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Moyen-Orient fragmenté 

Numéro 1 mars 2025 - gaza guerre Israël Moyen-Orient Palestine Proche et Moyen-orient par Azzedine Hajji

mars 2025

Depuis le 7 octobre 2023, les conflits au « Moyen-Orient » opposant plusieurs factions de divers pays (Iran, Israël, Liban, Palestine, Syrie et Yémen principalement) se sont accentués et connaissent une tournure encore plus dramatique et meurtrière. Ce jour-là, le Hamas, qui administre de facto la bande de Gaza, a lancé des attaques meurtrières sur le sud d’Israël qui […]

Dossier

Depuis le 7 octobre 2023, les conflits au « Moyen-Orient »1 opposant plusieurs factions de divers pays (Iran, Israël, Liban, Palestine, Syrie et Yémen principalement) se sont accentués et connaissent une tournure encore plus dramatique et meurtrière. Ce jour-là, le Hamas, qui administre de facto la bande de Gaza, a lancé des attaques meurtrières sur le sud d’Israël qui ont abouti à des massacres massifs de civils (entre 800 et 900 parmi près de 1 200 victimes recensées, sans compter les personnes blessées) ainsi qu’à la prise de plus de 250 otages dont plus d’une centaine ont été libérés, plus d’une quarantaine sont décédés et près de quatre-vingts sont toujours à Gaza sans que l’on sache dans quel état de santé (Le Soir, 2025). La riposte des autorités d’Israël a été d’une envergure sans précédent avec un bilan actuel d’au moins 47.000 personnes décédées2 et plus de 100.000 blessées (Backmann, 2025), principalement des civils aussi, ainsi que la destruction d’une grande partie des infrastructures et habitations de la bande de Gaza. Si le théâtre principal des hostilités s’y est très vite déplacé, d’autres régions ont également été impactées par des affrontements, que ce soit en Cisjordanie, au nord d’Israël, au Liban, en Syrie, en Iran et au Yémen. C’est ainsi une bonne partie du Moyen-Orient qui subit les répliques de ces évènements, même si l’on reste encore loin du spectre parfois agité d’un affrontement généralisé.

L’impossible (et non souhaitable) neutralité

 La violence, l’ampleur, mais aussi la longévité de ces conflits continuent à alimenter des affects déjà très puissants. Prétendre à la neutralité dans une telle situation n’est ni envisageable ni même souhaitable. Ainsi, il nous semble fondamental d’affirmer toute l’importance de préserver, coute que coute, toutes les vies humaines et, en particulier, de protéger les populations civiles de toutes les exactions commises par les différentes parties.

Les attaques terroristes du Hamas constituent à cet égard des actes inadmissibles, aussi légitime que soit le droit inaliénable des Palestinien·nes à lutter contre leur oppression – y compris par la lutte armée3 –. Elles ont en effet visé des populations civiles désarmées qui n’exercent pas matériellement cette oppression. On ne voit pas en quoi les personnes qui s’amusaient lors d’un festival de musique ou qui étaient tout simplement affairées chez elles auraient représenté une menace contre laquelle se défendre. Même pour les conflits armés, il existe des règles à respecter (le « droit de la guerre »), raison pour laquelle la Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt pour des accusations de crimes de guerre et contre l’humanité à l’encontre de trois dirigeants du Hamas : Mohamed « Deif », Ismail Haniyeh et Yahya Sinwar, ces deux derniers étant toutefois décédés à présent (CPI, 2024a).

Du côté israélien, la riposte menée est tout aussi inacceptable. Si les autorités israéliennes ont effectivement le droit de protéger leurs citoyen·nes de la violence, on ne voit pas en quoi la destruction quasiment généralisée de la bande de Gaza rencontre cet objectif. En réalité, incapables de protéger leur population alors que les signes d’une attaque imminente avaient été repérés (Libération, 2024 ; Times of Israël, 2024), celles-ci semblent plutôt avoir opportunément pris prétexte de ces attaques pour faire le choix politique de réaliser leurs visées suprémacistes et écraser à cet effet la population gazaouie dans son ensemble. Au détriment du sauvetage des otages israéliens et avec l’avantage de mettre en sourdine les contestations qui grondaient au sein de la société israélienne la veille des attaques (Peleg et al., 2023). Dès lors, la Cour pénale internationale a aussi délivré des mandats d’arrêt à l’encontre de Benyamin Netanyahou (Premier ministre) et Yoav Gallant (ministre de la Défense), pour des accusations de crimes de guerre et contre l’humanité (CPI, 2024b).

Toutefois, au vu de l’ampleur des exactions et destructions commises à Gaza, la Cour internationale de justice (CIJ) de son côté a estimé à plusieurs reprises depuis le 26 janvier 2024 que les Palestinien·nes de Gaza encourent un risque plausible de génocide4. Elle a dès lors sommé Israël de prendre toutes les mesures nécessaires pour éviter que ce risque ne se réalise.

Un conflit profondément asymétrique et déséquilibré

 Le déroulement des évènements, tout comme les incriminations des tribunaux internationaux, ne laissent pas de doute quant à l’asymétrie de la situation. Chaque mort est une mort de trop et est insupportable. L’état dans lequel se trouvent les sociétés israélienne et palestinienne ne sont pas identiques pour autant. Les Gazaoui·es se trouvent actuellement (malgré la fragile trêve en cours) dans une situation potentielle de destruction totale en tant que groupe et société5. Et ceci, contrairement à la population israélienne dont les autorités ont les capacités militaires de les protéger des menaces (à défaut d’en avoir toujours la clairvoyance). Le Hamas ne semble d’ailleurs pas s’être beaucoup soucié des représailles, pourtant évidentes, que le gouvernement israélien n’allait pas manquer de lancer à la suite de ses attaques. Certes, la lutte des Palestinien·nes pour l’autodétermination était tout doucement en train de s’enliser dans l’oubli. Avec un cynisme effrayant, le Hamas n’a pas eu beaucoup de scrupules toutefois à sacrifier la population gazaouie sur l’autel d’une initiative qui n’a finalement pas grand-chose à voir avec son aspiration à l’autodétermination. À ce titre, ce mouvement porte une lourde responsabilité dans le sort de celles et ceux qu’il administre, et qu’il était donc censé protéger.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce sont bien les autorités israéliennes, largement dominées par l’extrême droite (si ce n’est numériquement, du moins idéologiquement), qui se sont employées activement (voire systématiquement) à détruire Gaza. Malgré les avertissements des tribunaux internationaux, malgré les condamnations exprimées par le monde entier, y compris par leurs propres alliés, elles se sont acharnées à détruire ce qui reste de Gaza sans grande considération pour les vies humaines. En effet, les actions menées sont sans commune mesure avec l’objectif affiché de protéger la population israélienne, objectif qui pouvait être atteint sans ce déchainement de violence aveugle. Elles relèvent davantage d’une campagne extrême de vengeance collective à l’encontre de toute la population gazaouie que ces autorités opprimaient déjà bien avant ces évènements (à travers notamment un blocus très strict qu’elle applique6 depuis 2007), et dont elles s’emploient opportunément à saper la lutte légitime pour l’autodétermination. C’est d’ailleurs la même logique de terreur et de punition collective – dont il ne s’agit pas là non plus de la première manifestation – qui a été mise en œuvre à l’encontre de la population libanaise. En ce sens, les évènements actuels ne tirent pas seulement leurs origines du 7 octobre mais puisent dans une continuité historique longue qu’il est nécessaire de convoquer pour mieux comprendre la situation actuelle.

Un dossier avant tout pour mieux comprendre la situation

 S’il nous semblait important comme préalable de clarifier notre positionnement à l’égard de la situation israélo-palestinienne, tel n’est pas cependant l’objet principal de ce dossier thématique. Les buts poursuivis sont avant tout de proposer à la discussion des grilles d’analyse pour mieux comprendre le contexte d’où ces évènements ont surgi, ainsi que les dynamiques nationales qui les alimentent et qu’ils contribuent à renforcer en retour.

À cet égard, le premier article proposé est celui de Bichara Khader, « Palestine-Israël : l’embrasement » qui s’attache notamment à retracer une partie de l’histoire (depuis la guerre de 1967) des relations entre Israël et la Palestine. En particulier, le texte s’attarde longuement sur une analyse du contexte de ces dernières années qui a connu un tournant majeur lors du premier mandat de Donald Trump à la présidence des États-Unis. Son soutien inconditionnel à Israël n’a d’ailleurs pas été sans conséquence sur la radicalisation des acteurs en présence. Le deuxième article proposé par Elena Aoun « Le Liban postoctobre 2023. Entre écrasement du Hezbollah et domestication politique » s’attache à retracer les origines de ce mouvement et de la place prépondérante qu’il a prise au fil des années dans la société libanaise. À cet égard, il n’est pas inutile de rappeler qu’elle est à la fois très fragmentée (avec une marginalisation d’une partie des populations de confession chiite) et accueille en son sein plusieurs centaines de milliers de réfugié·es palestinien·nes7. L’article suivant, proposé par Jonathan Piron et intitulé « 2025 : La République islamique d’Iran face à elle-même », analyse la position du régime iranien qui fait face depuis quelques années à une forte contestation venant de sa population. On peut ainsi apercevoir comment il tente de maintenir sa légitimité à travers son action régionale, la défense des causes palestinienne ou libanaise, l’agressivité envers Israël et les États-Unis constituant autant d’éléments clés de cette rhétorique. Le dernier article, proposé par Kheda Djanaralieva et intitulé « Le droit international est mort, vive le droit international ! » traite de la question de cet outil de régulation des relations entre États qu’est le droit international. La manière dont différentes parties tentent de l’utiliser – voire de l’instrumentaliser parfois de manière très surprenante – pour légitimer leurs intérêts et positions ne l’empêche néanmoins pas de constituer une tentative de fournir un cadre afin de réguler les conflits internationaux et les souffrances qu’elles génèrent.

À la lecture de la présentation de ce dossier, il est évident qu’une contribution essentielle est manquante : celle relative à la société israélienne8. Cette omission n’est pas volontaire, un texte était prévu mais n’a pas pu être concrétisé pour des raisons indépendantes de notre volonté. Nous le regrettons et proposerons dans les numéros suivants un article qui viendra pallier cette lacune. Une telle analyse est en effet indispensable car une appréhension adéquate de la situation au Moyen-Orient passe aussi par une meilleure compréhension des dynamiques internes à la société israélienne. Par ailleurs, il s’agit aussi d’affirmer que toute solution légitime passera nécessairement par la prise en compte des préoccupations de la population israélienne.

Pour autant, vu le déséquilibre des forces en présence et le soutien (ou la passivité) dont bénéficie Israël (tant parmi les pays « occidentaux » que les pays « arabo-musulmans »), la négociation « spontanée » entre les acteurs du Moyen-Orient est une chimère. Toute solution négociée devra nécessairement passer par un cadre imposé de l’extérieur sur base du droit international, qui constitue les règles du jeu commun. La reconnaissance d’un véritable État palestinien9 est un exemple criant du sentiment d’impunité dont sont imprégnées les autorités israéliennes. Alors même qu’elle ne constitue en aucun cas une menace existentielle pour l’État d’Israël (bien au contraire), cette reconnaissance est catégoriquement refusée malgré sa légitimité largement admise.

Vu le peu d’empressement des états européens à agir de manière forte – ils n’ont même pas été en mesure d’imposer une cessation des hostilités à Gaza, ne serait-ce que pour des raisons humanitaires –, qui se contentent généralement de condamnations verbales plus ou moins appuyées, une mobilisation forte de la société civile est aussi nécessaire. Elle peut passer par de multiples formes, y compris des actions de boycott, mais devrait s’exercer de telle manière à soutenir et légitimer les acteurs israéliens qui défendent un véritable dialogue avec les Palestinien·nes et la prise en compte de leur volonté d’émancipation. Cette mobilisation devrait ainsi les soutenir dans leurs luttes contre les forces suprémacistes (notamment au sein de l’extrême droite israélienne, mais pas uniquement) qui entendent perpétuer la domination. À contrario, elle ne devrait sanctionner que les institutions et les individus qui soutiennent et facilitent les violations des droits des Palestinien·nes. Agir de la sorte est aussi une manière de montrer qu’au-delà du cas palestinien, il s’agit de constituer un cadre commun basé sur l’égalité, les droits humains et l’émancipation pour tous·tes, sans aucune distinction nationale ou religieuse.

 


Bibliographie 

  1. Il s’agit d’un terme eurocentré d’origine britannique qui traduisait les ambitions coloniales de cet empire au XIXe siècle (Schmid, 2021). D’autres termes existent comme celui de « Machrek » (par opposition au Maghreb), mais qui ne recouvrent pas nécessairement toute l’aire géographique dont il sera question.
  2. Le nombre réel de décès dus à l’intervention militaire israélienne est probablement bien plus élevé, certaines estimations indiquant qu’il pourrait être de 40 % supérieur aux données officielles communiquées par le Hamas (Jamaluddine et al., 2025).
  3. Ce droit est notamment institué par la résolution 37/43 des Nations Unies qui réaffirme en son article 2 « la légitimité de la lutte des peuples pour leur indépendance, leur intégrité territoriale et leur unité nationale et pour se libérer de la domination coloniale et étrangère et de l’occupation étrangère par tous les moyens à leur disposition, y compris la lutte armée » (ONU, 1982).
  4. Voir site de la Cour https://www.icj-cij.org/fr/affaire/192/ordonnances
  5. L’interdiction par les autorités israéliennes de l’UNRWA (l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient) qui assure un aide humanitaire indispensable à la survie de la population palestinienne en est une autre illustration.
  6. L’Égypte participe également au blocage de la bande de Gaza.
  7. Voir les données de l’UNRWA : https://www.unrwa.org/where-we-work/lebanon
  8. On pourrait aussi citer le cas syrien dont le renversement de l’ancien dirigeant Bachar el-Assad a rappelé toute l’importance régionale.
  9. Sur la question de la forme politique que devrait prendre la cohabitation pacifique entre Israélien·nes et Palestinien·nes (solution « à deux États » et solution « binationale » en particulier), voir le débat entre Hajji (2018) et Fenaux (2018) dans La Revue nouvelle.

Azzedine Hajji


Auteur

est codirecteur de La Revue nouvelle, assistant-doctorant en sciences psychologiques et de l’éducation à l’Université libre de Bruxelles.
La Revue Nouvelle
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