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On a eu chaud !

Numéro 6 Septembre 2026 par Jonathan Piron

septembre 2026

Imaginez un peu : le 10 juillet, la Belgique s’impose face à l’Espagne avant d’enchainer sur une victoire contre la France. Galvanisés par ces prouesses, nos Diables ressortent victorieux d’une finale dingue face à l’Argentine. Bardaf, nous voilà champions du monde.   On voit déjà les annonces tonitruantes sur les réseaux sociaux, les communiqués des partis sur la fierté […]

Billet d’humeur

Imaginez un peu : le 10 juillet, la Belgique s’impose face à l’Espagne avant d’enchainer sur une victoire contre la France. Galvanisés par ces prouesses, nos Diables ressortent victorieux d’une finale dingue face à l’Argentine. Bardaf, nous voilà champions du monde.

 

On voit déjà les annonces tonitruantes sur les réseaux sociaux, les communiqués des partis sur la fierté d’être belge, la vente record de pin’s aux couleurs noire-jaune-rouge dont la production effrénée relance les aciéries à Chertal, les appels à une mégafête à Bruxelles pour célébrer la première étoile sur le maillot de l’équipe nationale.

 

En plus, leur retour serait tombé le 21 juillet. Truc de dingue.

 

Branlebas de combat. Des trains spéciaux sont affrétés, les Touran et autres Kangoo se remplissent pour « monter à Bruxelles ». Dans des colonnes de voitures rappelant le souvenir de Charlier Jambe de bois et des valeureux Liégeois de 1830 ronds comme des queues de pelle, tandis qu’un énorme podium est installé devant le Cinquantenaire pour célébrer le retour des héros nationaux (le même podium que celui de la fête des 250 ans de l’indépendance des États-Unis, autant faire des économies).

 

Mais qui aurait pu prévoir qu’il ferait encore 38° degrés ce jour-là ? Et voilà le drame qui s’installe. Les trains tombent en rade en basse campagne, des milliers de personnes sont laissées à l’abandon en plein cagnard, avec une série de malaises dus à la chaleur et ayant pour impact la saturation des services de santé. Une E40 entourée de gigantesques brasiers parce que Machin a jeté son mégot par la fenêtre, tandis que les autopompes de l’armée sont mobilisées en urgence pour rafraichir à grands coups de lances à eau les réfugiés climatiques qui s’agglutinent jusqu’au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles proche de la Place des Palais où la clim’ fonctionne encore pour accueillir les enseignant·es qui y sont non-stop depuis trois mois.

 

« Qui aurait pu prédire ? », lâche un Theo Francken visionnant en live les images de la situation venant des tous nouveaux satellites militaires à 200 millions d’euros. « Tout ça, c’est la faute des Écolos », commente sur X un Georges-Louis Bouchez tout juste revenu de son séjour bizness au Qatar. « Il est temps d’agir, je convoque une task force interfédérale pour la rentrée à l’automne », propose un ministre du Climat de l’une des entités gouvernementales tandis que du domaine de Laeken proviennent des images montrant la famille royale debout sur la grande pelouse jaunie par la sècheresse où est écrit en grosses lettres de fleurs en papier les mots « courage » en français et « samen sterk » en flamand.

 

« Rhooooo, pour son premier billet d’humeur, il exagère déjà », me direz-vous. Ce n’est pas faux. N’empêche, comme l’écrivait début juillet Stéphane Foucart, journaliste au service Planète du quotidien Le Monde : « nous sommes coincés dans une dystopie climatique, un scénario de comédie noire, où le grotesque le dispute à la farce orwellienne ». Il faisait le constat d’une distance de plus en plus béante entre la situation climatique dramatique et le manque complet de réponses adaptées à la situation de la part des autorités gouvernementales. Certes, nous avons beau dire en Belgique que nous ne sommes pas la France et que, nous au moins, on a marqué face à l’Espagne, il n’empêche que nous ne sommes pas mieux lotis. Depuis la mise en place des différents exécutifs à la suite des élections de 2024, les moyens liés à l’adaptation et à l’atténuation face aux dérèglements climatiques ont été progressivement remisés au frigo. Malgré l’aggravation de la situation au cours des dernières années, l’inaction, voire le déni restent de mise au cœur du pouvoir politique concernant les dérèglements climatiques. Les débats portent ainsi bien plus sur les symptômes que sur les causes. La déclaration la plus surprenante confirmant cette posture est venue le 15 juillet. Alors que l’opposition souhaitait aborder la crise liée à la canicule, la majorité azur reportait les débats pour cause de vacances « en touchant du bois » pour que la canicule ne revienne pas. Or, que ce soit dans deux semaines, deux mois ou un an, il est complètement certain que les canicules reviendront. Ce constat doit nous contraindre à une action d’urgence qui, même ambitieuse, peinera à ne pas rester meurtrière. Parce qu’elles tuent les canicules. Rien qu’en Belgique, l’Institut de santé publique Sciensano a dénombré 2000 décès de plus qu’à la normale lors de la vague de chaleur de juin.

 

Il est nécessaire de comprendre que nous vivons désormais dans un système organisé autour d’un climat qui n’existe plus. Cet « avant » est désormais terminé et continuer à faire la même chose ne peut que nous pousser vers l’abime environnemental, mais aussi économique et social. Outre les conséquences environnementales et humaines, les modélisations des impacts du dérèglement climatique pour 2050 montrent des dégradations importantes au niveau socioéconomique. Si le scénario d’une Belgique à +2°C fait état d’une baisse estimée du PIB de 2,8 %, avec un cout économique direct d’environ 21 milliards d’euros, le scénario à +3°C table sur une chute du PIB de 5 %, avec un montant de l’inaction s’élevant à plus de 73 milliards d’euros et donc des menaces claires et profondes sur le modèle de protection sociale. Si le premier cas de figure est de plus en plus probable, le second peut être encore évité. Mais pour y arriver, il est indispensable de se pencher sur les causes de ces dérèglements. L’économie organisée autour des énergies fossiles tue l’environnement, les humain·es, la faune et la flore. Le ralentissement de la décarbonation et le recul de certaines politiques environnementales nous mettent en danger. Il est aussi urgent qu’impératif de porter le débat et les solutions sur la sortie des énergies fossiles, sur la décarbonation de l’industrie, des transports, du bâti, de l’agriculture, sur la neutralité carbone, sur la protection et la restauration des puits de carbone naturel. Aujourd’hui, maintenant. Or, plus le temps passe sans qu’on agisse, plus nous risquons de décarboner sous la contrainte. Bien que ce soit loin d’être le plus grand risque que nous encourons. Nous loupons d’ailleurs l’opportunité d’un revirement économique et industriel, avec le risque d’une nouvelle relégation de l’Europe loin des autres acteurs internationaux. Certains pays ont déjà fait de la décarbonation un projet industriel. La Chine investit massivement dans les technologies nécessaires à une économie de bas carbone. Elle ne se contente pas de produire une électricité qui l’est moins : elle construit aussi les équipements permettant de l’utiliser. Bref, si nous ne pilotons pas nous-mêmes cette transition, nous risquons de devoir nous adapter à un modèle conçu ailleurs.

 

Sacré défi donc, proposant de refonder notre modèle de société et d’en améliorer les composantes. Imaginez la Belgique à la pointe des débats, pilotant ces nouveaux projets de développement durable, unie derrière un gouvernement audacieux et proactif dans ses mesures climatiques. Une Belgique capable de s’organiser, même en dernière minute, à l’arrache, comme elle aurait pu le faire si nos Diables étaient rentrés la coupe entre les mains.

 

Imaginez à côté de quoi on vient de passer.

 

Bref, on a eu chaud.

 

À lire également en libre accès sur notre site, le billet d’humeur d’Aline Andrianne Faire feu de tout bois : revuenouvelle.be/blog/billet-dhumeur-faire-feu-de-tout-bois/

Jonathan Piron


Auteur

Jonathan Piron est historien et responsable du pôle prospective pour Etopia. Spécialiste de l’Iran et des enjeux environnementaux, il enseigne également les relations internationales contemporaines à Helmo
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