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Ode au féminin : le cheveu sur la toile

Numéro 1 – 2021 - art arts plastiques par Martine Monacelli

février 2021

Nos cheveux ont de « l’esprit » et ils l’affichent. Depuis la nuit des temps ils sont au centre du cérémonial de la vie des hommes, au moins, en tout cas, depuis le geste d’Isis qui, à la mort de son mari Osiris, lui sacrifia l’une de ses magnifiques tresses… Rasage du crâne en signe d’expiation, de renonciation […]

Le Mois

Nos cheveux ont de « l’esprit » et ils l’affichent1. Depuis la nuit des temps ils sont au centre du cérémonial de la vie des hommes, au moins, en tout cas, depuis le geste d’Isis qui, à la mort de son mari Osiris, lui sacrifia l’une de ses magnifiques tresses… Rasage du crâne en signe d’expiation, de renonciation religieuse, scalpement par désir d’anéantir l’adversaire (chez les Apaches), fétichisme et magie noire, marque de classe au Moyen Âge (la longueur de coupe renseigne sur le rang de noblesse : les serfs les portent courts) ou marque ethnique (chez les femmes Yao en Chine la chevelure peut atteindre plus de deux mètres). Dans toutes les civilisations les cheveux sont associés au rituel, du plus banal au plus codé, que ce soit un rite de passage ou la préparation de notre coiffure journalière (soumise, elle aussi, qu’on le veuille ou non, à des diktats). Vénérés comme reliques des saints, symboles de la force surnaturelle de Samson ou de sensualité débridée lorsque la chevelure déployée est offerte au regard (la pécheresse Marie-Madeleine s’en sert significativement pour essuyer les pieds de Jésus d’une caresse), mémoire infaillible des substances ingérées par le corps et reflet de sa santé comme de ses maladies, les cheveux sont donc une composante signifiante du corps et participent de l’essence de l’être.

Aussi, lorsque l’on voit se glisser dans l’œuvre artistique ce matériau naturel intimement associé à l’individu qui l’a soit « donné » ou à qui on l’a « volé », peut-on légitimement s’interroger sur sa présence. Oser toucher à la personne par cet intermédiaire (impliquant notamment la coupe des cheveux et leur maniement par les doigts qui s’imprègnent de son odeur animale) provoque chez d’aucuns un malaise face à ce qu’ils jugent être la métaphore d’une concupiscence perverse, de voyeurisme, voire d’un viol, et chez d’autres un sentiment d’horreur, semblable à celui qui envahit les libérateurs des camps à la vue des sept tonnes de cheveux retrouvés à Auschwitz. Chercher un mobile moins offensant entraine sur la piste de l’art africain dont les œuvres contemporaines ont amplement pillé les formes : serait-ce un emprunt au signifiant fascinant des masques ? Mais ceux-ci utilisent plutôt des matières végétales comme le chanvre pour simuler la chevelure. Pour comprendre la présence de cet élément pileux sur la toile (y compris pubien comme chez le peintre catalan Antoni Tapiès), il n’est pas inutile alors de se pencher sur un art oublié très accompli, prisé par l’aristocratie. Au XVIIe siècle les « ouvrages en cheveux » sont une véritable industrie qui siège au Palais Royal ; la demande est forte et peu de mèches échappent aux ciseaux des barbiers-perruquiers. Au XIXe siècle, il devient très en vogue, notamment chez les jeunes filles romantiques qui tressent ce matériau impérissable, coupé à l’occasion d’une naissance, en gage d’amour ou en souvenir du disparu : l’on prélève des mèches de cheveux sur les êtres aimés pour les tisser en médaillons, bagues, boucles d’oreilles et bracelets, le plus souvent sertis de métal précieux. Pour ce faire l’on s’inspire de quantité de modèles que l’on trouve dans d’épais catalogues. Citons l’extraordinaire Album illustré de dessins en cheveux par J. Marcellin (1888) ou le magnifique Album de Dessins en Cheveux de P. Florentin (Paris, c.1870) dont les bijoux de deuil dessinés par Jean-Pierre Thénot se déclinent en des centaines de modèles disponibles sur commande. Les motifs de tissage rivalisent de sophistication, à la mesure des sentiments passionnés souvent extrêmes qui animent les intéressés. Ainsi découvre-t-on aujourd’hui, parmi les legs du musée de la Vie romantique ou du musée Carnavalet, les testaments pileux de Charlotte Robespierre ou Maurice Sand. En Angleterre, c’est un art national, comme en témoignent les très beaux spécimens qui ornent les collections du Victoria and Albert Museum à Londres. Antoni Forrer est l’orfèvre en titre des bijoux de cheveux de sa Majesté. L’encyclopédique Self-Instructor in the Art of Hairwork de Mark Campbell (New York, 1847), traduit en plusieurs langues, compte plus d’une centaine de patrons de tressage dont la technicité ne cesse de surprendre le lecteur2.

L’art du cheveu connait de nos jours une recrudescence d’intérêt chez les collectionneurs comme les artistes : l’engouement a ressurgi en 2011 lorsque la bague en or décorée des cheveux tressés de Marie-Antoinette s’est vendue en grande pompe à l’Orangerie du Château de Cheverny. Une mèche de cheveux de Napoléon 1er a atteint le prix de 18.000 euros en 2019 à Fontainebleau. Le musée du quai Branly s’est emparé du sujet avec l’exposition « Cheveux chéris : frivolités et trophées » (2013). Nettie Wakefield, par exemple, jeune dessinatrice britannique, munie de ses crayons Faber-Castell chéris, a fait de la coiffure un élément central de définition de ses sujets. Florence Guillemot Vilain propose des constructions en papier fragiles et délicates. Une coiffeuse macédonienne, Svetlana Grozdanovska, en fait de portraits de stars sur Instagram. La nantaise Marie Drouet en fait des paysages. Il est un artiste français de grand renom qui a tout particulièrement contribué à l’épanouissement de cette technique. Ses travaux en la matière sont significatifs, environ quarante tissages (dont un acquis par le Mamac de Nice), et vingt-quatre résilles, y compris de petits nouages ou collages sur des bristols format carte de visite, souvent cadeaux aux donatrices, ou dans livres tirages d’art3. Marcel Alocco, plus connu pour ses patchworks et ses dé-tissages, s’est livré à cet exercice inverse parce que : « Quitter les lins de la toile, les cotons du patchwork, quitter les tissus industriels pour le tissé des cheveux, c’est retourner au rapport premier de l’homme à la nature, à son vêtement, à sa parure. Se pencher sur un textile humanisé, plus proche du texte que de la structure, de la culture que de la nature. La zone ambigüe où se fait le passage. Je suis toujours du parti d’Homère. » Il est donc bien placé pour nous aider à décoder le procédé et comprendre son sens4.

Un jour, en 1994 où il intervenait auprès de collégiens, il souhaite montrer « qu’en inventant le tissage l’humain avait inventé le tableau : châssis, tissu, couleurs, etc. » Il a alors l’idée, insufflée par l’hypothèse de Freud que les femmes ont inventé le tressage et le tissage (selon ce dernier en observant la pousse de la toison pubienne à la puberté), de « réinventer » le tissage sur un châssis découpé dans du carton : « je demandais alors quelques longs cheveux aux filles. Quelque vingt cheveux, pour dix en chaine et dix en trame. » La démonstration que « toute peinture fait image » fonctionne immédiatement : on démarre sur le tissage originel des cheveux et tous les constituants élémentaires de la peinture apparaissent : le châssis du métier à tisser, le tissu à tendre, subjectile sur ce même châssis ou un autre, la combinaison des couleurs dès la constitution du support textile, avec les trois primaires « biologiques » blond, brun, roux, le tout donnant en fin de compte — en fin du temps… du blanc. Le cadre, pour fixer le tout en l’état. Et l’image est déjà là avec la forme du coupon, le rapport des nuances toujours présentes dans une chevelure, les couleurs avec les juxtapositions de cheveux d’origines diverses. Un point de départ en apparence donc strictement pédagogique…

Si cette période chez l’artiste a séduit très peu d’acheteurs, elle a déclenché une belle polémique. Car travailler à partir de cheveux n’est pas dépourvu de difficultés. Difficulté d’approvisionnement d’abord, avoue Marcel Alocco : « Il y a dans le cheveu de l’intimité, de l’affectivité, et de l’Histoire. J’ai négocié, convaincu au processus d’échange, don et contre-don, chaque donatrice recevant un petit travail… Et sur l’œuvre j’indiquais le nom des donatrices, d’abord ma fille, ma nièce etc. » Sans compter les risques de méprise : « On me parlait bien sûr d’Auschwitz, où le pillage entasse la matière industrielle des cheveux rendus anonymes par le mélange et l’accumulation, masse des cheveux d’une foule, masse de cheveux née de la haine. J’ai hésité à m’engager dans ce travail tant que n’a pas été résolu le problème de l’origine des cheveux mis en œuvre : ce ne pouvait pas être une matière récupérée dans mon salon de coiffure habituel, par exemple, c’est-à-dire des cheveux comme matériau brut à traiter de façon mécanique. » Mais après tout Alocco ne fait que renouer avec un art passé sans même en renier la nature sentimentale : « Dans la tradition, on garde la mèche d’un enfant, on donne une mèche à son fiancé, on conserve la mèche dans un médaillon avec une chaine autour du cou. L’offre d’une mèche de cheveux conserve le sens symbolique d’un lien. Il concrétise une relation amoureuse ou magique. Je pense à “formule magique” car dès qu’on entre dans les mots, on ouvre au texte, on tisse. Il fallait une relation personnelle à une personne déterminée, féminine, en un genre assumé : la mèche donnée l’est de personne à personne, dans une relation affective qui dit, sinon l’amour, du moins l’estime et la reconnaissance de l’artiste aux yeux de la donatrice. » Et dans ce dernier point résiderait toute la différence. Comme tout créateur il veut apporter une signification toute personnelle à sa démarche, non sans une pointe d’humour, faire entrer les femmes trop souvent oubliées de l’Histoire « dans le dialogue créateur du plasticien, dialogue dans lequel la donatrice est aussi par fondation l’inspiratrice. Et c’est bien grâce à ce rapport que ce travail avec des cheveux a été, pour moi, commencé. Je dirais donc dans un rapport d’amour. Mais aimer n’est pas être amoureux, même s’il s’agit d’une relation à fleur d’épiderme, intense ou… tirée par les cheveux. » Et cela marche ! Après avoir vu les premiers travaux, des collégiennes viennent lui proposer une mèche de leur chevelure : « elles me disaient “Je veux être dans l’œuvre”. Le Larousse dit que les donateurs sont souvent représentés dans les œuvres d’art. Donatrices, elles seront présentes dans l’œuvre, “sans figure”, simplement par l’écriture du prénom et d’une initiale, à demi-anonymes puisque reconnues seulement d’elles-mêmes et des entourages, mais individualisées et présentes avec la même intensité que les commanditaires des œuvres religieuses de jadis. Ici encore, elles sont (on est) dans le texte. » Le vœu est pieu. Alocco a beau vouloir éviter le « magique » attaché à l’usage du cheveu dans l’art ou l’artisanat5, et tenter de se dégager du côté affectif, dès que l’on observe attentivement l’œuvre, le contraire saute aux yeux, même si l’artiste s’en défend : « Il s’agit toujours dans mes tissages de propositions abstraites, les cheveux étant l’élémentaire “matériau” de la constitution du tissu, formes simples avec jeux des couleurs naturelles, jamais de cheveux teints. Au plus complexe, reprise du système du patchwork par coutures de fragments, ou reconstitutions de procédés “historiques” comme l’écossais ou, en dernière étape, reprise des “résilles”. Dans mes propositions le corps est absent, aucune forme pour le suggérer. »

Paradigme impossible à tenir : la dimension amoureuse, jouissive et érotique affleure dans toutes ses tapisseries, dans un corps-à-corps mi-conscient. Alocco, qui décrit son travail, érotise le geste : « Le peintre, le laboureur, l’écrivain et le tisserand sont unis dans un geste d’aller-retour : ils “font la navette”; ils sont latéralisés. Ils vont de l’archaïque au présent. Moi je suis droitier, et cependant l’aiguille-navette va de gauche à droite tenue par la main gauche, et de droite à gauche le rang suivant, tenue par la main droite. C’est de la peinture ambidextre. Alors que le pinceau, ou l’instrument qui d’une façon générale dépose la couleur est tenu par la main directrice. À remarquer que dans la couture aussi les deux mains sont employées. L’une soude les bords, maintient la tension, manipule le tissu, l’autre manœuvre l’aiguille. On écrit que c’est du cousu main. J’écrirais volontiers “Cousu mains”». Le résultat demeure invariablement suggestif du corps féminin. Dans le tissage n° 27 (1995), dont nous montrons un exemplaire en ligne, synthèse de blonds, bruns et roux, la trame, magnifiquement serrée par un va-et-vient d’aiguille appliqué et patient, forme des rectangles qui peinent à masquer la géométrie pubienne sous-jacente que souligne encore davantage l’ébouriffement des cheveux qui s’échappent du cadre. Une chaine délicate, semblable aux cordes d’une lyre, simule l’innervation que le jeu d’un virtuoso fera vibrer de plaisir. Plus frappant que jamais, les points (de suture) rajoutés de sa main plaquent des réminiscences des blessures de la femme, lors de la maternité, l’excision ou de la réparation d’un viol.

Dans ces tapisseries de cheveux, comme dans l’art, le corps de la femme est là, flagrant, omniprésent, redoutable, fatidique. Jules Michelet dans La soie n’écrivait-il pas à propos du tissage : « L’idéal des arts humains dans le filage et le tissage… l’idéal que nous poursuivons c’est un beau cheveu de femme… [la chevelure] c’est la fleur de la fleur humaine ». Irrésistible tentation chez les poètes. Les vers lascifs de Lamartine à propos des longs cheveux « tressés chauds encore en doux tissus soyeux… [étendus] en tapis sous les membres des dieux » (La chute d’un ange) n’ont de rivaux que les transports éblouis de Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé ou Guillaume Apollinaire devant la parure féminine. « Appareil à caresses » sous la plume d’Aragon, la chevelure, poétique, suave et chaude, inonde de toute sa splendeur la littérature et la peinture.

Illustration : Tissage n° 27 photo de Marcel Alocco

  1. Titre de l’ouvrage de Christiane Noireau, L’esprit des cheveux, À part du beau, 2009.
  2. Sur l’étendue de cet art voir aussi Andrée Chanlot, Les ouvrages en cheveux : leurs secrets, L’Amateur, 1986.
  3. Ils ont fait l’objet d’un article de l’artiste dans la revue Energia, Recherches doctorales, n° 3 (première exposition : « Fragments, avec cheveux », Galerie Alain Oudin Paris, avril 1997) et en 2004 d’une exposition personnelle « Y’a un cheveu » au Musée de Villeneuve-Loubet.
  4. Dans Dons et textures pour Marcel Alocco, logique et mythologie du cheveu, Gilbert Lascault relie les structures énigmatiques de l’artiste à la place de la chevelure dans diverses cultures (Voix Editions /Richard Meier, 1999).
  5. La Galerie Alain Oudin avait de sa propre initiative prêté en 1999 un Tissage de cheveux par Alocco pour une exposition « Fétiches & Fétichismes » présentée par le psychanalyste et critique d’art Jean-Michel Ribettes, à Paris, Passage de Retz, avec deux-cent-quatorze artistes au catalogue (Editions Blanche, 1999).

Martine Monacelli


Auteur

professeure émérite des Universités, artiste plasticienne sous le nom de Louise Caroline et descendante de drapiers niçois. Elle travaille le tissu industriel encré, www.louise-caroline.weebly.com
La Revue Nouvelle
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