socié­tés. Leur néces­saire arti­cu­la­tion four­ni­rait un cri­tère de jus­tice « à la fois géné­ral et concret ». Le lec­teur regret­te­ra pro­ba­ble­ment que les atten­dus d’une telle arti­cu­la­tion demeurent fina­le­ment peu expli­ci­tés. Mais ne bou­dons notre enthou­siasme : voi­ci un ouvrage sti­mu­lant et ori­gi­nal ; à tra­vers une inves­ti­ga­tion sur ce que par­ti­ci­per veut dire, il invite à une lec­ture cri­tique de thèmes et cou­rants impor­tants de la pen­sée sociale et poli­tique contem­po­raine et offre de solides points d’appui pour une ana­lyse de la rhé­to­rique actuelle de la par­ti­ci­pa­tion et pour une réflexion renou­ve­lée sur la justice.

  1. Le bord de l’eau, 2011.

Hervé Pourtois


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