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Mouvement social : To be or not to be

Numéro 05/6 Mai-Juin 2012 par Luc Van Campenhoudt

juin 2012

Après la Seconde Guerre mon­diale s’est assez vite conso­li­dé, dans la plu­part des pays d’Eu­rope occi­den­tale, un régime poli­tique et éco­no­mique capable de ren­con­trer l’es­sen­tiel des attentes de la qua­­si-tota­­li­­té de la popu­la­tion. La crois­sance éco­no­mique et le pro­grès social allaient de pair, chaque pays mai­tri­sait rela­ti­ve­ment bien son des­tin. Certes, de fortes ten­sions politiques […]

Après la Seconde Guerre mon­diale s’est assez vite conso­li­dé, dans la plu­part des pays d’Eu­rope occi­den­tale, un régime poli­tique et éco­no­mique capable de ren­con­trer l’es­sen­tiel des attentes de la qua­si-tota­li­té de la popu­la­tion. La crois­sance éco­no­mique et le pro­grès social allaient de pair, chaque pays mai­tri­sait rela­ti­ve­ment bien son des­tin. Certes, de fortes ten­sions poli­tiques et sociales per­sis­taient, mais les conflits ne remet­taient pas fon­da­men­ta­le­ment en cause le cadre du sys­tème. Il s’a­gis­sait de l’a­mé­na­ger, de l’a­dap­ter, de le rééqui­li­brer au béné­fice de telle ou telle com­po­sante (les classes popu­laires, les laïcs, les Fla­mands…). Les pro­jets les plus radi­caux étaient por­tés par des grou­pus­cules mar­gi­naux, tous trai­tés d’extrémistes.

Aujourd’­hui, chez nous et chez nos voi­sins directs, les demandes les plus radi­cales (chan­ger le modèle de déve­lop­pe­ment, s’af­fran­chir du pou­voir de l’Eu­rope, se replier sur ses fron­tières, scin­der le pays en deux…) sont por­tées par des forces poli­tiques et sociales qui ne sont plus mar­gi­nales. Face aux désastres cau­sés par le sys­tème finan­cier inter­na­tio­nal, le « peuple » se remet à bou­ger. Mais ce n’est plus exac­te­ment le même « peuple » et il marche divi­sé et en rangs désor­don­nés, der­rière divers éten­dards. Celui des « Indi­gnés » de voir une poi­gnée de pro­fi­teurs se rem­plir très léga­le­ment les poches au nom de hautes res­pon­sa­bi­li­tés pitoya­ble­ment assu­mées. Celui d’une classe moyenne pré­ca­ri­sée sinon pau­pé­ri­sée (comme en Grèce). Ceux, mul­tiples, des iden­ti­tés natio­nales, régio­nales, com­mu­nau­taires ou reli­gieuses. Notamment.

Dans le contexte ambiant de peur et d’in­cer­ti­tude, les modèles socioé­co­no­miques et poli­tiques éta­blis semblent avoir atteint leurs limites et les rap­ports de force se modi­fient rapi­de­ment. Des trans­for­ma­tions poli­tiques et sociales majeures sont envi­sa­gées, appe­lées de leurs vœux par cer­tains et redou­tées par d’autres. Les mani­fes­ta­tions, émeutes et mou­ve­ments de révolte se mul­ti­plient. On entend repar­ler de mou­ve­ment social à large échelle, voire même de révolution.

C’est donc le moment d’exa­mi­ner dans quelle mesure et à pro­pos de quels enjeux sont rem­plies ou non chez nous les condi­tions d’une action col­lec­tive de grande enver­gure, d’un mou­ve­ment social sus­cep­tible de chan­ger en pro­fon­deur la socié­té, auquel se rac­cro­che­raient de mul­tiples orga­ni­sa­tions, groupes de pres­sion, asso­cia­tions, voire même par­tis poli­tiques1.

Cer­taines condi­tions, qui pèsent lourd, sont d’ordre poli­tique : une crise de régime, une faible capa­ci­té de l’É­tat à répri­mer les actions qui le remettent en ques­tion, le poids de puis­sances exté­rieures dans la poli­tique natio­nale (des États étran­gers, un pou­voir supra­na­tio­nal, des puis­sances éco­no­miques…), une scis­sion forte dans le corps poli­tique et l’es­sor de can­di­dats au pou­voir cré­dibles qui pré­tendent gou­ver­ner de manière alter­na­tive et par­viennent à sus­ci­ter l’adhé­sion d’une large par­tie de la population.

D’autres condi­tions d’é­mer­gence d’un mou­ve­ment social sont d’ordre cultu­rel comme le sen­ti­ment que cer­taines iden­ti­tés col­lec­tives fortes sont mena­cées ou pas assez prises en compte par l’É­tat et par cer­taines mesures poli­tiques, des griefs sou­dai­ne­ment infli­gés à la popu­la­tion et qui accroissent un sen­ti­ment d’injustice.

D’autres condi­tions sont d’ordre éco­no­mique : non pas, comme on serait ten­té de le croire, les dif­fi­cul­tés éco­no­miques, en tant que telles, d’une par­tie crois­sante de la popu­la­tion, mais plu­tôt le sen­ti­ment d’une amé­lio­ra­tion pos­sible de la situa­tion si les affaires col­lec­tives étaient gérées plus effi­ca­ce­ment et plus jus­te­ment, et encore l’é­cart crois­sant entre les mesures que le gou­ver­ne­ment impose aux caté­go­ries les mieux orga­ni­sées de la socié­té et les moyens dont il dis­pose pour exi­ger l’ap­pli­ca­tion de ces mesures.

Aus­si nom­breuses soient-elles, ces condi­tions ne se concré­tisent pas for­cé­ment dans une action col­lec­tive d’en­ver­gure. Encore faut-il une capa­ci­té d’or­ga­ni­sa­tion et d’ac­tion qui n’est pos­sible qu’en s’ap­puyant sur des struc­tures exis­tantes expé­ri­men­tées, comme des orga­ni­sa­tions sociales, éco­no­miques, cultu­relles et poli­tiques, qu’il n’y ait pas trop de conflits entre soli­da­ri­tés concur­rentes (par exemple entre appar­te­nance com­mu­nau­taire et soli­da­ri­té de classe), que de nom­breux repré­sen­tants des élites, notam­ment intel­lec­tuelles, sou­tiennent le mou­ve­ment et que des lea­deurs cha­ris­ma­tiques incon­tes­tés se révèlent. Encore et sur­tout faut-il qu’es­saiment, dans l’en­semble du tis­su social, de mul­tiples « micro­con­textes de mobi­li­sa­tion » où de nom­breuses per­sonnes peuvent trou­ver les cadres idéo­lo­giques, les moti­va­tions psy­cho­lo­giques et les soli­da­ri­tés néces­saires à leur par­ti­ci­pa­tion à une action collective.

Cet expo­sé som­maire et inévi­ta­ble­ment réduc­teur suf­fit à mon­trer que pour l’es­sen­tiel, le seul mou­ve­ment natio­na­liste fla­mand rem­plit très lar­ge­ment les condi­tions d’un mou­ve­ment capable de trans­for­mer en pro­fon­deur la socié­té, belge en l’oc­cur­rence. Tout y est ou presque, sur­tout dans les registres poli­tique et cultu­rel, d’au­tant plus que ce mou­ve­ment plonge ses robustes racines dans un déjà long pas­sé et que son enjeu peut se mai­tri­ser à l’in­té­rieur du péri­mètre de l’ac­tuel État-nation. L’en­jeu est clair. L’ad­ver­saire (fran­co­phone et bel­gi­cain) est direc­te­ment acces­sible et ne se dilue pas dans les brumes réti­cu­laires de la mon­dia­li­sa­tion. Le Sujet du mou­ve­ment a une iden­ti­té fière2.

En revanche, on en est loin pour ce qui concerne les enjeux socioé­co­no­miques. Le fait qu’ils soient consi­dé­rés aujourd’­hui comme essen­tiels pour le sort des gens ne change rien à la réa­li­té crue des pro­ces­sus socio­lo­giques. C’est pour­quoi, concer­nant ces enjeux, il faut sans doute s’at­tendre plu­tôt à des actions écla­tées et peu coor­don­nées, déses­pé­rées et vio­lentes par­fois, sans relais poli­tiques sub­stan­tiels, plus défen­sives que capables de se fédé­rer dans un mou­ve­ment d’en­ver­gure por­teur d’un vrai pro­jet de déve­lop­pe­ment, avec pour coro­laire une césure de plus en plus pro­fonde entre ces révoltes et les orga­ni­sa­tions sociales recon­nues. On entre ici dans la pro­blé­ma­tique, à peine explo­rée et plus spé­cu­la­tive, des mou­ve­ments sociaux postnationaux.

La popu­la­tion fran­co­phone doit com­prendre que la main n’est plus que très par­tiel­le­ment chez ses poli­tiques. Le des­tin du sys­tème poli­tique dépend essen­tiel­le­ment du nord du pays. Le sort du sys­tème socioé­co­no­mique dépend essen­tiel­le­ment de puis­sances éco­no­miques et poli­tiques étran­gères ou supra­na­tio­nales. Dès lors, l’es­poir d’un chan­ge­ment radi­cal dépend plus d’une dyna­mique d’ac­tion col­lec­tive à large échelle que de pro­jets poli­tiques. Mais pour quoi faire ? Contre quoi et qui ? Avec qui et au nom de qui ?

« To be or not to be, that is the question. »

  1. On se base ici sur les prin­ci­pales conclu­sions des tra­vaux de quelques-uns des meilleurs spé­cia­listes de socio­lo­gie poli­tique qui ont syn­thé­ti­sé les connais­sances sur l’é­mer­gence des mou­ve­ments sociaux et poli­tiques capables d’en­trai­ner des chan­ge­ments majeurs et struc­tu­rels de la socié­té, en par­ti­cu­lier : McA­dam D., McCar­thy J.D., Zald M.N, Social Mou­ve­ments, dans Smel­ser (dir.), Hand­book of Socio­lo­gy, News­bu­ry Park & Sage, 1988 et Tilly Ch., Les révo­lu­tions euro­péennes 1492 – 1992, Seuil, 1993. La pru­dence n’en est pas moins de mise, et ces auteurs y insistent. Chaque action col­lec­tive est sin­gu­lière, pro­duite par une mul­ti­tude d’ac­tions humaines qui s’ins­crivent cha­cune dans un contexte spé­ci­fique. Mais ces actions sont par­tiel­le­ment déter­mi­nées par la struc­ture des rap­ports sociaux et poli­tiques dans les­quels elles se réa­lisent et dont elles par­ti­cipent, de sorte que cer­taines condi­tions struc­tu­relles ana­logues peuvent être repé­rées dans des situa­tions his­to­riques différentes.
  2. On pense ici à la manière d’A­lain Tou­raine pour qui un mou­ve­ment social struc­tu­ré sup­pose un triple prin­cipe de tota­li­té (une défi­ni­tion claire de l’en­jeu), d’i­den­ti­té et d’opposition.

Luc Van Campenhoudt


Auteur

Docteur en sociologie. Professeur émérite de l’Université Saint-Louis – Bruxelles et de l’Université catholique de Louvain. Principaux enseignements : sociologie générale, sociologie politique et méthodologie. Directeur du Centre d’études sociologiques de l’Université Saint-Louis durant une quinzaine d’années, jusqu’en 2006, il a dirigé ou codirigé une quarantaine de recherches, notamment sur l’enseignement, les effets des politiques sécuritaires, les comportements face au risque de contamination par le VIH et les transformations des frontières de la Justice pénale. Ces travaux ont fait l’objet de plusieurs dizaines d’articles publiés dans des revues scientifiques, de nombreux ouvrages, et de plusieurs invitations et chaires dans des universités belges et étrangères. À travers ces travaux, il s’est intéressé plus particulièrement ces dernières années aux problématiques des relations entre champs (par exemple la justice et la médecine), du pouvoir dans un système d’action dit « en réseau » et du malentendu. Dans le cadre de ces recherches il a notamment développé la « méthode d’analyse en groupe » (MAG) exposée dans son ouvrage La méthode d’analyse en groupe. Applications aux phénomènes sociaux, coécrit avec J.-M. Chaumont J. et A. Franssen (Paris, Dunod, 2005). Le plus connu de ses ouvrages, traduit en plusieurs langues, est le Manuel de recherche en sciences sociales, avec Jacques Marquet et Raymond Quivy (Paris, Dunod, 2017, 5e édition). De 2007 à 2013, il a été directeur de La Revue Nouvelle.