Skip to main content
Lancer la vidéo

Muriel

Numéro 6 Septembre 2026 par Pauline Allié

septembre 2026

La dame à l’hôpital dit bonjour, c’est un matin. Elle vient d’arriver dans le service de réhabilitation psychosociale une main agitée sur le ventre et une autre à l’arrêt, figée. Sa tête est un chantier, c’est-à-dire un visage strié de rides, cheveux grisonnants ébouriffés. Ses yeux — humides, saluent personnellement le reste des patients. 

Italique

                 La dame à l’hôpital dit bonjour, c’est un matin. Elle vient d’arriver dans le service de réhabilitation psychosociale une main agitée sur le ventre et une autre à l’arrêt, figée. Sa tête est un chantier, c’est-à-dire un visage strié de rides, cheveux grisonnants ébouriffés. Ses yeux — humides, saluent personnellement le reste des patients. 

                  À la minute où elle sort de chez elle — la maison — elle travaille. Elle divague le long d’une ligne de métro, toujours la même debout cachée dans un coin — en circuit fermé c’est un hasard. Elle se tient droite — un piquet — à l’avant d’une rame vide. Son dos fusionne avec celui du conducteur, un animal de la jungle. Elle compte neuf arrêts après la fermeture des portes. Au dixième elle longe les couloirs — son épaule bras et sa main s’appuient sur le carrelage froid d’un lieu public. Sa journée est un temps qui passe, un travail quotidien. Entre huit heures et dix-huit heures le jour sépare les corps en les rendant flèches, ils vont. Lui au travail, il sait où il va. Il doit être informaticien, un travail de bureau. Homme, travailleur, droit. Il n’avale rien d’autre que sa salive — rassurant puisqu’il revient toujours quand le soleil tombe et que le ciel devient nuit.

                  Entre neuf heures et dix heures un jour par semaine elle s’exerce à lire des vers agencés sur un papier. Elle assemble des phrases pour former des petits récits. Elle écrit là où elle n’ira jamais. Elle visite des villes froides enneigées silencieuses, des villes russes ukrainiennes à l’arrêt — Ouglitch et Kharkiv deviennent ses maisons. Elle crée des personnages du dix-neuvième et d’aujourd’hui. Elle les habille en manteaux poilus toques, des bottes jusqu’aux genoux. On ne voit jamais ce qu’il se passe en-dessous de leurs vêtements peaux et cheveux. À la demande générale elle les lit à voix haute — un sourire sur son visage, elle les plie en deux.

                  Certains jours on la voit portant une robe légère à fleurs sur des collants noirs, une veste demi-saison peu importe laquelle et toujours un foulard serré autour du cou. Il est treize heures. Elle s’assoit en tailleur à côté d’une personne qu’elle écoute regarde derrière ses paupières fermées. Quand vient le temps de se changer elle enfile un pantalon en lin évasé noué grossièrement sur son ventre mou. Elle est mère d’un garçon de trente-deux ans. C’est un moment suspendu — une méditation — où des images devraient apparaitre, circuler devant son front et derrière la nuque, tournoyer autour de son corps ramassé. Lorsque le psychiatre demande où sont ses pensées elle dit qu’elle n’en a pas. Elle précise qu’elle voit avec ses yeux — voir, juste ce verbe. Et si tout de même des pensées existent elles doivent être rangées dans un tiroir à souvenirs où l’enfant de peu d’années côtoierait la jeune femme qu’elle était — images que je dois inventer pour lui donner de l’épaisseur.

                  Après le temps de midi, il arrive que la dame veuille se rendre dans une pièce de vie — foyer, bibliothèque. Cela se produit après une pause ou un rendez-vous assis. La dame se met debout prête à aller, et au lieu d’avancer — elle pourrait reculer — la dame fait du sur-place. Elle ne choisit pas l’endroit où ce corps — le sien — décide de s’enfermer dans un présent à peine consumé. Ni elle ni personne ne connait la durée — les autres, agacés, se posent la question. Le piétinement a lieu sur le seuil d’une porte, dans l’entrée, devant un ascenseur ou entre les étages. Il peut durer plusieurs minutes ou quelques heures. Il peut encombrer la vue d’autres malades qui veulent que les choses avancent. Ils dévient alors leur trajectoire pour contourner ce corps empêtré. Il parait qu’une boisson chaude pourrait l’aider à s’asseoir respirer appeler — ce n’est jamais arrivé. Quand elle téléphone à son ami c’est qu’elle est déjà à la maison — une fin de journée. Elle passe le jour qui reste à attendre. Son corps trace des lignes en cercles concentriques étroits et resserrés — vue d’en haut, on dirait un escargot. 

                  Sa nuit passe en accéléré. 

Ce texte de fiction a fait l’objet d’une première publication en janvier 2024 sous le titre Le Jour sans la nuit dans le numéro de 6 de la revue Sabir. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement fortuite.

Pauline Allié


Auteur

Pauline Allié est écrivaine et co-fondatrice des éditions Pauline Arsène. Après avoir publié Album aux éditions Héros-limite/HEAD Genève, son premier roman, Là où se forment les montagnes, paraît en 2025 aux éditions du chemin de fer. Elle anime des ateliers d'écriture en milieu psychiatrique et intervient ponctuellement en écoles supérieures d’art.
La Revue Nouvelle
Résumé de la politique de confidentialité

Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.