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Parler de sexualité est toujours difficile

Numéro 6 — 2018 par Laurence Rosier

octobre 2018

Laurence Rosier est, avec Valérie Piette et Jean-Didier Bergilez, l’une des commissaires de l’exposition Porno produite par ULB-Culture sur le campus de l’université libre de Bruxelles. Elle revient avec nous, le temps d’un entretien, sur les origines de cette exposition.

Dossier

Revue nouvelle : La première question est évidente : pourquoi fallait-il faire une expo porno ?

Laurence Rosier : Il fallait faire cette exposition pour répondre à une demande sociale, mais aussi répondre différemment à une demande sociale implicite ou explicitée par certain.e.s : le porno fait peur, le porno rend addictif, le porno influence les jeunes et leur donne une image dégradante de la sexualité… Bref, la lutte contre les effets de la pornographie a toujours reposé sur un projet éducatif et sanitaire, mais aussi sur l’idée d’une pathologisation des personnes qui regardent du porno… Il nous a semblé plus intéressant de tenter de retracer, avec bien sûr des ellipses — on ne pouvait pas tout couvrir —, la manière dont une société fabrique son imaginaire pornographique (et donc ses interdits), à partir de jugements juridiques et moraux, à partir des systèmes de répression et d’encadrement de la sexualité et des pratiques culturelles attenantes. L’exposition vise donc à interroger, à susciter le débat autour de questions comme pornographie et philosophie font-elles bon ménage ? Un objet peut-il être pornographique ? L’art peut-il être pornographique ? Il y aura dans l’exposition des œuvres (dessins, peintures, sculptures, vidéos) qui veulent aussi amener à réfléchir sur le désir, l’imaginaire érotique, ce qui nous choque, ce qui nous excite…

R.N.: L’exposition qui va avoir lieu à la salle Allende entend, si l’on en croit les bribes d’informations disponibles sur internet, « comprendre » sans « exciter ». Mais est-il possible de dissocier compréhension et excitation dans l’analyse de la pornographie ?

L.R.: En effet, qui peut dire ce qui excitera ou non son prochain ou sa prochaine ? On a surtout voulu montrer qu’au-delà de la représentation de la sexualité, le terme pornographie recouvre en fait une histoire des rapports entre culture et société, à partir de la question de la censure notamment. Il faut savoir aussi que nous visons un public scolaire, il faut mettre les formes pour attirer sans s’attirer les foudres des possibles censeur.e.s… Parler de sexualité est toujours difficile, surtout quand on la place au cœur du fonctionnement social, culturel, politique.

R.N.: Nombre d’anthropologues et de sociologues qui se penchent sur le porno adoptent une approche « compréhensive », faisant de la production pornographique un « terrain ». Mais la pornographie repose sur des fantasmes « mis en scène », parfois à grand renfort de « trucages », n’y a‑t-il pas là un danger pour le chercheur et une limite à l’approche compréhensive ?

L.R.: Dans notre cas, le terrain c’est moins la production pornographique elle-même que la manière dont la société traite la pornographie sous ses différentes formes et la manière dont des usages, des personnes, des pratiques sont jugées pornographiques. Une alcôve est consacrée à La Cicciolina, actrice porno italienne qui est devenue une femme politique qui lutte à la fois pour la liberté sexuelle et l’écologie. On voulait plutôt insister sur le fait que la pornographie n’est pas une niche particulière (qu’on pourrait donc cadenasser, interdire, faire disparaitre), condenser le terrain pornographique, le réduire aux films et aux vidéos pornos, me semble empêcher de voir ce que le porno nous révèle d’une société, ses tabous, mais aussi de ses rapports de domination, notamment à l’égard de la femme (même si le métier d’actrice pornographique est l’un des rares métiers où une femme est parfois mieux payée qu’un homme).

R.N.: La distinction érotisme – pornographie est évidemment l’un des points de dissensus des autrices et auteurs qui traitent du porno. Elle correspond d’ailleurs en grande partie à la fracture en analyse plus « structurale » et approches plus « compréhensives » de la pornographie. Comment se situe l’exposition par rapport à cette distinction ?

L.R.: L’exposition se place sous l’égide de la citation célèbre de Breton, « la pornographie c’est l’érotisme des autres ». Mais se limiter à cet aphorisme, ce serait botter en touche… En fait, dans la lignée de certains penseur.se.s, comme le psychanalyste Eric Bidaud1, on peut postuler que la crudité et la violence des images pornographiques, si elle est discutée, de façon non taboue, permettraient et même seraient nécessaires à l’élaboration symbolique, érotique. « Initiation et pas invitation », dit-il. On ne peut jamais exclure bien entendu le passage à l’acte, mais c’est celui de la masturbation, de la découverte de la chose sexuelle avec soi-même. Il faut noter que ce raisonnement peut s’élargir à d’autres dimensions, les ados aiment les images de violence au-delà du sexe : jeux vidéos, films d’horreur, etc. Un dialogue qui surmonte les tabous permet une élaboration, une réflexivité, contrairement à l’interdit.

R.N.: Vous êtes linguiste, spécialiste de l’analyse du discours. Existe-t-il un « discours pornographique », comment peut-on le caractériser ?

L.R.: L’expression « discours pornographique » a été consacrée avec la publication du travail de la linguiste Marie-Anne Paveau2 qui entendait ouvrir le champ de l’analyse du discours dans le champ francophone à un objet que, jusque-là, elle n’avait pas traité, les porn studies qui étaient seulement en émergence dans ce champ (même si les références à Foucault et à son Histoire de la sexualité permettaient de l’envisager).

J’userais pourtant davantage de l’expression « métadiscours pornographique » (métadiscours qui est d’ailleurs l’objet de l’expo) comme l’utilise Stéphanie Kunert3 : « ce que nous englobons ici dans l’expression “métadiscoursde la pornographie” renvoie à des formes variées : textes de loi visant à encadrer, interdire ou limiter la production de films ou publications à caractère sexuellement explicite, manifestes et pamphlets (émanant des mouvements féministes, mais aussi de lobbys conservateurs et/ou religieux…) contre la pornographie perçue comme source d’aliénation morale, de dégradation de l’image des femmes…, littérature scientifique et essais visant à analyser ou penser la pornographie, blogs, sites internet, témoignages et manifestes d’actrices ou ex-actrices et acteurs de l’industrie pornographique, discours commerciaux visant à promouvoir la pornographie (magazines tels Hot Video, sites internet des réalisateurs et producteurs…), discours journalistiques sur la pornographie (Le journal du Hard sur la chaine Canal +…), etc. »

R.N.: Pour Michel Foucault, tout l’enjeu de l’approche contemporaine de la sexualité est de « faire parler les sexes ». Linda Williams, l’une des pionnières des porn studies, prétend que c’est exactement ce que tente de faire le porno4. Quelle est votre analyse de cette thèse ? Jusqu’où la production pornographique est-elle finalement production d’un discours ?

L.R.: Cette thèse tient précisément parce qu’il aura fallu justement ce discours à côté, en dehors de la scène pornographique, comme je viens de le dire. Mais là où le porno est discours, pour prendre un exemple parmi d’autres, c’est aussi dans la représentation d’une sexualité très hétéronormée, qui reproduit les archétypes et les stéréotypes sociaux, ethniques, sexuels : l’infirmière lubrique, le noir très membré, la « mère à foutre », la beurette, la salope… Il y a aussi le porno « féminin » ou « féministe » qui outre des positions philosophiques, politiques se donne à voir dans des productions de films : si on a là affaire à un contrediscours, c’est bien que la pornographie produit du discours. Mais une pratique est toujours en soi productrice de discours…

R.N.: L’une des thèses fréquentes sur la pornographie est que plus la censure morale est importante, plus elle permet le déploiement de la production pornographique, que le porno dépend en fait de l’interdit. Ainsi, les États-Unis sont un pays où les questions de morale sexuelle prennent une grande importance, mais en même temps, c’est l’un des plus gros producteurs de porno (et pas uniquement en Californie). Dans quelle mesure cette thèse vous semble-t-elle faire sens ?

L.R.: Une partie de l’exposition (autour de l’origine du monde de Courbet) montre l’organisation sociale de la production pornographique avant le cinéma, au XIXe siècle, organisation notamment juridique et culturelle : la création de l’enfer des bibliothèques, les collections privées d’objets érotiques et pornographiques qui aboutissent à « filtrer » le public, en établissant finalement une « pornographie de classe ». Mais sur la place publique, on accuse Flaubert et Zola, à la même époque, de « pornographie»… la société régule donc les représentations et les pratiques de la sexualité, mais ne cherche pas à les faire disparaitre. En ce sens la thèse du rapport entre production et interdit tient la route, mais c’est plus complexe, c’est traversé par des questions de classes sociales et de « distinction » (cfr. l’opposition entre érotisme et pornographie), certes on interdit, mais pas à tous et pas sous toutes ses formes de circulation… Par ailleurs, certaines féministes ont été les premières à revendiquer la possibilité de mener des porn studies parce que, pour elles, le porno était à la fois un outil et un révélateur de la domination masculine, qu’il fallait donc remettre en perspective notamment historique, en regardant l’histoire de la pudeur, l’histoire de la culture populaire et des moyens de transmission, l’histoire littéraire, l’histoire des objets pornographiques dans la vie quotidienne, l’histoire de la sexualité des femmes et de ses représentations…

R.N.: Le marché pornographique connait une véritable « ubérisation » avec la multiplication de plateformes en ligne. Celle-ci amène parfois l’impression qu’il existe un « âge d’or » du porno, une époque où il était encore « produit confidentiel et créatif », souvent situé entre 1969 et 1975. Comment analysez-vous ce glissement, et y a‑t-il un tel âge d’or ?

L. R.: Quand on parle d’âge d’or, il faut évidemment toujours remettre cette idée en perspective : pour qui et dans quel endroit ça l’était ? Dans l’exposition on a la chance, par exemple, d’avoir une très belle série d’affiches des années 1970, qui utilisaient le verbe plutôt que l’image et on a donc une inventivité jusque dans le graphisme pour attirer sans (pouvoir) montrer. Les réalisateurs « mainstream » se mettent au porno aussi à l’époque et produisent des films de référence pour l’imaginaire comme Emmanuelle, à laquelle une alcôve est aussi consacrée dans l’expo…

Vous parlez d’ubérisation, mais le porno se recompose depuis toujours comme une entreprise. Je pense notamment à la partie de l’expo consacrée au phénomène Jackie et Michel, qui à partir de vidéos amateurs ont développé un véritable marketing (objets, revues, etc.). Et forcément, il prend forme dans un environnement technologique, le porno s’adapte et se modifie en fonction des nouvelles possibilités technologiques… Mais il y a aussi des continuités de pratiques. Ce lien aux pratiques est crucial. Par exemple, si l’on étudie le morcèlement des corps et du gros plan sexuel caractéristique du porno au cinéma, il y a un intérêt évident à traiter de pair les pratiques de sexting… C’est pour insister sur ce lien qu’à la fin de l’expo on a mis… un miroir !

L’ExpoPorno a lieu du 18 octobre au 22 décembre à la salle Allende, sur le campus du Solbosch (bâtiment F1) de l’université libre de Bruxelles.
Elle est déconseillée aux moins de seize ans.
Elle est accessible
de 12 h à 14 h, le lundi et le mardi,
de 12 h à 18 h, du mercredi au vendredi
de 14 h à 18 h, le samedi.
L’entrée est libre.
  1. E. Bidaud, Psychanalyse et pornographie, Paris, La Musardine, 2016.
  2. M.-A. Paveau, Le discours pornographique, Paris, La Musardine, 2014.
  3. S. Kunert, « Les métadiscours pornographiques », Questions de communication, 26, 2014, p. 137 – 152.
  4. L. Williams, Hard Core. Power, Pleasure and The Frenzy of the Visible, Berkeley & Los Angeles, University of California Press, 1989. Voir en particulier le chapitre 1, « Talking jewels ».

Laurence Rosier


Auteur

Née en 1967, Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’ULB. Auteure de nombreux ouvrages, elle a publié plus de soixante articles dans des revues internationales, a organisé et participé à plus de cinquante colloques internationaux, codirigé de nombreux ouvrages sur des thèmes aussi divers que la ponctuation, le discours comique ou la citation ou encore la langue française sur laquelle elle a coécrit M.A. Paveau, "La langue française passions et polémiques" en 2008. Elle a collaboré au Dictionnaire Colette (Pléiade). Spécialiste de la citation, sa thèse publiée sous le titre "Le discours rapporté : histoire, théories, pratiques" a reçu le prix de l’essai Léopold Rosy de l’Académie belge des langues et lettres. Son "petit traité de l’insulte" (rééd en 2009) a connu un vif succès donnant lieu à un reportage : Espèce de…l’insulte est pas inculte. Elle dirige une revue internationale de linguistique qu’elle a créée avec sa collègue Laura Calabrese : Le discours et la langue. Avec son compagnon Christophe Holemans, elle a organisé deux expositions consacrées aux décrottoirs de Bruxelles : "Décrottoirs !" en 2012. En 2015, elle est commissaire de l’exposition "Salope et autres noms d’oiselles". En novembre 2017 parait son dernier ouvrage intitulé L’insulte … aux femmes (180°), couronné par le prix de l’enseignement et de la formation continue du parlement de la communauté WBI (2019). Elle a été la co-commissaire de l’expo Porno avec Valérie Piette (2018). Laurence Rosier est régulièrement consultée par les médias pour son expertise langagière et féministe. Elle est chroniqueuse du média Les Grenades RTBF et à La Revue nouvelle (Blogue de l’irrégulière). Elle a été élue au comité de gestion de la SCAM en juin 2019.
 Avec le groupe de recherche Ladisco et Striges (études de genres), elle développe des projets autour d’une linguistique « utile » et dans la cité. Elle est Codirectrice de La Revue nouvelle.
La Revue Nouvelle
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