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Nourriture intellectuelle : malbouffe ou slow food ?

Numéro 1 - 2020 - La Revue nouvelle presse par Christophe Mincke Thomas Lemaigre Renaud Maes

janvier 2020

« Le pays a besoin d’une nour­ri­ture intel­lec­tuelle et d’organes où s’élabore une doc­trine sub­stan­tielle, capable de fon­der une atti­tude concrète devant les néces­si­tés du temps. » Dans leur pre­mier article, inti­tu­lé Départ, le col­lec­tif des fon­da­teurs de La Revue nou­velle s’était assi­gné cette mis­sion ter­ri­ble­ment ambi­tieuse. À les lire, la Seconde Guerre mon­diale ne « repré­sente que la manifestation […]

Éditorial

« Le pays a besoin d’une nour­ri­ture intel­lec­tuelle et d’organes où s’élabore une doc­trine sub­stan­tielle, capable de fon­der une atti­tude concrète devant les néces­si­tés du temps. » Dans leur pre­mier article, inti­tu­lé Départ, le col­lec­tif des fon­da­teurs de La Revue nou­velle s’était assi­gné cette mis­sion ter­ri­ble­ment ambi­tieuse. À les lire, la Seconde Guerre mon­diale ne « repré­sente que la mani­fes­ta­tion exas­pé­rée d’un état de choses qui trouble la pla­nète depuis plu­sieurs géné­ra­tions. Il faut le dire sans ambages : la fin de cette guerre et la vic­toire ne résou­dront rien par elles-mêmes. […] Elles n’apporteront pas au monde les remèdes dont il a besoin, elles ne lui ren­dront pas l’équilibre. » Et pour « rame­ner l’équilibre », les fon­da­teurs pen­saient indis­pen­sable de créer un lieu d’élaboration d’un dis­cours intel­lec­tuel qui ques­tionne tous les aspects de la socié­té. Ce pro­jet se vou­lait cepen­dant très enga­gé, bien au-delà du simple ques­tion­ne­ment : il posait notam­ment « la néces­si­té d’institutions qui trans­forment à leur base la struc­ture de l’entreprise, les rap­ports du tra­vail et du capi­tal » et « l’urgence d’une “dépro­lé­ta­ri­sa­tion” des masses popu­laires et leur acces­sion à un niveau conve­nable d’éducation et de culture ». Face aux autres revues de l’époque, les fon­da­teurs de La Revue enten­daient se dis­tin­guer par une atten­tion par­ti­cu­lière por­tée aux dimen­sions cultu­relle et spi­ri­tuelle. En par­ti­cu­lier, ils se refu­saient à consa­crer trop de place à l’économie, car « l’économie est pour nous un moyen. Elle est ser­vante du social et s’insère dans un ensemble dont toutes les par­ties doivent être mises à leur place. » Le refus d’une subor­di­na­tion du monde social aux logiques éco­no­miques devait se tra­duire par la pos­si­bi­li­té d’ouvrir d’autres grilles de lec­tures de ce monde social : La Revue nou­velle sera donc, tout au long de son his­toire, un lieu de ren­contre entre dis­ci­plines, avec une cer­taine pré­pon­dé­rance de la sociologie.

André Moli­tor inter­pe­la tou­te­fois le comi­té de rédac­tion en janvier1950 en dénon­çant un « embour­geoi­se­ment » de La Revue, dont il inter­ro­geait la pro­pen­sion à se détour­ner de l’objectif de « dépro­lé­ta­ri­sa­tion » que les fon­da­teurs s’étaient assi­gnés. Cette volon­té de contri­buer simul­ta­né­ment à la vie intel­lec­tuelle et à la démo­cra­ti­sa­tion des savoirs fit l’objet de cen­taines de notes, cour­riers, mémos stra­té­giques à par­tir de cette pre­mière inter­pel­la­tion : tout le sens de la construc­tion de La Revue semble en fait repo­ser sur ce double objec­tif, peu importent les géné­ra­tions que l’on consi­dère, et, depuis 1950, les comi­tés de rédac­tion s’angoissent à l’idée de ne pas y arri­ver suffisamment.

2020 est la sep­tante-cin­quième année d’existence de La Revue nou­velle et ces trois quarts de siècle amènent for­cé­ment à inter­ro­ger la per­ti­nence et le sens, d’une publi­ca­tion comme la nôtre. Dans les revues jubi­laires, ce genre d’exercice prend, très sou­vent, la forme d’une intros­pec­tion his­to­rique plus ou moins hon­nête (il faut évi­ter de vexer les anciens) et for­cé­ment auto­cen­trée. Pour ques­tion­ner le sens d’une revue qui se veut, depuis sa fon­da­tion, un acteur du débat intel­lec­tuel et de sa démo­cra­ti­sa­tion, il nous semble pour­tant que consi­dé­rer atten­ti­ve­ment le pré­sent est peut-être plus por­teur d’enseignements. Or, ce pré­sent résonne for­te­ment avec l’avertissement des fon­da­teurs de La Revue quant « au mal pro­fond » qui menace « l’équilibre du monde » : les revues dites « intel­lec­tuelles », celles-là qui pour­suivent notre double objec­tif, sont mena­cées aujourd’hui comme elles ne l’ont jamais été depuis la fin de la Seconde Guerre mon­diale. Il serait ten­tant, et bien trop facile, d’imputer cette menace à la seule mon­tée des popu­listes et des néo­fas­cistes qui, un peu par­tout en Europe, s’appuient sur un argu­ment « bud­gé­taire » pour aban­don­ner à leur sort des revues dont la ren­ta­bi­li­té ne peut être l’objectif prin­ci­pal et, ain­si, lais­ser le mar­ché opé­rer une cen­sure des publi­ca­tions qui les dérangent : celles qui réflé­chissent le monde, quelle que soit leur obé­dience, plu­tôt que d’être à leur botte ou au ser­vice du diver­tis­se­ment et de l’information super­fi­cielle. Rien n’est plus simple, tant la rhé­to­rique de l’austérité et de la néces­saire ren­ta­bi­li­té a colo­ni­sé les esprits.

On attend avant tout aujourd’hui d’une revue qu’elle soit ren­table et donc qu’elle se vende (à ses lec­teurs ou aux annon­ceurs). Pour­quoi dépen­ser de l’argent public, dont les poli­ti­ciens libé­raux, une large majo­ri­té de sociaux-démo­crates et de sociaux-chré­tiens, et même cer­tains éco­lo­gistes nous répètent à l’envi qu’il se tarit, alors que le mar­ché devrait tout gérer par­fai­te­ment ? Après tout, si les revues intel­lec­tuelles peinent à faire payer leurs lec­teurs suf­fi­sam­ment pour s’autofinancer, c’est peut-être qu’«elles ne sont pas assez sexy, inadap­tées au mar­ché et donc défi­ni­ti­ve­ment obso­lètes ». Cette der­nière phrase n’est pas tirée de nulle part : elle fut énon­cée — ana­co­luthe com­prise — par un par­le­men­taire de la majo­ri­té com­mu­nau­taire (fran­çaise) pré­cé­dente lors de dis­cus­sions infor­melles rela­tives au décret open access.

Or, il y a deux rai­sons récur­rentes que nos lec­teurs avancent pour jus­ti­fier le non-renou­vè­le­ment de leurs abon­ne­ments : le manque de temps pour lire (au calme) et des pro­blèmes finan­ciers. L’érosion du lec­to­rat de La Revue suit ain­si très fidè­le­ment l’accélération du tra­vail, la pré­ca­ri­sa­tion des intel­lec­tuels (cher­cheurs non défi­ni­tifs, ensei­gnants, artistes…) et des retrai­tés (dont les pen­sions s’amenuisent à chaque nou­veau plan d’économie). Si La Revue ne « trouve » plus sept-mille lec­teurs comme elle le fit dans les années 1970, ce n’est pas tel­le­ment que les lec­teurs ne seraient plus là, c’est sur­tout qu’ils n’ont plus les moyens tem­po­rels et finan­ciers de satis­faire leurs besoins de lec­ture ! Ces évo­lu­tions ne sont pas le fruit d’une « muta­tion socié­tale » qui serait natu­relle. Elles sont le résul­tat de choix poli­tiques : dés­in­ves­tis­se­ment dans la culture et dans l’éducation, affai­blis­se­ment des méca­nismes de redis­tri­bu­tion des richesses, inféo­da­tion de l’ensemble des ins­ti­tu­tions aux logiques mar­chandes et, plus glo­ba­le­ment, encou­ra­ge­ment d’une accé­lé­ra­tion expo­nen­tielle des rythmes sociaux1.

Une lec­trice fidèle nous écri­vait en mai 2019 que le CPAS dont elle dépend a déci­dé de ne plus l’autoriser à pro­lon­ger son abon­ne­ment à La Revue, jugeant la dépense super­flue et en argüant du fait qu’elle pou­vait se pro­cu­rer la publi­ca­tion à la biblio­thèque com­mu­nale. Or, ladite biblio­thèque com­mu­nale s’était désa­bon­née, faute de bud­gets, il y a dix ans. Cette situa­tion est certes sin­gu­lière, mais elle n’est pas com­plè­te­ment anec­do­tique : elle illustre le fait que les pou­voirs publics contri­buent par leurs déci­sions à « assé­cher » notre lec­to­rat. La fra­gi­li­sa­tion des revues intel­lec­tuelles résulte donc de choix poli­tiques qui font en réa­li­té lar­ge­ment consen­sus au sein des forces poli­tiques tra­di­tion­nelles, conver­ties à la « rai­son néo­li­bé­rale ». Et, si les droites radi­cales et extrêmes peuvent aujourd’hui leur don­ner le coup de grâce bud­gé­taire lorsqu’elles arrivent au pou­voir, c’est parce qu’elles inter­viennent après un long tra­vail de sape.

Pour autant, la ques­tion du lec­to­rat n’est pas la seule à nous pré­oc­cu­per : de plus en plus, les auteurs n’ont plus le temps d’écrire, sin­gu­liè­re­ment pour une revue telle que la nôtre. Tra­di­tion­nel­le­ment, nos contri­bu­teurs venaient lar­ge­ment du monde aca­dé­mique. Encore aujourd’hui, un grand nombre de cher­cheurs par­tagent dans nos pages, les résul­tats de leurs tra­vaux, mais s’y risquent aus­si à des exer­cices moins aca­dé­miques de cri­tique, voire de fic­tion. Si, jusqu’à la fin des années 1990, les articles parus dans La Revue nou­velle pou­vaient jouer favo­ra­ble­ment dans la car­rière des aca­dé­miques, aujourd’hui, publier, en fran­çais, dans une revue non spé­cia­li­sée et non « scien­ti­fique » (c’est-à-dire ne s’adressant pas exclu­si­ve­ment à des col­lègues, spé­cia­listes des thé­ma­tiques et dis­ci­plines des auteurs), est vu au mieux comme une perte de temps, au pire comme la preuve d’un manque d’engagement dans la car­rière. Un ancien rec­teur résu­mait par­fai­te­ment la chose lors d’une inter­ven­tion l’an pas­sé : « Les revues intel­lec­tuelles, elles nous emmerdent ! ». Pour lui, en effet, elles éloignent les cher­cheurs des objec­tifs de pro­duc­tion d’articles comp­ta­bi­li­sés dans les fameux « ran­kings ». Or, pour ces déci­deurs des poli­tiques aca­dé­miques, tout doit être fait pour « si pas mon­ter, en tout cas ne pas perdre son rang » dans ces clas­se­ments inter­na­tio­naux dont les mêmes connaissent pour­tant par­fai­te­ment l’inanité (et la recon­naissent lorsqu’il advient que leur ins­ti­tu­tion y est mal clas­sée). La consé­quence logique est un ren­fer­me­ment des cher­cheurs, sin­gu­liè­re­ment les plus jeunes, dans l’institution. Et ce ne sont évi­dem­ment pas les simu­lacres de « vul­ga­ri­sa­tion » pas­sant par des for­mats que cer­tains nomment « fun » (sans que l’on sache vrai­ment qui a « du fun » dans l’histoire) et extrê­me­ment courts — cent-quatre-vingts secondes pour résu­mer une thèse — qui contri­buent réel­le­ment à l’objectif de démo­cra­ti­sa­tion du débat intel­lec­tuel. Cet objec­tif néces­site en effet de prendre le temps de l’explication et de prendre le temps de l’écoute ou de la lec­ture, alors que les shows pré­ten­dant faire état de la recherche en un éclair vendent des mirages et, par là, font obs­tacle à la dif­fu­sion du savoir. Là encore, ce sont des déci­sions poli­tiques qui viennent saper les fon­da­tions des revues.

Le para­doxe des revues intel­lec­tuelles est le sui­vant : lorsqu’elles sont le plus en dif­fi­cul­té, leurs deux objec­tifs deviennent par­ti­cu­liè­re­ment per­ti­nents. Pour sor­tir des logiques infer­nales du pro­jet néo­li­bé­ral, pour lut­ter contre les popu­lismes, il est indis­pen­sable de les déco­der et de pro­po­ser des alter­na­tives bien construites, ce qui implique de ren­for­cer le débat intel­lec­tuel et, simul­ta­né­ment, de le démo­cra­ti­ser. Dans ce contexte, nous avons le devoir de nous méfier de ce qu’André Moli­tor appe­lait l’«embourgeoisement », cette ten­dance à ne par­ler qu’aux déten­teurs d’un fort capi­tal cultu­rel (et sou­vent, d’un cer­tain capi­tal éco­no­mique). C’est la rai­son pour laquelle La Revue n’est pas, depuis sa fon­da­tion, une revue pure­ment aca­dé­mique, et ne le sera jamais : par la mixi­té (rela­tive) de son comi­té de rédac­tion, de ses contri­bu­teurs et de ses lec­teurs, elle peut concrè­te­ment appor­ter sa contri­bu­tion à la démo­cra­ti­sa­tion de la socié­té. Elle ne le fait cer­tai­ne­ment pas suf­fi­sam­ment, mais elle s’y applique. Ceci n’implique nul­le­ment de renon­cer à notre exi­gence intel­lec­tuelle, sans laquelle La Revue n’a plus de sens.

Les revues intel­lec­tuelles ne sont certes pas sexy pour ceux qui sont hyp­no­ti­sés par les pro­messes d’immédiateté et de flui­di­té totale de nos socié­tés d’accélération, elles sont effec­ti­ve­ment emmer­dantes pour tous ceux qui ânonnent le triste bré­viaire des « bons ges­tion­naires », friands de prag­ma­tisme et d’abandon de toute ambi­tion d’explication du monde et d’amélioration de nos socié­tés. Cela ne les rend pas obso­lètes, bien au contraire ! Cela en fait des outils par­ti­cu­liè­re­ment indis­pen­sables aujourd’hui pour lut­ter contre ceux qui nous pré­ci­pitent vers l’abime et qui, pré­ci­sé­ment, sont ceux que notre revue n’émoustille ni n’intéresse, ceux qui mettent en œuvre les condi­tions d’une aus­té­ri­té éco­no­mique et tem­po­relle pri­vant la popu­la­tion des moyens de nous lire.

L’engagement du col­lec­tif d’autrices et d’auteurs qui font La Revue vis-à-vis de ses deux objec­tifs est donc d’autant plus vigou­reux que l’époque appelle à des efforts pour rele­ver le défi d’une socié­té plus éga­li­taire… Après tout, comme le concluaient nos fon­da­teurs, « pour jouir de la liber­té et d’un régime humain, il faut savoir s’en mon­trer digne ».

  1. Nous ren­voyons à ce pro­pos aux cri­tiques radi­cales émises par Hart­mut Rosa dans Alié­na­tion et accé­lé­ra­tion.

Christophe Mincke


Auteur

Christophe Mincke est codirecteur de La Revue nouvelle, directeur du département de criminologie de l’Institut national de criminalistique et de criminologie et professeur à l’Université Saint-Louis à Bruxelles. Il a étudié le droit et la sociologie et s’est intéressé, à titre scientifique, au ministère public, à la médiation pénale et, aujourd’hui, à la mobilité et à ses rapports avec la prison. Au travers de ses travaux récents, il interroge notre rapport collectif au changement et la frénésie de notre époque.

Thomas Lemaigre


Auteur

Thomas Lemaigre est économiste et journaliste. Il opère depuis 2013 comme chercheur indépendant, spécialisé sur les politiques sociales et éducatives, ainsi que sur les problématiques socio-économiques régionales. Il exerce également des activités de traduction NL>FR et EN>FR. Il est co-fondateur de l'Agence Alter, éditrice, entre autres, du mensuel {Alter Echos}, qu'il a dirigée jusqu'en 2012. Il enseigne ou a enseigné dans plusieurs Hautes écoles sociales (HE2B, Helha, Henallux).

Renaud Maes


Auteur

Renaud Maes est docteur en Sciences (Physique, 2010) et docteur en Sciences sociales et politiques (Sciences du Travail, 2014) de l’université libre de Bruxelles (ULB). Il a rejoint le comité de rédaction en 2014 et, après avoir coordonné la rubrique « Le Mois » à partir de 2015, il est devenu rédacteur en chef de {La Revue nouvelle} en novembre 2016. Il est également professeur invité à l’université Saint-Louis (Bruxelles) et à l’ULB, et mène des travaux de recherche portant notamment sur l’action sociale de l’enseignement supérieur, la prostitution, le porno et les comportements sexuels, ainsi que sur le travail du corps. Depuis juillet 2019, il est président du comité belge de la Société civile des auteurs multimédia (Scam.be).