Multiplier les frictions
Le texte qui introduit le dossier « Vertus de l’idiot » est dû à Miriam Rasch, philosophe et autrice, spécialiste de l’approche critique des technologies. Nous l’avons rencontrée à l’issue de la construction de ce dossier, pour une discussion avec Renaud Maes autour des thèmes brassés par toutes les contributions, prolongeant la réflexion sur la figure de l’idiot. Époque oblige, la rencontre s’est déroulée via un logiciel de vidéoconférence.
Miriam Rasch : Ce texte, « Faire l’idiot », a parcouru tout un chemin. Je l’ai écrit il y a des années en néerlandais, puis j’en ai parlé avec le rédacteur en chef de la revue suédoise Glänta, qui a voulu l’éditer. Il l’a traduit en anglais, puis en suédois et il a fallu l’adapter et le remanier. Ensuite j’ai réutilisé la version en néerlandais, en la transformant, bien sûr, pour mon livre Frictie, Ethiek in tijden van dataïsme. Il y a tellement de versions de ce texte qui circulent, et je trouve cela fascinant, car c’est l’illustration même de ce que je défends : chaque version est un peu unique et le texte n’est pas « transparent », il existe sous différentes formes mutuellement irréductibles, qui évoluent. D’une certaine manière, il n’existe plus de version « originale » du texte.
Renaud Maes : L’idée d’origine dans la construction du numéro de La Revue nouvelle était de partir de la réflexion d’Avital Ronell sur la stupidité qui me parait intéressante pour saisir une série de dynamiques sociales émergentes, comme la montée des « complotismes ». Puis le texte « Faire l’idiot » est apparu sur le site web d’Eurozine, et cette rencontre par le hasard des réseaux a beaucoup fait évoluer mon projet : le problème de ma première réflexion sur la stupidité était son caractère encore trop « défensif ». La lecture de « Faire l’idiot » m’a amené à réorienter mon point de vue, à donc vouloir penser un numéro autour de l’idiot comme figure exemplaire plutôt que comme repoussoir… Et j’ai été rejoint dans cette tentative un peu dingue, et peut-être parfaitement idiote, par plusieurs contributeurs qui sont partis dans des sens très différents. Le résultat s’éloigne de ce fait de la figure paradigmatique de Dostoïevski pour au contraire construire une sorte de kaléidoscope de « l’idiot ». Mais l’une des questions qui est soulevée dès que l’on évoque « l’idiot », c’est cette idée de suspension et de lenteur, de décélération, de « bug » dans les routines, de rupture des enchainements mécaniques et immédiats. Et c’est là où l’injonction « faire l’idiot » pose une première question : est-il vraiment possible, en pratique, de décélérer ?
Miriam Rasch : Je crois très fort dans les petites tactiques. Il est assez facile, même en utilisant des moyens minimalistes, de décélérer parfois très fort. Un exemple assez simple est de refuser les « notifications push », ces notifications qui apparaissent sans cesse sur les smartphones. Il me semble que le cycle de communication hyperaccéléré qui impose que l’on réponde immédiatement en tout temps et en tout lieu, qui fait que parce qu’une notification apparait vous devez instantanément agir, implique que votre vie soit dirigée par la technologie. J’admets qu’évidemment tout le monde n’a pas la possibilité, le luxe, de pouvoir dire « je ne répondrai pas immédiatement ».
Mais il faut aussi noter que souvent, on sous-estime les leviers dont on dispose et la capacité de son entourage à s’adapter au fait que l’on refuse de répondre sur le moment, par exemple. Faire les premiers pas pour décélérer, c’est finalement assez simple : attendre quelques heures avant de répondre, ne pas accepter la sollicitation constante de son attention, c’est déjà une étape importante.
S’il est parfois complexe de le faire dans le cadre du travail, on peut commencer par le cercle de ses amis. Leur dire : « voilà, j’ai besoin de faire cela, respectez mon choix ». Et s’ils sont incapables de respecter ce choix, finalement sont-ils vraiment des amis ? Bref, cela me semble finalement très praticable.
Renaud Maes : Mais n’est-ce pas là une option réservée à une petite élite intellectuelle ? Et dès lors, cette « décélération individuelle » n’est-elle pas dérisoire par rapport à l’enjeu d’un mouvement collectif de décélération ? N’est-il pas complètement illusoire d’y voir un « socle commun » qui permettrait d’amener à un ralentissement du capitalisme de surveillance ?
Miriam Rasch : Bien sûr, c’est une forme de luxe. Mais je pense qu’il faut se méfier très fort de cette thèse qui veut que l’on ne pourrait vraiment « résister » que depuis une position privilégiée. L’Histoire montre à l’envi que ce sont souvent les moins favorisés qui peuvent se mettre à résister, parfois de manière presque confidentielle initialement pour ensuite transformer complètement la société.
Cette thèse du privilège rejoint très fort la question de la « place de l’éthique » : pour certains, l’éthique est au sommet de la pyramide des besoins de Maslow. Vous devriez d’abord rencontrer vos « besoins naturels », dormir, manger, etc. pour pouvoir, après avoir atteint un certain « niveau de confort », vous consacrer à l’éthique. Je ne partage pas du tout cette idée. Comme le soulignait Levinas, l’éthique c’est plutôt ce qui arrive en premier, car elle est là dès que vous rencontrez l’autre1. Et il me semble que ceux qui ont le plus « besoin » d’éthique — besoin au sens d’une nécessité pratique, pas d’une prescription —, justement, ce sont ceux qui ne sont pas dans les positions les plus privilégiées, qui n’ont pas accès au luxe.
Mais, évidemment, ma réflexion est peut-être fortement influencée par mes propres privilèges. Après tout, j’ai eu la chance d’être payée pour faire de la recherche critique sur les technologies, c’était mon boulot. Et c’était donc facile pour moi d’affirmer « je n’utiliserai pas cette technologie comme ceci, je ne le veux pas : non, je n’aurai pas d’agenda digital ou de profil sur une messagerie », puisque c’était une partie de mon travail ! Mais maintenant que j’ai changé d’emploi, j’ai bien dû intégrer l’usage d’un agenda digital…
Donc oui, certains privilèges peuvent aider à décélérer. Pour autant, je trouve important d’éviter de penser la décélération en elle-même comme un privilège. En fait, les mots d’Audre Lorde2, « la poésie n’est pas un luxe, c’est une nécessité vitale dans nos existences3 », peuvent ici nous inspirer : finalement, c’est un peu de cela qu’il s’agit dans la décélération.
Que sait l’idiot ?
Renaud Maes : Isabelle Stengers utilise souvent la figure de la « servante de Thrace », qui rit de Thalès tombé dans un puits parce qu’il se promenait en observant les étoiles, proposant d’ailleurs que d’une certaine manière, le rôle du philosophe puisse être d’hériter des deux figures, de faire rire Thalès avec la servante4. Ces deux figures s’opposent : d’un côté Thalès incarne une forme de savant qui élabore de manière fort abstraite, avec patience et méthode, autour d’objets un peu obsessionnels ; de l’autre côté la servante a toute l’intelligence d’une « connexion » aux réalités concrètes, aux savoirs communs. On peut se poser la question de l’idiot là-dedans : où se place-t-il ? Entre Thalès et la servante ? Et sa position lui donne-t-il un regard privilégié, au sens d’un regard particulier qui échapperait à d’autres, un peu comme le « point archimédien » par rapport au monde social que Max Weber tentait un peu désespérément d’atteindre ?
Miriam Rasch : En fait, je ne sais pas si l’idiot a un point de vue privilégié. Je dirais plutôt qu’il est quelque part fidèle à Socrate, qui veut que « plus je sais, plus je sais que je ne sais rien5 », et il ne prétend pas savoir quand il ne sait pas. De la sorte, la manière dont j’utilise cette figure de l’idiot s’oppose à une conception scientiste qui voudrait qu’à un certain moment il serait possible de rendre la réalité « transparente », « parfaitement claire, compréhensible et surtout prévisible ».
Mais j’en arrive à une sorte de paradoxe avec lequel je me débats sans cesse : en disant ceci, je laisse entendre qu’il existe une alternative « claire », évidente, à cet idéal scientiste de « transparence ». Or, c’est finalement retomber dans ce même idéal. L’enjeu est d’éviter ce piège, de laisser la possibilité de solutions ouvertes, complexes. Il s’agit de ne jamais dire « je sais comment les choses sont vraiment » et de partir de l’idée que l’on ne sait pas, pour construire un point de vue qui permet surtout de prendre conscience de l’étendue de ce que l’on ne sait pas.
Pour être très honnête, je ne suis pas sure que la figure de l’idiot soit si exemplaire. Je l’utilise comme un exemple, parce que je pense que nous pouvons nous en inspirer, mais je ne voudrais pas être totalement comme lui.
Renaud Maes : David Berliner, dans sa contribution à ce dossier « Vertus de l’idiotie », propose une discussion autour du cosplay. Il souligne le sérieux de cette démarche et, quelque part, il y a une forme de soin particulier des cosplayeurs à « faire l’idiot », un sérieux spécifique, qui permet aussi de se relâcher, de vivre une part « choisie » de son identité… de jouer avec son identité, de la composer. Peut-on imaginer que la figure de l’idiot puisse être par certains côtés une sorte de « personnage de cosplay » ?
Miriam Rasch : Il y a une clé importante dans la balance entre le « jeu » et le « sérieux ». Pour que la figure de l’idiot fonctionne, pour qu’elle prenne, il faut être sérieux… L’idiot doit être sérieux dans son action d’idiot : s’il ne pense qu’au jeu, avec trop de distance, ça ne fonctionne pas, il n’y a pas de conséquences à son action, ce n’est qu’un jeu. Le cosplay pourrait être effectivement un exemple intéressant, en ce qu’il est plus qu’un jeu.
Mais il faut aussi se méfier, il s’agit de ne pas oublier que c’est aussi un jeu. On pourrait penser à QAnon comme contrexemple, à savoir un dispositif qui rappelle un jeu de rôle, mais où les participants finissent par oublier qu’il s’agit d’un jeu. L’idiot ne peut pas se prendre lui-même trop au sérieux, il ne peut donc pas tomber dans ce travers.
L’idiot à l’école
Renaud Maes : L’histoire de l’éducation regorge d’exemples de tension entre jeu et sérieux. Certains pédagogues, à la suite des grands professeurs de l’université médiévale, défendent le fait que le jeu pose un danger en ce qu’il éloigne les élèves de l’objectif sérieux d’atteindre des savoirs. D’autres, à la suite de Socrate et des penseurs humanistes de la Renaissance, vont défendre le fait que le jeu est au contraire un outil éducatif indispensable pour peu qu’on le considère sérieusement.
Cette tension que l’on voit apparaitre est plus une question de finalité : s’agit-il de jouer pour le plaisir ludique (le jeu pour lui-même) ou de jouer pour le plaisir d’apprendre (le jeu comme outil)? Mais cette question est souvent peu ou mal posée, ce qui amène notamment à ce que l’intégration d’outils numériques dans les pédagogies cherche parfois uniquement le plaisir du jeu pour le jeu (on intègre un gadget pour divertir), et non le plaisir du jeu pour construire quelque chose (on intègre un outil pour instruire).
Miriam Rasch : Il me semble que dans le système éducatif des Pays Bas, il y a une propension à ne plus penser l’éducation que comme un jeu, afin d’éviter que les enfants s’en désintéressent. On invite les enseignants à proposer à intervalles réguliers de petits jeux pour relancer l’attention, il s’agit d’éviter que les élèves s’ennuient, ou se déconcentrent. On doit donc divertir les élèves, on fait de l’entertainment.
Renaud Maes : C’est une évolution que l’on retrouve dans plusieurs pays, dans tous les niveaux éducatifs : d’une certaine manière, on importe les logiques de « l’économie de l’attention » dans le système scolaire. On agit plus pour capter et maintenir l’attention — cela devient le but des pratiques pédagogiques — que pour aller au cœur du sujet, que pour travailler des contenus. L’enseignant est, dans ce modèle, concurrent de Twitter ou de la TV, il doit agir comme ces opérateurs, fidéliser les élèves, comme Facebook les fidélise à coup de likes et d’interactions ciblées, ou comme la TV entend « capter » les « segments » de l’audimat en leur proposant des contenus « sur mesure » mettant en scène (et fabriquant) leurs désirs les plus immédiats.
Miriam Rasch : Ce qu’il est important de souligner, c’est que même dans le système éducatif, il est possible de décélérer. C’est paradoxal, mais c’est pour moi l’une des conclusions de l’expérience de l’enseignement à distance dans le contexte de crise sanitaire que nous vivons. Pour qu’un enseignement dans un environnement connecté puisse fonctionner, il faut y aller lentement. Reprendre les concepts, répéter plusieurs fois le propos, laisser la place aux bugs et donc à de nombreux allers-retours entre les étudiants et les professeurs.
L’idiot et le trole
Renaud Maes : Guillermo Kozlowski a publié dans La Revue nouvelle un article sur le désert qui montrait bien comment dans le discours colonial, la notion de désert sert à nier l’existence de personnes qui y vivent. Par définition, un désert c’est vide, donc il ne peut y avoir personne dans cette zone, elle peut être récupérée et exploitée. Il prolonge dans le cadre de ce dossier-ci sa réflexion, en questionnant la « fabrique de l’idiot » et prend l’exemple des savoirs paysans, qui sont à priori niés dans l’agronomie « moderne », comme s’ils n’existaient pas. D’une certaine manière, les personnes qui vivent dans le désert ou les paysans qui continuent à utiliser leurs techniques traditionnelles ont « fabriqués » en idiots. Ils sont « idiots » parce qu’ils résistent à une forme de rationalité d’expansion et d’accumulation, et cette résistance commence par ne rien changer à leurs modes d’existence. Peut-on considérer que les Gafam « fabriquent » un idiot qui est celui qui ne joue pas le jeu de l’hypercommunication ? Et corolairement, que pour s’inspirer de la figure de l’idiot dans la résistance aux Gafam, on pourrait commencer par… ne rien faire ?
Miriam Rasch : C’est quelque chose que j’ai développé dans Frictie. Je pense que si l’on veut résister aux Gafam, peut-être que la première étape est effectivement de ne rien faire, avant de se demander ce que l’on va faire. Pour reprendre l’exemple du smartphone, il s’agit d’abord de ne pas répondre, de ne pas cliquer sur les rappels et notifications. Pour commencer sa « désautomatisation », on peut commencer par simplement mettre son téléphone dans une autre pièce et ne plus le regarder. Si l’on sort sans prendre son téléphone, on devient invisible pour les Gafam.
Cela m’amène à une question que l’on me pose souvent : n’est-il pas dangereux de promouvoir l’idiot comme figure ? Trump n’est-il, par exemple, pas le modèle le plus accompli d’idiot ? Et ne suis-je pas en train de défendre le trumpisme ? Alors, bien sûr, on peut concevoir que Trump est dans un certain sens idiot, mais il y a une distinction essentielle : Trump manipule parfaitement le système. Ce qu’il fait s’aligne totalement sur le comportement que les firmes technologiques nous poussent à adopter. Il est une figure presqu’idéale-typique de l’usager Google ou Twitter. Il n’est donc pas un idiot au sens où je l’entends : la figure de l’idiot que je propose réagira plutôt comme le scribe Bartelby, proclamant « I would prefer not to » (J’aimerais autant pas). Il préfèrera ne pas faire, ne pas « twitter », ne pas réagir. Il se refusera de jouer le jeu des plateformes en acceptant les sollicitations constantes, en surenchérissant sans cesse. Non, il ne fera… rien, ce qui lui permettra de créer l’espace et le temps pour réfléchir à ce qu’il a envie de faire.
Pour en revenir à Trump, car la question est importante, il est en fait un autre type de personnage : il est un trole. Du point de vue de l’analyse critique de la communication, les deux figures ne sont pas assimilables.
Renaud Maes : Ne peut-on pas voir une différence aussi dans la prédictibilité des comportements ? Le trole est, en un certain sens, parfaitement prévisible. L’idiot est tout le contraire. Dans son existence sur les réseaux sociaux, Trump pourrait n’être qu’un algorithme : on sait qu’il va systématiquement réagir, et systématiquement écrire la pire chose qu’il puisse écrire, ce qui en fait un être virtuel parfaitement prévisible.
Miriam Rasch : En effet, la prévisibilité est en fait la promesse de toute collecte de données, une promesse qu’il sera possible de faire des prédictions en se basant sur ces masses de données recueillies. Je conteste cette promesse, comme je le développe dans Frictie : si l’on pouvait prédire avec un niveau de certitude de 100% ce qui va arriver, alors, le futur serait déjà le présent. Et même dans le cas de Trump, il est effectivement prévisible, mais, dans le même temps, vous ne connaissez jamais avec certitude le contenu de son tweet à venir. Finalement, son comportement est prévisible, mais pas forcément le contenu de ses discours.
L’idiot et le hacker
Renaud Maes : Dans le dossier, Lionel Maes décrit une technique de piratage des smartphones afin de les réinitialiser. Les utilisateurs qui souhaitent transférer leurs téléphones à d’autres doivent, en effet, contourner un verrou dans le système Android. Certains utilisateurs ont donc cherché des stratégies de contournement qui passent par des étapes un peu absurdes : passer le clavier du téléphone en japonais, provoquer volontairement l’affichage d’une page d’erreur, introduire des séquences de caractère qui ont l’air aléatoires. Il y a une sorte de renversement, l’utilisateur habitué à la technologie « user friendly », intuitive, du smartphone, devient pour le coup un « unfriendly user », qui cherche volontairement à dissocier son comportement de celui qu’attend le téléphone. Pourrait-on envisager que cet utilisateur, à ce moment, joue au fou ?
Miriam Rasch : La question est finalement de savoir si l’idiot est un hacker. Pour moi, il y a une question d’intention. Évidemment, on peut comprendre que quelqu’un décide de se retirer complètement de son appareil, parce qu’il veut le donner, le revendre ou juste parce qu’il veut se sortir de Google ou autre. L’idée de l’idiot serait plus de « rompre le flux » d’information, sans autre finalité. Et tout en le disant… je réalise que bien sûr, en se retirant du téléphone équipé d’Android, on interrompt en fait le flux de collecte des données personnelles de Google.
Je vais plutôt partir d’une idée centrale du livre, qui parle de frictions. C’est directement lié à l’intérêt de cette figure de l’idiot : l’idiot, c’est celui qui amène des frictions qui impliquent une décélération. Le hacker n’est pas forcément dans cette optique : il y a des hackeurs qui vont faire des « live hack », pirater le système en cours de fonctionnement, pour l’accélérer, pour réaliser plus vite des tâches. Ils créent des algorithmes qui vont dépasser en vitesse ce qu’un utilisateur pourrait faire manuellement. Il y a de nombreux hackeurs qui vont chercher en fait à réduire les frictions dans leur vie.
Mais évidemment, l’idée de se retirer du téléphone et d’essayer toutes sortes de techniques — lui parler en Japonais, ouvrir tous les menus jusqu’à trouver la faille —, cela prend un temps important et c’est causer de multiples frictions. Et beaucoup de monde se posera la question de savoir « pourquoi, en quoi est-ce si important pour toi, que tu y passes des jours entiers ? » D’une certaine manière, dans cette perspective des frictions, ce type de hackeurs rejoint sans doute effectivement « mon idiot ». En tout cas je dirais que ce type de hacking est peut-être une tactique de l’idiot.
Renaud Maes : Ce type de procédures amène aussi à « ouvrir » des technologies fermées. Progressivement, on devine comment fonctionne l’algorithme sous-jacent, on peut même, parfois, aller jusqu’à en reconstruire le code. Pensez-vous que dans la perspective de l’idiot, l’ouverture des technologies, le fait d’en connaitre profondément les détails de fonctionnement, puisse participer à ces frictions ?
Miriam Rasch : Je pense que derrière l’idée « d’ouvrir les technologies », il y a parfois un même mensonge, une même idée fausse de « transparence ». On croit parfois que parce que l’on connait en détail ce que fait un algorithme de collecte de données, on en a le code, les choses seraient plus claires, mais en réalité, parce que cet algorithme interagit avec des humains, cette clarté est une illusion. Dès que les humains interviennent, les choses deviennent floues et étranges. Même lorsqu’on « ouvre la boite noire », qu’on rend transparente sa mécanique, qu’on la rend compréhensible, on ne peut pas plus parfaitement comprendre et parfaitement prédire les comportements humains. On revient à cette fausse promesse des firmes qui pour moi est un leurre. Vous savez, des programmeurs de Google admettent eux-mêmes qu’ils ne comprennent pas complètement ce qu’ils programment…
L’idiot et le collectif
Renaud Maes : Je vois qu’on arrive à la fin du temps qui nous est imparti, pensez-vous qu’il y a quelque chose d’important que j’ai idiotement oublié ?
Miriam Rasch : Je parlais de l’idiot avec quelqu’un d’autre la semaine passée, et j’ai reçu cette question dont j’aimerais discuter avec vous. Je construis mon idiot en utilisant celui de Dostoïevski, Bartleby qui « aimerait mieux pas », j’utilise aussi le formalisme russe de Shklovsky… Bref, mon idiot est éminemment moderniste et, partant, « individualisé » : c’est une personne qui décide, seule, qu’elle ne va pas continuer à jouer… La question qui m’était adressée, donc, c’était : « Y a‑t-il dans la figure de l’idiot un potentiel pour s’organiser collectivement ou pour le rendre politique ? ». C’est une bonne question, et en fait je ne suis pas vraiment sure d’avoir une réponse. Ma réponse, finalement, ça a été de dire : oui, c’est une figure moderniste, individualisée, et la question de l’idiot c’est plutôt une question d’éthique, qui n’est donc pas forcément une question politique. Mais la question est importante, et j’ai envie de vous demander si vous, vous auriez une réponse ?
Renaud Maes : Il me semble que la question du ralentissement du capitalisme de surveillance est forcément, en elle-même, politique. Mais j’aurais tendance à croire que pour « lutter » contre le capitalisme de surveillance, il y a un enjeu précisément autour de la question de l’organisation. Si le modèle de l’idiot, qui est effectivement un enjeu personnel, se disperse, s’il essaime, il prend une dimension collective, mais pas centralisée. Or, pour lutter contre des technologies qui ont pour mission d’individualiser, de produire et de cibler des individus, il me semble justement illusoire de croire que l’on puisse fonctionner sur un mode d’organisation centralisée. Un « bureau central » qui « programmerait » les comportements des membres de l’organisation rendrait la chose forcément trop prédictible et trop rationnelle et, finalement, cela deviendrait impossible d’amener ces milliers de frictions permettant la décélération. Plus encore, cela reviendrait à tenter de combattre un algorithme avec un algorithme, ce qui me semble illusoire voire même implique une forme d’accélération par des mises à jour permanentes des programmes qui s’affrontent. À contrario, un mouvement où chacun serait doté d’une autonomie me paraitrait plus à même d’empêcher la « captation algorithmique ».
L’idée d’organiser les travailleurs dans une usine prend tout son sens parce qu’il y a l’usine et les technologies de l’usine qui sont liées à l’organisation collective du travail. Vouloir répliquer ces modes d’organisation dans un contexte qui n’est pas l’usine, où les technologies sont autrement pensées, où elles ciblent directement des individus en ce compris dans leurs affects, pas des groupes d’ouvriers par rapport à leur force de travail, et où l’organisation du travail s’individualise, me semble irrémédiablement vain.
Miriam Rasch : En effet, nous sommes ciblés au travers de ces technologies…, je préciserais quand même : comme membres de divers groupes. Mais le croisement de ces groupes amène à finalement cibler des profils individuels. Donc oui, merci pour cette réflexion, je pense que je vais recontacter mon interlocuteur de la fois précédente en lui annonçant que j’ai trouvé une réponse à sa question.
Renaud Maes : Voilà qui conclut parfaitement cet échange ! Merci à vous, Miriam, d’avoir accepté d’en prendre le temps, qui plus est au travers de ce canal et d’avoir pu ainsi donner votre lecture du dossier que nous publions. Nul doute que cet éclairage aidera nos lectrices et lecteurs à mieux cerner les limites, mais aussi et surtout les vertus de votre idiot…
- Levinas E., Éthique comme philosophie première (1982), Rivages Poches/Petite Bibliothèque, 1998.
- Essayiste, poétesse, militante féministe et lesbienne, engagée dans le mouvement des droits civiques de défense des Afro-Américains.
- Lorde A., « Poetry is Not a Luxury » (1977), dans Sister Outsider : Essays and Speeches, Crossing Press, 1984, p. 85. Il faut noter qu’Audre Lorde définit la poésie non pas comme un style littéraire, mais comme la capacité à accéder à ses émotions et à les communiquer. « Je parle ici de la poésie comme la révélation et la distillation de l’expérience, pas du jeu sur les mots stérile que les pères blancs ont désigné par ce mot, qu’ils ont trop souvent distordu pour qu’il prenne cette signification, afin de dissimuler leur rêve désespéré d’une imagination sans perspicacité. »
- Jean-Clet M. et Stengers I., « Antidote, philosopher en contrechamp », Chimères, 2007, 2(64), p. 78 – 84.
- Dans l’Apologie de Socrate par Platon, 21d.
