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Mouvements sociaux : comment faire réseau ?

Numéro 12 Décembre 2009 par Thierry Jacques

décembre 2009

La socié­té civile orga­ni­sée évo­lue et a inté­gré le fonc­tion­ne­ment en réseau qui, dans le cas du bas­sin de soins en Wal­lo­nie picarde ou du bas­sin sco­laire à Char­le­roi, per­met de dépas­ser une concur­rence sui­ci­daire. Mais une ques­tion se pose aux mou­ve­ments sociaux : com­ment faire réseau grâce à l’é­du­ca­tion per­ma­nente alors que les médias pré­sentent sou­vent une vue tron­quée des pro­blèmes, que cer­tains prônent la sup­pres­sion de tout inter­mé­diaire entre le poli­tique et le citoyen, que la poli­tique s’ap­pa­rente par­fois à un spec­tacle ? Pour­tant, la sor­tie de la crise qui passe par un autre déve­lop­pe­ment demande que les mou­ve­ments sociaux puissent poli­ti­ser les ques­tions et mobi­li­ser leurs membres.

Dans un texte pré­sen­té en intro­duc­tion de la semaine sociale du MOC, orga­ni­sée en 2002, sous le titre « Piliers, réseaux et démo­cra­tie », on trouve notam­ment ceci : «[…] (une ques­tion capi­tale est posée aujourd’hui) aux piliers : celle de la connexion, du par­te­na­riat, du maillage, c’est-à-dire de la capa­ci­té des piliers à se décloi­son­ner, à s’ouvrir, à dia­lo­guer, à se coa­li­ser pour œuvrer ensemble pour plus de démo­cra­tie et plus d’égalité […] l’œuvre de piliers décloi­son­nés et connec­tés les uns aux autres, c’est-à-dire adop­tant des logiques de réseaux. »

Der­rière la réflexion poli­tique qui ser­vait à pré­sen­ter le thème géné­ral de cette semaine sociale, on pou­vait per­ce­voir la réfé­rence à une évo­lu­tion de la socié­té civile orga­ni­sée, en tran­si­tion entre une logique de fonc­tion­ne­ment basée sur des piliers for­te­ment hié­rar­chi­sés et rela­ti­ve­ment clos, vers une dyna­mique de connexions et de par­te­na­riats, trans­cen­dant les cloi­son­ne­ments tra­di­tion­nels et repo­sant sur des rap­ports plus hori­zon­taux.

Comme cela a sou­vent été si bien pré­sen­té dans La Revue nou­velle, le zap­ping des citoyens à l’égard des ser­vices col­lec­tifs qu’ils attendent de la socié­té, mais aus­si la volon­té des ins­ti­tu­tions de dépas­ser leurs riva­li­tés ances­trales (soit en rai­son d’une réelle prise de dis­tance à l’égard du socle ori­gi­nel, confes­sion­nel ou laïc, soit, comme sur le plan syn­di­cal, en rai­son d’un rééqui­li­brage des forces qui a pro­gres­si­ve­ment impo­sé aux majo­ri­taires de res­pec­ter et de com­po­ser avec l’autre, soit encore par simple sou­ci d’efficacité), conduisent pro­gres­si­ve­ment à des échanges plus nom­breux entre par­te­naires qui se situent sur un même plan.

Le réseau pour lutter contre une concurrence suicidaire

Une des plus belles illus­tra­tions de ce pro­ces­sus, mis au jour depuis plu­sieurs années, est, par exemple, la mise en œuvre d’un bas­sin de soins en Wal­lo­nie picarde, réunis­sant et fusion­nant les trois ins­ti­tu­tions hos­pi­ta­lières de la sous-région (appar­te­nant res­pec­ti­ve­ment aux Mutua­li­tés chré­tiennes, aux Mutua­li­tés socia­listes et à la Pro­vince du Hai­naut) dans le but de main­te­nir au sein de la zone et au ser­vice de ses habi­tants une offre de soins hos­pi­ta­liers suf­fi­sam­ment large et diver­si­fiée, et don­nant les meilleures garan­ties de qua­li­té et d’accessibilité. Dans le même ordre d’idées, le déve­lop­pe­ment dans la région de Char­le­roi d’une plate-forme inter­ré­seaux sur le plan de l’enseignement secon­daire, dans le cadre d’une expé­rience pilote de bas­sin sco­laire, a per­mis que s’engagent un dia­logue fruc­tueux et une coopé­ra­tion réelle entre des direc­tions d’écoles qui se connais­saient à peine et se per­ce­vaient jusque là comme des concur­rents plu­tôt que comme des partenaires.

Ces deux exemples ne sont pas choi­sis au hasard : ils existent aujourd’hui parce qu’il y avait, tant en Hai­naut occi­den­tal qu’à Char­le­roi, un contexte et une his­toire qui devaient, para­doxa­le­ment, ser­vir de ter­reau fer­tile pour une telle tran­si­tion. Car, pré­ci­sé­ment, les cli­vages et les cloi­son­ne­ments y étaient, et sont tou­jours en par­tie, par­ti­cu­liè­re­ment pré­gnants ; mais le sou­ci de gar­der son pou­voir (c’est-à-dire dans les cas qui nous occupent, son per­son­nel médi­cal et ses patients, d’un côté, ses filières d’enseignement et ses élèves, de l’autre) a peu à peu conduit les pro­ta­go­nistes à com­prendre qu’ils fai­saient fausse route, et à prendre conscience que la concur­rence qu’ils se livraient était sui­ci­daire, puisqu’elle les menait tout droit, les uns comme les autres, vers leur propre perte (pour diverses rai­sons, comme l’évolution du coût de l’appareillage médi­cal ou des équi­pe­ments de l’enseignement tech­nique, et l’attractivité crois­sante d’autres ins­ti­tu­tions situées en dehors de leur sous-région).

Par ailleurs, et même si c’est avec des for­tunes diverses, les ini­tia­tives de plates-formes et par­te­na­riats se sont for­te­ment déve­lop­pées ces der­nières années dans des domaines mul­tiples : les Assises pour l’égalité visaient à pro­vo­quer le débat poli­tique entre dif­fé­rentes orga­ni­sa­tions pour pro­po­ser des pistes d’action col­lec­tive vers l’égalité ; les forums sociaux, à l’image du Forum social mon­dial, cherchent à mobi­li­ser des asso­cia­tions et des citoyens autour de la construc­tion d’un autre monde ; les coor­di­na­tions autour de ques­tions comme le cli­mat, la paix, l’immigration, la soli­da­ri­té inter­na­tio­nale, l’école, la consom­ma­tion, etc., sont nom­breuses et ras­semblent des acteurs sociaux de sta­tut très dif­fé­rent, mais mus par les mêmes objec­tifs et sur­tout les mêmes finalités.

Ces ini­tia­tives ont en com­mun deux carac­té­ris­tiques que Luc Van Cam­pen­houdt attri­bue au modèle du réseau social : la mul­ti­pli­ca­tion d’échanges entre par­te­naires d’un pro­ces­sus qui ne sont pas liés par des rap­ports hié­rar­chiques (notion d’horizontalité) et la mobi­li­sa­tion d’acteurs ins­ti­tu­tion­nels et pri­vés diversifiés.

La ques­tion posée est de savoir en quoi le fait de par­ti­ci­per à un ou plu­sieurs réseaux sociaux apporte du pou­voir. L’hypothèse de base sug­gé­rée par Luc Van Cam­pen­houdt est que, pour par­ti­ci­per aux déci­sions, il faut faire réseau, il faut en être, et le plus en amont pos­sible de la décision.

faire partie du réseau donne du pouvoir

Cette hypo­thèse me fait pen­ser à ce qui a été dit dans la presse à pro­pos d’Elio Di Rupo, durant les négo­cia­tions en vue de consti­tuer un gou­ver­ne­ment fédé­ral orange bleue, donc sans le PS, en 2007. Cer­tains jour­na­listes rap­por­taient que le pré­sident du PS sem­blait en plein désar­roi et regar­dait avec beau­coup de tris­tesse son GSM qui ne son­nait presque plus… Il y avait sans doute un peu d’excès et de cari­ca­ture dans cette façon de pré­sen­ter les choses, mais cha­cun a bien pu consta­ter, en effet, que le pré­sident du PS sem­blait en petite forme lors des négo­cia­tions qui se dérou­laient sans lui, et qu’il avait par contre retrou­vé les cou­leurs, l’entrain et l’enthousiasme qu’on lui connaît dès que le PS a été appe­lé à la table des discussions.

De même, ce qui vient de se pas­ser au sein du CDH concer­nant le renou­vel­le­ment de la pré­si­dence est éga­le­ment très inté­res­sant : après avoir durant des mois annon­cé son départ tout en lais­sant entendre qu’elle pour­rait res­ter si cela devait évi­ter à son par­ti une sorte de guerre de suc­ces­sion, voi­ci aujourd’hui Joëlle Mil­quet réaf­fir­mant, la main sur le cœur, qu’elle vou­lait par­tir, mais qu’on lui demande de res­ter, dis­si­mu­lant mol­le­ment son bon­heur de pou­voir rem­pi­ler pour quelques mois. Ce petit exer­cice de poli­tique-spec­tacle démontre la même chose : être pré­sident de par­ti aujourd’hui (et cha­cun sait que, dans notre sys­tème poli­tique, les pré­si­dents de par­ti jouent un rôle majeur et béné­fi­cient d’un pou­voir extrê­me­ment éten­du, dont celui de déci­der du sort des ministres et des minis­trables), c’est par­ti­ci­per à des réseaux nom­breux, c’est occu­per une posi­tion cen­trale dans beau­coup d’entre eux, c’est entre­te­nir des rela­tions avec des pôles de réseaux qui dis­posent de res­sources importantes.

Par ailleurs, on peut aus­si pen­ser que les réti­cences mises par son suc­ces­seur dési­gné, Benoît Lut­gen, à accé­der dès main­te­nant à la pré­si­dence sont jus­ti­fiées par la convic­tion qui est la sienne de voir son man­dat et son pou­voir for­te­ment limi­tés par celui d’une ex-pré­si­dente dont l’omniprésence dans un grand nombre de réseaux qui comptent est connue de tous, que ce soit dans les champs poli­tique, social, éco­no­mique, voire même culturel.

Ces exemples viennent étayer à la fois l’hypothèse de départ émise par Luc Van Cam­pen­houdt, et les deux hypo­thèses de type struc­tu­rel : la posi­tion de cen­tra­li­té dans les réseaux et l’importance des res­sources dont l’omniprésence, au sein de son par­ti d’abord, mais aus­si, vu la mul­ti­pli­ci­té de ses res­pon­sa­bi­li­tés, dans un grand nombre de réseaux qui comptent, est assez lar­ge­ment reconnue.

Le mouvement ouvrier chrétien

Dans la sphère poli­tique, les illus­tra­tions poten­tielles de ces trois hypo­thèses sont nom­breuses. Par son action d’expression et de relais poli­tique de ses orga­ni­sa­tions consti­tu­tives, le MOC et ses res­pon­sables peuvent, de façon per­ma­nente, per­ce­voir ce lien entre pou­voir et posi­tion dans le réseau, d’une part, et entre pou­voir et res­sources des par­te­naires du réseau, d’autre part. Pour ten­ter d’influer sur la déci­sion poli­tique, un mou­ve­ment social comme le MOC cherche à prendre pied dans divers réseaux, le plus sou­vent infor­mels et mou­vants, qui doivent lui per­mettre d’accéder à une infor­ma­tion com­plète et intel­li­gible (les pro­jets poli­tiques, les agen­das, l’organisation des négo­cia­tions, etc.) et de défendre des points de vue auprès de celles et ceux qui inter­viennent direc­te­ment dans la décision.

De même, sans occu­per une posi­tion pres­ti­gieuse ou visible du grand public (ce qui est davan­tage le choix et l’obligation, par exemple, d’un par­ti poli­tique), le propre d’un mou­ve­ment social, par­ti­cu­liè­re­ment s’il est une coor­di­na­tion d’organisations comme le MOC, est de par­ti­ci­per à des réseaux en jetant des ponts de l’un à l’autre : cela le conduit à béné­fi­cier d’une posi­tion plus ou moins cen­trale, c’est-à-dire qui pour­ra lui don­ner plus ou moins de pou­voir en fonc­tion de la capa­ci­té qu’il aura à faire ces liens, aux niveaux local, régio­nal et natio­nal, et d’en être, si pas un pas­sage obli­gé, en tout cas un pas­sage privilégié.

Mais les mou­ve­ments sociaux cherchent éga­le­ment à accroître leur effi­ca­ci­té (c’est-à-dire leur pou­voir sur le pro­ces­sus de déci­sion et ses résul­tats) en créant entre eux des réseaux d’alliances qui favo­risent les échanges d’informations et la pro­mo­tion de posi­tions com­munes auprès des res­pon­sables poli­tiques. Cette effi­ca­ci­té des réseaux sociaux dépend clai­re­ment de la capa­ci­té des pôles qui les com­posent de mettre en cir­cu­la­tion des res­sources élevées.

L’exclusion de tout réseau

À l’inverse, si on exa­mine ce qui se passe dans le champ social, on peut consta­ter, comme le disait récem­ment le pré­sident du CPAS de Namur, Phi­lippe Defeyt, que les dif­fi­cul­tés pour le béné­fi­ciaire du reve­nu d’insertion ou pour l’allocataire social de sor­tir de l’exclusion résident autant dans le défi­cit de rela­tions et de par­ti­ci­pa­tion sociale que dans sa pré­ca­ri­té maté­rielle et finan­cière. L’isolement par rap­port aux réseaux, ou la (faible, d’ailleurs) par­ti­ci­pa­tion à des réseaux dont les membres ne dis­posent que de peu de res­sources, notam­ment sur le plan cultu­rel, entraîne, chez les per­sonnes en dif­fi­cul­té sociale, une perte de pou­voir, y com­pris sur le dérou­le­ment de leur propre vie.

On peut tou­te­fois se deman­der si le modèle ne peut pas être com­pris dans les deux sens. En effet, et cela est vrai dans le champ poli­tique, mais pas seule­ment, on pour­rait aus­si faire l’hypothèse que c’est le fait de déte­nir un cer­tain pou­voir (des rela­tions, du capi­tal cultu­rel et de la for­ma­tion, un accès à des infor­ma­tions de haute impor­tance, voire de l’argent ou cer­taines formes de célé­bri­té) qui per­met de par­ti­ci­per à des réseaux sociaux ; et que plus on a de pou­voir, plus on a de chances d’occuper une posi­tion cen­trale et de choi­sir des réseaux dont les res­sources sont fortes. Il est en effet plus facile d’entrer dans un réseau qui compte lorsqu’on y est invi­té par une connais­sance, par exemple, ou que l’on jouit d’une cer­taine noto­rié­té. La vie poli­tique de ces der­nières années, avec la média­ti­sa­tion et la pipe­li­sa­tion qui la carac­té­risent, semble en tout cas démon­trer que le fait d’être connu (parce qu’on a été jour­na­liste de télé­vi­sion ou foot­bal­leur de haut niveau) place mani­fes­te­ment dans une posi­tion qui faci­lite l’accès à des réseaux et, par ce biais, à cer­taines formes de pouvoir.

Les deux autres hypo­thèses pos­tulent quant à elles que le pou­voir dépend de la capa­ci­té à mobi­li­ser : pou­voir de cha­cun à mobi­li­ser les autres dans le réseau, et pou­voir du réseau à se mobi­li­ser comme tel en poli­ti­sant ses enjeux.

comment faire réseau ?

C’est peut-être aujourd’hui la ques­tion capi­tale qui est posée aux mou­ve­ments sociaux : leur pou­voir sur la prise de déci­sion poli­tique et, plus glo­ba­le­ment, sur l’évolution de la socié­té, dépen­drait for­te­ment de cette capa­ci­té à poli­ti­ser les enjeux et à mobi­li­ser les res­sources des réseaux aux­quels ils prennent part. Si l’hypothèse s’avère per­ti­nente, cela doit imman­qua­ble­ment conduire à une sérieuse réflexion sur la manière dont les indi­vi­dus et les orga­ni­sa­tions font réseau. Car des ques­tions fortes se posent : l’action de poli­ti­sa­tion des enjeux, qui est le propre de l’éducation per­ma­nente, n’est-elle pas tout sim­ple­ment, mais sys­té­ma­ti­que­ment, minée par la pré­sen­ta­tion outran­ciè­re­ment sim­pliste des pro­blèmes qu’en font trop sou­vent Inter­net ou cer­taines émis­sions de télé­vi­sion ? Le maillage asso­cia­tif qui cherche à aider le citoyen à regar­der les choses avec recul et en réflé­chis­sant loin (dans le temps et dans l’espace) n’est-il pas mis sciem­ment en dif­fi­cul­té par le désir de cer­tains appren­tis sor­ciers de sup­pri­mer toute inter­mé­dia­tion entre la classe poli­tique et le citoyen, seul et inor­ga­ni­sé ? Le vivre ensemble, construit sur le lien social, les fonc­tions col­lec­tives, l’échange gra­tuit, n’est-il pas balayé d’un revers de main par les par­ti­sans du mar­ché libre total pré­sen­té comme la réponse par­faite et unique à toutes les ques­tions et s’appliquer à tous les domaines de la vie ? Les réseaux sociaux ne sont évi­dem­ment pas neutres, et si le pou­voir de ceux qui y prennent part varie en fonc­tion des res­sources qu’ils sont capables de mobi­li­ser, il dépend éga­le­ment de l’incapacité, ou en tout cas de la dif­fi­cul­té des autres, à mobi­li­ser les leurs. L’efficacité des uns à défendre une déci­sion poli­tique sera d’autant plus forte que les autres éprou­ve­ront des dif­fi­cul­tés à se mobi­li­ser et à sen­si­bi­li­ser en leur sein et autour d’eux sur une alter­na­tive. Face à la crise glo­bale dans laquelle nous nous trou­vons, les réseaux s’organisent, et l’on per­çoit bien que les capa­ci­tés de mobi­li­sa­tion et de poli­ti­sa­tion des uns et des autres seront déci­sives dans le choix des stra­té­gies poli­tiques qui seront mises en œuvre, pour ima­gi­ner un autre modèle de développement. 

Thierry Jacques


Auteur

conseiller au service d’Etudes de la CSC, thierry.jacques@acv-csc.be