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Paralittératures, d’un genre à l’autre

Numéro 8 – 2020 - 75 ans genre littéraire lecture littérature par Laurence Rosier

décembre 2020

La notion de « paralittératures » constitue la thématique du dossier que Jacques Dubois a coordonné pour La Revue nouvelle à la fin des années 1970. Sa démarche constituait assurément un coup de pied dans la fourmilière du champ des études littéraires en légitimant l’étude de genres littéraires « marginaux » ou « secondaires », au même titre que l’étude de la littérature consacrée. Elle constitue également une sorte de glissement, depuis une sociologie de la production littéraire vers une sociologie de sa réception. À l’heure de l’omniprésence des réseaux socionumériques, de l’hybridation des pratiques de lecture et de la diversification des pratiques scripturales, il semble, en effet, de moins en moins pertinent de considérer les consommatrices et les consommateurs comme de simples réceptacles passifs des œuvres qui sont produites. Au point de réconcilier cultures lettrées et populaires ?

Dossier

Il est emblématique que La Revue nouvelle, pourtant davantage orientée vers des thématiques politiques et sociales ou sociologiques, ait consacré à la fin des années 1970 un dossier (où figure le texte d’Éliane Boucquey que nous avons republié ici) à la notion de paralittérature (des paralittératures pour reprendre le titre exact), c’est-à-dire à des formes d’écrits qui se situent en marge de l’institution littéraire et qui furent l’un des champs d’expertise de Jacques Dubois, professeur à l’université de Liège, spécialiste de la sociologie de la littérature et de la culture, inspiré par les travaux de Pierre Bourdieu, et coordinateur dudit dossier. Certes, la revue comptait des écrivains et écrivaines parmi ses rédacteur·trices et des dossiers ont été publiés sur la littérature belge, sur Georges Simenon ou d’autres approches plus thématiques1 en plus d’articles ponctuels.

C’est que le « concept » de paralittérature était d’importance dans le champ des approches littéraires et culturelles. Les conditions de production de la littérature et les conditions de sa légitimité sont au centre de ces réflexions, entre autonomie de l’institution littéraire — avec ces procédures de reconnaissance mutuelle et ces profits symboliques — et le repoussoir des autres productions de masse « avec pour figures porte-étendards l’éditeur vénal et le gratte-papier du grand journal2 ».

L’approche de Jacques Dubois a marqué l’histoire des idées et représenté une coupure dans l’appréhension du fait littéraire même, en tant que production culturelle située. Les procédures de marginalisation, d’une part, et les productions industrielles, d’autre part et leur (il)légitimité dans le champ de la littérature consacrée ouvraient un vaste champ de recherche pour la sociologie de la littérature et la sociocritique. Les positions de Dubois relevaient aussi d’un processus de légitimation d’un objet comme corpus universitaire : en bref étudier les mauvais genres comme genres dévalorisés à côté des genres canoniques et constitués. Il a essaimé des travaux menés dans une perspective didactique et militante : « Comment parler de littérature à ceux et celles qui ne lisent pas3 ? » a été le crédo des travaux menés initialement par Didier Dupont, Yves Reuter et Jean-Maurice Rosier, influencés par les recherches de Dubois et intégrés dans les préoccupations de la revue Pratiques, revue de didactique du français.

On parle aujourd’hui encore de mauvais genres, de mauvaises lectures, de mauvaises gens4 en déplaçant la question de la production littéraire de masse vers la pratique et la consommation, au-delà de critères esthétiques et normatifs. Les recherches menées dans la continuité des travaux de Pierre Bourdieu et Jacques Dubois se sont, en effet, infléchies, allant d’une sociologie de la production à une sociologie de la réception alliées à des théories de la lecture avec des questions comme : comment transformer un·e élève en lecteur·trice expert·e ? Comment étudier le lectorat des romances féminines type Harlequin sans stéréotyper leurs lectrices5 ?

Dans ce dossier, outre le texte d’introduction et une contribution consacrée au roman médical par Jacques Dubois, figurent des articles de trois autres auteurs et autrices : Gabriel Thoveron, professeur à l’ULB en journalisme et féru de romans policiers, qui publia en 1996 l’ouvrage Deux siècles de paralittérature, traite de la matérialité des productions littéraires de masse ; Freddy Laurent, récemment disparu, romaniste, critique littéraire, professeur puis directeur de l’Ihecs, se consacre au « roman policier : pseudo, para, sous-littérature ? ». Enfin, Eliane Boucquey propose une contribution originale intitulée : « San Antonio, sa maman et les putains ». Chercheuse au FNRS, au CNRS et à l’institut des textes et manuscrits modernes à l’ENS, professeure à l’ISTI, elle fut remarquée pour son travail sur Proust Un chasseur dans l’image : Proust et le temps caché (paru en 2000 aux éditions Armand Colin).

« Paralittérature » : depuis les travaux de Bourdieu, ceux de Bernard Lahire, en particulier dans l’ouvrage La culture des individus paru en 2004, ont montré qu’il pouvait y avoir des profils dissonants qui associent des pratiques culturelles allant des plus légitimes aux moins légitimes aujourd’hui. L’exemple emblématique est illustré par le roman à succès L’élégance du hérisson de Muriel Barbery6. Ce texte met en scène le personnage d’une concierge, Renée Michel, qui sous les traits apparents d’une personne inculte, se révèle au contraire être une autodidacte, dotée d’une énorme culture générale et légitime. Il a connu un immense succès. Il se trouve que l’autrice a inclus dans son roman un passage où la narratrice évoque les théories de Lahire : « Or, disais-je, j’ai appris ce matin sur France Inter que mes aspirations à la culture légitime par d’autres inclinations à la culture illégitime ne constituent pas un stigmate de ma basse extraction et de mon accès solitaire aux lumières de l’esprit, mais une caractéristique contemporaine des classes intellectuelles dominantes. » Selon le sociologue, le succès du livre est sans doute en partie dû à ce qu’il colle aux profils sociologiques complexes contemporains où l’on peut, comme poursuit l’héroïne, « écouter Haendel et Mc Solaar » (NDLR : Je dirais aujourd’hui plutôt Haendel et Maitre Gims, Mc Solaar étant considéré comme « le plus intello des rappeurs français »).

Paralittérature : le terme sonne-t-il donc de façon désuète aujourd’hui, à l’heure numérique notamment, où les pratiques scripturales se sont « hyper » développées, pour ne pas dire hypertextualisées, sous des modes sémiologiques divers, reconfigurant des pratiques et mouvements anciens ? Le « roman médical » dont traitait Jacques Dubois s’est mué en carnets de bords des personnels soignants sur Instagram (comme l’a illustré le confinement récent7), tout en ayant acquis ses lettres de noblesse notamment avec l’œuvre de Martin Winckler. On remarquera aussi que Dubois met en avant des composantes genrées du roman médical au lectorat « féminin en grande majorité […] éternelle infirmière » et des représentations très stéréotypées (l’homme médecin, la femme malade), et qu’aujourd’hui la production légitime de Winckler arrive à une vision « féministe » du monde médical avec des livres qui abordent le monde de la gynécologie, l’avortement, l’intersexualité, etc.

Autre exemple, la twittérature, qui renoue avec les exercices de style oulipien et « relève d’un détournement technologique au profit d’un désir d’écriture » (selon Alexandre Gefen8), inclut la pratique littéraire comme « twitécriture » dans l’hypertexte de la toile et la coconstruction en dialogue de textes brefs. Une réconciliation des cultures populaire et lettrée ? Quant à la bande dessinée devenue roman graphique, elle est aussi désormais un objet légitime.

Sans parler des sites de lecteurs et lectrices donnant voix au chapitre à des « anonymes » de la critique « populaire » devenue fait massif (par exemple sur le site Babelio), et qui alimentent les études en réception des faits culturels. On a affiné les publics et remis en cause l’idée d’un lecteur ou lectrice peu doté·e culturellement et donc passif·ve consommateur·trice. Ainsi, si l’on se penche sur les réactions au livre succès Cinquante nuances de Grey rebaptisé le « porno de la ménagère » — via une double critérisation marginale —, on voit des réactions où se mêlent plaisir de la lecture et distance critique.

Le négatif ? Oui, bien sûr, le barnum américain dans toute sa splendeur… Comme on l’a connu pour Harry Potter et bien d’autres ; l’impression que la messe est dite avant l’office. La traduction n’offre sans doute pas toute la « nuance » qu’aurait peut-être désirée l’auteure…

Le positif ? Ça se laisse lire, comme on inventa, en d’autres temps, le « easy listening»… Un bon moment sans grande prétention, on passe le temps autour d’une histoire de sexe, on rentre vite dans les personnages…

Après tout, il s’agit d’une « fan fiction»… Au fond, « it’s a joke ! » qui a bien fonctionné parce que les temps y étaient propices et que nous en avions envie… À qui la faute ? À nous.

Maintenant, les répétitions, le BDSM à la papa, le langage faussement cru pour être cru, ça déséquilibre grandement l’ensemble…, mais arrêtons de démolir pour le plaisir, cela reste un bon moment de lecture !

Autre illustration : le polar s’est institutionnalisé, Freddy Laurent notant déjà dans sa contribution, non sans un certain sarcasme, que « l’intelligentsia lui découvre un intérêt interne » en appliquant à San Antonio la sémantique structurale de Greimas (c’est-à-dire pour faire très bref une méthode d’analyse formaliste de la signification du texte littéraire). La série San Antonio également scrutée par Eliane Boucquey à travers son rapport avec les figures archétypales des femmes mises en scène par l’auteur Frédéric Dard. Ce même commissaire San Antonio devenu aujourd’hui une figure instituée et datée de la jouissance verbale, position haute puisque se targuant d’être à la fois dans la « rudesse » verbale, la néologie insolente et la maitrise parfaite du subjonctif ; l’inspecteur est d’ailleurs cité par les linguistes et grammairiens pour ses prouesses verbales stylistiques.

L’analyse des conditions de production et de réception de l’œuvre littéraire inaugurée par Pierre Bourdieu a creusé un sillon fertile pour la sociologie littéraire. Jacques Dubois a marqué les études menées dans ce cadre, superposant analyse institutionnelle, analyse des productions grand public et analyse du discours social des textes littéraires. La petite équipe qu’il composa pour le dossier de La Revue nouvelle consacré à la paralittérature illustre ces différentes pistes. Le choix de republier le texte d’Eliane Boucquey tient à la fois au sujet évoqué (les rapports de Frédéric Dard avec les femmes en miroir de ceux de San Antonio, notamment avec sa mère), à l’ambivalence des visions des femmes dans l’univers de Dard : l’article de Boucquey est cité à l’entrée Les Femmes dans le Dictionnaire amoureux de San Antonio d’Eric Bouhier9 pour soutenir qu’«il n’y a pas plus féministe que ton San Antonio », alors que le clichage des rôles y est justement pointé, entre la maman et la putain.

Lire et relire les œuvres avec les lunettes du genre…

  1. Voir tables des matières 1994 – 2005 de La Revue nouvelle, rubrique « Littérature ».
  2. Huybrechts Fl., « Parallitérature(s)».
  3. Reprise du titre d’une conférence de Jean-Maurice Rosier, professeur honoraire de l’ULB et spécialiste de didactique et de sociologie de la littérature.
  4. Pour reprendre le titre d’un ouvrage de Jean-Maurice Rosier paru en 2010, aux éditions Le Cerisier.
  5. Sur le sujet voir les contributions de Séverine Olivier, à partir de sa thèse de doctorat intitulée Le roman sentimental. Productions contemporaines et pratiques de lecture (ULB, 2009).
  6. Barbery M., L’élégance du hérisson, Paris, Gallimard, 2006.
  7. Rosier L., « Écrire les malheurs du temps. Réflexions autour des journaux de confinement », La Revue nouvelle, n° 3, 2019.
  8. Gefen A., « Ce que les réseaux font à la littérature : Réseaux sociaux, microblogging et création », Itinéraires, n° 2, 2010, p. 155 – 166.
  9. Bouhier É., Dictionnaire amoureux de San Antonio, Paris, Plon 2017.

Laurence Rosier


Auteur

Née en 1967, Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’ULB. Auteure de nombreux ouvrages, elle a publié plus de soixante articles dans des revues internationales, a organisé et participé à plus de cinquante colloques internationaux, codirigé de nombreux ouvrages sur des thèmes aussi divers que la ponctuation, le discours comique ou la citation ou encore la langue française sur laquelle elle a coécrit M.A. Paveau, "La langue française passions et polémiques" en 2008. Elle a collaboré au Dictionnaire Colette (Pléiade). Spécialiste de la citation, sa thèse publiée sous le titre "Le discours rapporté : histoire, théories, pratiques" a reçu le prix de l’essai Léopold Rosy de l’Académie belge des langues et lettres. Son "petit traité de l’insulte" (rééd en 2009) a connu un vif succès donnant lieu à un reportage : Espèce de…l’insulte est pas inculte. Elle dirige une revue internationale de linguistique qu’elle a créée avec sa collègue Laura Calabrese : Le discours et la langue. Avec son compagnon Christophe Holemans, elle a organisé deux expositions consacrées aux décrottoirs de Bruxelles : "Décrottoirs !" en 2012. En 2015, elle est commissaire de l’exposition "Salope et autres noms d’oiselles". En novembre 2017 parait son dernier ouvrage intitulé L’insulte … aux femmes (180°), couronné par le prix de l’enseignement et de la formation continue du parlement de la communauté WBI (2019). Elle a été la co-commissaire de l’expo Porno avec Valérie Piette (2018). Laurence Rosier est régulièrement consultée par les médias pour son expertise langagière et féministe. Elle est chroniqueuse du média Les Grenades RTBF et à La Revue nouvelle (Blogue de l’irrégulière). Elle a été élue au comité de gestion de la SCAM en juin 2019.
 Avec le groupe de recherche Ladisco et Striges (études de genres), elle développe des projets autour d’une linguistique « utile » et dans la cité. Elle est Codirectrice de La Revue nouvelle.
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