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Nommer le crime contre les impasses de l’innocence blanche

Numéro 8 – 2020 - 75 ans colonialisme Congo Église racisme par Véronique Clette-Gakuba

décembre 2020

« Bien peu de gens savent que le billet de banque doit nécessairement correspondre à une valeur objective et que la stabilité d’une monnaie dépend de la confiance que suscite l’esprit de travail et d’organisation présent dans le pays », Jean Savoie.

Dossier

Tous deux écrits fin des années 1960, les textes que je commente portent la marque de deux hommes d’Église qui mènent une réflexion sur la nature profondément endommagée de la relation entre Congolais et Belges. « L’assistant technique vu par un Africain » est un texte de Martin Ekwa, prêtre congolais ayant occupé de nombreuses fonctions dans le domaine de la promotion de l’enseignement catholique au Congo. Le texte traite de la relation des Congolais aux assistants techniques volontaires venus après les indépendances former de nouveaux cadres pour le pays. Ekwa observe le caractère souvent dédaigneux de l’accueil réservé à ces volontaires et, finement, interprète la présence de ce dédain comme une mise au défi : il ne s’agit pas que sur l’aide apportée vienne se greffer un énième écrasement du Congolais. Le ton est donné. Les attentes vis-à-vis de ces volontaires ne se situent pas tant au niveau de leurs compétences qu’au niveau d’une éthique, celle de l’échange : celui-ci respectera-t-il la dignité des Congolais ? L’auteur du texte « Congolais, mon frère » est un prêtre spiritain, Jean Savoie, qui a consacré sa vie à former des spiritains, une congrégation engagée dans l’évangélisation des plus démunis. Il a notamment occupé des fonctions de missionnaire au nord du Cameroun. Le texte est composé de plusieurs extraits de son journal de missionnaire à travers lesquels se faufile un thème récurrent et central, celui de la possibilité de la rencontre vraie avec les Africains. L’ensemble des réflexions, de mai à novembre 1966, analysent les facteurs d’entrave à cette relation vraie et pose la question du rôle de la mission chrétienne dans la possible restauration de ce lien.

À l’occasion des septante-cinq ans de La Revue nouvelle, on m’a demandé de commenter ces deux textes avec un œil contemporain. Cela me permet de commencer par dire que ce fut une réjouissance de lire, dans un journal belge, cet auteur congolais dont l’analyse touche avec précision la profondeur de la plaie béante laissée par le colonialisme. La citation qui chapeaute mon commentaire est un extrait du texte de Jean Savoie. Très significative, je l’ai choisie car elle caractérise un trait particulier du texte : cette rencontre vraie que Savoie appelle de ses vœux en prêchant des principes d’égalité et d’autonomie des peuples est assortie de toute une série de recommandations au peuple congolais en matière de progrès à réaliser. Le rôle de guide que Savoie s’attribue ne se limite pas aux seuls aspects de la charité chrétienne (« l’assistant technique va aider l’Africain à progresser dans sa relation à Jésus »). Comme le montre l’extrait en chapeau, les préoccupations de Savoie vont plus loin, elles touchent à l’économie politique, à la gouvernance nationale, au développement communautaire, etc. Savoie revêt les traits d’un guide blanc omniscient tel qu’on a dû encore en trouver longtemps après les indépendances à la direction des séminaires du Congo, du Rwanda et du Burundi. Ce qui est frappant, c’est qu’en contraste avec ces grandes recommandations, le problème du mépris et du racisme envers les Congolais — des maux que Jean Savoie nomme et qui le préoccupent — apparait finalement assez mineur comme difficulté à surmonter. Même s’il sent que derrière ces maux se nichent des opérations de capture (« c’est une fausse amitié, celle qui tend à couper l’ami de son propre milieu »), il ne les lie pas à des effets de pouvoir : ce sont des erreurs, des tentations, des bêtises auxquelles il faut pouvoir résister comme il s’attèle à le faire.

Il y a dans le texte de Jean Savoie des observations de la société congolaise qui ne sont pas inintéressantes notamment au sujet du vol, phénomène de plus en plus fréquent dans les centres du Congo, dit-il. « On me parlait récemment d’un voleur qui avait été surpris en train de dévaliser la garde-robe d’une Européenne ! », explique-t-il. Savoie analyse ces vols en soulignant leur valeur performative : au-delà de la frustration accumulée par les années de colonialisme qu’ils révèlent, ces vols rendent possible un renversement des forces en faveur des dépossédés de l’Histoire. Cependant, alors qu’il y avait là une compréhension à pousser des processus de restauration en acte à la fois des dignités congolaises et des relations postcoloniales, l’analyse de Savoie s’arrête là. Elle se conclut en qualifiant la situation de malsaine pour mieux rebondir sur les notions de progrès avec l’idée, peut-être, d’organiser, eux, Chrétiens, le partage des richesses.

Le texte de Martin Ekwa préoccupé aussi par la possibilité d’une relation vraie entre Européens et Africains, entre Belges et Congolais est d’un tout autre genre. Lui aussi produit du savoir sur les maux qui traversent la société congolaise postcoloniale. À la différence de la position de Savoie qui incarne en plein l’autorité, il s’agit d’un savoir produit depuis une position de lutte ou, à tout le moins, une position de résistance face aux agissements du pouvoir colonial. Il en ressort des analyses tout autres des structures et des profondeurs du problème.

« Tout homme cherche à affirmer sa supériorité en se targuant soit de sa richesse, soit de son nom, soit de sa profession, bref, de tout ce qui ne rencontre pas en autrui son équivalent et lui permet d’ériger cette différence en valeur absolue » : par ses mots Ekwa introduit son texte en faisant de la domination un trait universel et le contrebalance par un autre trait tout aussi universel, le besoin de compréhension et d’acceptation mutuelles, le besoin d’aimé et d’être aimé. On reconnait là l’empreinte d’un certain humanisme chrétien d’époque. Néanmoins, beaucoup plus que chez Savoie obnubilé par le progrès, Ekwa fait sentir une préoccupation pour les torts subis par les Africains et il les situe dans des rapports de domination qui sont raciaux. C’est le lendemain des indépendances et Savoie décrète, dans son texte, que l‘autorité coloniale totale relève du passé et s’inquiète en réalité du comment va-t-on moderniser la fonction de l’assistant technique chrétien. Le texte d’Ekwa définitivement tranche autrement le problème en estimant que la venue des volontaires sera aussi « l’acceptation d’une réparation pour une faute commise jadis contre l’humanité ». L’on pourrait se méprendre et penser qu’Ekwa soumet les volontaires à un destin de repentance. Or pas du tout. Il pose la question de la possible existence commune par-delà la souffrance. Et, cette possibilité, elle va être éprouvée dans la relation au contact des volontaires : en dépit « des germes de mal qui sont dans l’air », les volontaires vont-ils montrer la patience et le désintéressement nécessaires pour s’engager dans des échanges d’égal à égal ? Ce sont là les attentes des Africains qui reposent sur les volontaires et le défi qui leur est posé.

Au-delà du fait que le texte d’Ekwa exprime les non-dits des relations postcoloniales, le texte a d’intéressant une façon très précise de situer la continuité de cette souffrance ; les mécanismes de continuation de cette souffrance. Cette souffrance, c’est celle d’une dignité piétinée par-dessus laquelle vont s’ériger des valeurs modernes incontestablement supérieures. À l’instar de ce qu’on fait les études postcoloniales, Il y a donc dans le texte d’Ewa une réflexion sur les lignes de failles du récit de la modernité. Notamment, il évoque cet exemple d’un missionnaire qui, en s’exclamant, dénonce la débauche qui règne lorsqu’on lui offre une femme dans un village où il vient d’établir sa mission : « Quelles mœurs de sauvage » dit-il. « Comment leur apprendre la dignité de la femme ! » Or, si cette pratique a lieu, c’est qu’elle est dictée par la nécessité de protéger les femmes par rapport à un droit de cuissage que les Blancs ont instauré. L’on peut évidemment questionner les rapports de genre à l’intérieur du système villageois mais la question ici est celle de la supériorité morale de l’Occident qui est décrétée par le missionnaire tout en faisant fi des crimes commis auparavant sur son sillage. Hormis cet exemple-là, Ekwa déplie toute une série de prises modernes sur la dignité africaine, notamment la non-reconnaissance administrative des systèmes d’attribution des noms africains qui continue aujourd’hui à subordonner les valeurs africaines aux valeurs occidentales et à produire un mépris systémique. Il évoque aussi les thèses raciales sur les supposées incapacités intellectuelles et la façon dont elles ont contribué à produire des complexes d’infériorité difficilement dépassables dans un contexte global de domination.

La lecture croisée de ces deux auteurs qui, au départ, semblaient préoccupés par le même problème, celui de la relation vraie entre Belge et Congolais, donne à voir deux textes qui, en réalité, s’opposent radicalement. En faisant de la réparation la finalité principale de la relation aux volontaires, une finalité qui doit pouvoir s’éprouver, Ekwa nomme et situe le problème, celui de la négation des Africains dans leur humanité. Il dit comment le processus de déshumanisation s’actualise dans les rapports ordinaires aux institutions et aux dispositifs du pouvoir faisant, dès lors, que ce processus ne peut disparaitre. Les relations de pouvoir dans lesquelles sont pris les volontaires étant le terreau propice à la répétition de l’insulte, il leur demande de travailler à prendre des dispositions nouvelles avec le pouvoir. Dans ces dispositions nouvelles se situe la possibilité d’une relation vraie. Chez Savoie, il n’est aucunement question de tout ça. C’est du contraire dont il s’agit. En y regardant de près, l’on s’aperçoit que la relation vraie au Congolais à laquelle aspire Savoie repose en fait sur la reproduction d’une grammaire coloniale déjà entendue, celle qui cherche à combiner différence culturelle et assimilation. Depuis la position de pouvoir qu’il incarne, il y a une cécité face à un environnement africain qui sans cesse pose la question de la dignité. Savoie ne peut pas voir ces mouvements puisque tout est fait, par lui, pour effacer le crime : prétexter unilatéralement que l’autorité coloniale totale appartient au passé, estimer que le racisme relève de la bêtise et garder en main les commandes de la marche vers le progrès. Contrairement à Ekwa qui nomme et situe le crime, on a donc avec Savoie une des figures symptomatiques qui, encore aujourd’hui, participent à la fabrication de l’innocence blanche.

Véronique Clette-Gakuba


Auteur

chercheuse en sociologie au centre de recherche Metices (ULB) sur les thématiques de la colonialité et de la postcolonalité dans l’art et la cultures et sur les processus de fabrication d’un monde noir, membre fondatrice du Collectif Présences Noires.
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