Nous confronter à la colonisation est notre responsabilité
Raphaëlle Bruneau est l’autrice et l’actrice d’un seul en scène Qui est blanc dans cette histoire ?, fondé sur deux personnages réels et un personnage de fiction : une femme d’aujourd’hui, mère de trois enfants métis, et un missionnaire parti au Congo à la fin du XIXe siècle, d’un côté, et une jeune congolaise confrontée au missionnaire, de l’autre. Et à la suivre, la fiction permet de mieux témoigner du réel…
Raphaëlle Bruneau : Depuis que je suis petite, je savais que je portais le prénom de quelqu’un d’important dans la famille, mon arrière-grand-oncle. J’en ressentais les avantages, j’étais un peu chouchoutée. Pour moi, c’était juste un homme assez religieux, mais je ne me posais pas plus de questions. Et c’est quand j’ai eu une vingtaine d’années, que j’étais en couple avec un métis d’origine congolaise, que je me suis mise à lire beaucoup sur la France-Afrique, etc., que ma tante m’envoie un recueil qu’elle a dactylographié, contenant cent lettres que cet homme a écrites à la fin du XIXe siècle, quand il était missionnaire au Congo. J’ai commencé à le lire et c’est un missionnaire au sens du Larousse de l’époque : « il va sauver les négresses des anthropophages ». Cela commence comme ça, mais ce qui est étonnant c’est que tout au long de son expérience, il ne se défait jamais de son sentiment de supériorité. Tout cela m’énerve, me met en colère, l’objet me parait bruler entre mes mains. Donc je le range.
Et il y a trois ans, je retombe sur ce recueil de lettres. À ce moment-là, j’ai trois fils métis et je me dis : « Va fouiller dans ce qui te dérange, dans cette colère, va relire et voir ce que tu peux faire avec cela ». Je replonge donc dans ces lettres et je me dis que je vais y sélectionner tout ce qui me dérange. Je participais justement à un atelier d’écriture qui avait lieu à la Maison de la francité, juste sous la bibliothèque Aimé Césaire. Par conséquent, à chaque morceau sélectionné, je monte à la bibliothèque pour tenter de trouver le point de vue congolais de l’époque. Je cherche des témoignages, il n’y en a pas. Je cherche des manuels de géographie, pour tenter de voir où cela se situe, qui sont les gens dont il parle. Cela n’existe pas. Plus j’avance dans cette lecture, plus je me rends compte de mon ignorance, de notre ignorance de l’histoire de la colonisation. Elle n’est pas enseignée dans le secondaire, on peut avoir terminé sa rhéto en ayant lu à peine un paragraphe sur le Congo.
Plus j’écris et plus je suis énervée.
J’en parle dès lors beaucoup, avec mes fils… Eux sont à un moment de leur vie où ils vivent le racisme, mais je me rends compte qu’ils sont dans le déni par rapport à ce vécu : leur manière de « vivre ça bien » c’est de se dire « si on me traite de singe, ce n’est pas grave ». Je suis comédienne à la base, je ne suis pas autrice, et donc au fil de l’écriture, je sens que je me prépare en fait une partition pour quelque chose que j’ai envie de livrer. Finalement, le texte prend la forme d’un dialogue entre cet arrière-grand-oncle et moi, aujourd’hui, qui suis maman de fils métis, avec cette question de savoir comment je les éduque avec ça. Je les protège ? Je les informe ? Comment je fais ?
Et vu l’absence de témoignages de Congolais, comme je ne suis pas arrivée à en trouver, j’ai essayé de fictionnaliser, d’imaginer au travers des lettres qui sont les personnages en face, ceux-là dont il parle. J’écris donc un personnage imaginaire, Sula, qui se fait enlever de son village, qui rejoint la mission… Ce personnage pose évidemment plein de questions : est-ce que j’ai le droit de m’emparer de cette histoire, de psychologiser ce personnage, d’imaginer ses angoisses alors qu’elles me sont en fait inconnues ?
Mais j’ai eu besoin de passer par un personnage imaginaire parce que si l’on se cantonne à la lecture des lettres de mon arrière-grand-oncle, on garde un peu l’image d’un « sauveur ».
Bien sûr, son entreprise n’a jamais marché, d’ailleurs les enfants fuguaient tous. Les enfants s’enfuyaient pendant la nuit, mais cela ne changeait rien à sa conviction de « bien faire ». Il me semblait nécessaire de montrer ce que peut signifier ce qu’il écrit. Par exemple, il dit « nous avons marché dans la forêt ». Mais les enfants qu’il encadre sont tout jeunes, et il les a emmenés, dans la nuit noire, au travers de la forêt, pour une marche qui a duré douze jours…
L’intérêt de ce personnage fictif n’est pas uniquement dans l’illustration concrète de souffrances. Cela étant, il est aussi dans la mise en évidence des mécanismes de résistance. Les enfants fuguaient : quel courage il leur fallait pour partir seuls de cet endroit forcément très isolé, puisqu’il s’agissait bien de les couper de tout contact avec leur village. Cette dimension de résistance face à l’entreprise coloniale est, en particulier, systématiquement masquée, ignorée des récits sur la colonisation, comme si les colons étaient arrivés et que tout s’était passé sans heurts et, fatalement, cela participe à dissimuler la violence du dispositif colonial.
La Revue nouvelle : Pourquoi avoir choisi le « seul en scène » ?
R.B.: Ce qui se dégage de ce texte, c’est que quelque part on a tous ces héritages en nous. Moi je me sens héritière de l’ensemble de ces histoires. Et je pense que c’est parce que je connais ces histoires que je peux chercher à agir différemment aujourd’hui. Cela me permet aussi de mettre en évidence que je suis le produit d’une « mosaïque » d’histoires qui, même si elles semblent éloignées, ne le sont pas vraiment.
Si j’avais mis une autre personne sur le plateau, forcément, j’aurais parlé d’une confrontation entre deux points de vue. Or, ce dont je veux parler, c’est de ces confrontations à l’intérieur de nous. De ces héritages que nous portons en nous.
Bien sûr, je suis une femme blanche et c’est de mon point de vue que je parle. Mais il me semble essentiel de ne pas laisser aux seuls afro-descendants la responsabilité de travailler l’histoire coloniale. Nous avons nous aussi une responsabilité à mettre le nez dans cette histoire, à la revisiter, à en rendre les réalités sensibles, à réfuter le discours dominant sur « les bienfaits de la colonisation » et à voir les conséquences que cette histoire amène aujourd’hui dans notre société. Il faut que l’on ne cantonne pas la déconstruction du racisme aux seules personnes racisées. Bien sûr, je pense qu’il faut aussi agir pour visibiliser les afro-descendants, leur permettre de s’exprimer, de dénoncer, mais aussi de prendre part à tous les débats publics, pas uniquement ceux qui concernent la question du racisme. Et évidemment le manque de visibilité, d’espace qui leur est accessible, est une question qui se pose sur ce spectacle et que je n’ai pas résolue.
R.N.: Même si aujourd’hui certaines institutions fortement marquées par l’héritage colonial, comme le musée de Tervuren, entendent officiellement se refonder et même procéder à une critique de la colonisation, en pratique on ne peut pas dire que cette refondation soit radicale. Par exemple, l’expression « aventure coloniale », qui renvoie à l’imaginaire très XIXe du grand explorateur en euphémisant complètement la violence de l’entreprise coloniale est toujours utilisée sur certains cartels. Comment agir sur ces représentations ?
R.B.: Le travail à mener pour décoloniser les représentations est énorme. J’ai participé à une « visite décoloniale » de Bruxelles et deux participants étaient des « anciens » du Congo. En discutant, on se rend compte que pour eux, ils ont été « chassés » du Congo, ils ont souffert de ce qu’ils vivent comme un « divorce difficile»… Leur rancœur les amène à légitimer leur action, ils sont persuadés d’avoir « bien agi ». Ce sentiment est largement diffusé surtout parmi les plus de soixante ans en Belgique, mais pas seulement.
Je pense aussi que, comme le dit Françoise Vergès, certains lieux sont tout simplement… impossibles à décoloniser.
Dans la pièce, je fais beaucoup d’allers-retours entre les mots de mon arrière-grand-oncle et ce que mes fils me racontent de leur vie. Et c’est très fort car cette confrontation permet de montrer que l’on n’est pas très loin. Par exemple, le fantasme que mes fils seraient membres d’une ethnie spécifique renvoie à tout le système de classification et de hiérarchisation imposé par les colonisateurs. Mon texte, je pourrais continuer en permanence à l’écrire, tant les exemples sont nombreux.
Bien sûr, la doctrine coloniale et raciste du XIXe siècle a évolué, aujourd’hui les discours ne sont plus identiquement les mêmes. Mais il est entièrement faux de parler de rupture, on en garde des traces jusque dans l’imagerie utilisée par certaines ONG dans le cadre de la coopération au développement.
Par ailleurs, le recours à un personnage imaginaire pour confronter le discours de mon arrière-grand-oncle à un vécu sensible vise aussi à démythifier en quelque sorte les représentations coloniales.
Au fil de la construction de ce personnage, j’ai effectué beaucoup de tests, je l’ai beaucoup ajusté. Mais évidemment, il reste marqué par mon point de vue, mon vécu. Je lui prête des sentiments, des angoisses, qui sont sans doute les miennes, par exemple, j’exprime ma peur de la solitude. Cela avait-il un sens pour ces enfants ?
Un retour au sensible n’en reste pas moins indispensable sinon on ne perçoit pas vraiment la violence derrière le sentiment de supériorité de mon arrière-grand-oncle, sentiment dont il ne s’est jamais défait durant les dix ans passés au Congo. Pendant mon travail de recherche, j’ai interviewé l’anthropologue et ancien missionnaire Michaël Singleton, notamment pour comprendre cette persistance. Singleton m’a répondu en spécifiant combien en réalité il est difficile de se départir de nos préjugés sur l’autre… Et c’est d’autant plus fort lorsqu’on agit dans un cadre qui soutient globalement ces préjugés, en étant persuadé de faire le bien.
Évidemment, la pièce va être jouée ici en Belgique dans un premier temps, et, d’une certaine manière, ce que je vais partager avec le public restera dans le cadre de ce que nous pouvons percevoir, de ce que nous pouvons construire comme interaction. Mais s’il y a une possibilité d’ouvrir déjà quelques brèches dans ces représentations, c’est déjà énorme.
Qui est blanc dans cette histoire ? de et avec Raphaëlle Bruneau
- du 28 janvier au 1e février à Namur (théâtre Jardin Passion)
— du 11 au 14 février à Bruxelles (Espace Magh)
