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Mouvement féministe. Une marée aux accents internationaux

Numéro 5 – 2021 - Chili féminisme manifestation répression par Paulina Pavez Verdugo

juillet 2021

L’année 2019 a incontestablement représenté une année déterminante dans l’histoire politique chilienne. L’épisode de l’augmentation du cout du ticket de métro a mobilisé des dizaines d’étudiants et de travailleurs qui n’auraient jamais imaginé que le simple fait de « sauter par-dessus le tourniquet d’une station de métro » pouvait menacer trente ans d’administration et de consolidation du système néolibéral et d’enclaves autoritaires issues de la dictature civile et militaire d’Augusto Pinochet. Pour les milliers de personnes qui ont occupé les rues de Santiago et les principales villes du pays, le mot d’ordre était clair : « Ce ne sont pas 30 pésos, mais bien 30 ans ».

Dossier

Cette révolte a constitué la consécration de dizaines de manifestations auto-organisées et d’interventions dans l’espace public (graffitis, peintures murales…) auxquelles se sont joints des mouvements sociaux de divers horizons, qui interpelaient depuis des années déjà l’État pour la faillite du modèle néolibéral et pour les différentes promesses progressistes non tenues par les gouvernements démocratiques (Ruiz et Caviedes, 2020). Un « modèle chilien » caractérisé par une profonde inégalité sociale, une crise du système des pensions, la privatisation des biens publics comme l’eau, le pillage des ressources naturelles par des entreprises privées et des multinationales, et le maintien d’une structure patriarcale et conservatrice qui imprègne tous les niveaux institutionnels et subjectifs de la vie des Chilien·ne·s.

La réponse répressive du gouvernement de Sebastián Piñera1 a ravivé le souvenir de certains épisodes les plus brutaux de la dictature de Pinochet et a mis en évidence la prégnance d’enclaves autoritaires et la reproduction intergénérationnelle d’un discours socialement dominant qui justifie les violences policières (abus sexuel inclus) envers celles et ceux identifié·e·s comme représentant une menace pour l’ordre social (Aguilera, 2020 ; Puga et Gerber, 2016).

Entre octobre 2019 et mars 2020, le sombre décompte de la répression fut de 18.686 détenu·e·s, 411 victimes de blessures oculaires, 615 victimes de lésions graves et 355 victimes de violence sexuelle parmi lesquelles 419 faits de déshabillage, attouchements, menaces de viol et viols commis par des agents de l’État (INDH, 2019 ; VV.AA, 2020).

C’est dans ce contexte de rébellion citoyenne qu’est apparue le 20 novembre, à Valparaiso, la flash mob du collectif Las Tesis « Un violador en tu camino » (Un violeur sur ton chemin2). Cette performance artistique s’est prolongée à Santiago le 25 novembre lors de la Journée internationale pour l’élimination de la violence contre la femme. Cette performance a pour objectif de dénoncer la violence à laquelle les femmes sont soumises de la part des institutions de l’État chilien3. À chaque manifestation de Las Tesis dans l’espace public, on entend des appels à la démission à l’encontre de certaines autorités publiques accusées d’avoir violé les droits humains des femmes lors de ce soulèvement social. Le 29 novembre, Las Tesis appela à ce que sa performance soit reprise dans une grande action internationale. Plus de trois-cents villes dans tous les continents répondirent à l’appel ce jour-là et les jours suivants. En Amérique latine, les femmes s’approprièrent l’espace public dans la majorité des pays. En Europe, l’action a simultanément eu lieu en Allemagne, en Autriche, en Belgique, à Chype, en Slovaquie, en Espagne, en Finlande, en France, en Grèce, en Irlande, en Italie, aux Pays-Bas, en Pologne, au Portugal, au Royaume-Uni, en République tchèque, en Suède, en Suisse et en Turquie (Geochicas OSM, 2019).

L’impact global de cette mobilisation, comme celle de la « marea verde » en Argentine pour la dépénalisation de l’avortement et celle de « Ni una menos » (« Pas un de moins ») contre le féminicide ont fait de l’Amérique latine et du Chili le lieu de naissance d’une « nouvelle vague féministe » disposant d’une capacité étendue et globale à lutter contre le féminicide et à défendre la liberté des femmes à disposer de leur corps. Cette nouvelle vague remet également en cause l’inégalité dans les relations de production et de reproduction du système capitaliste, en même temps qu’elle transcende les revendications juridiques et de parité en réexaminant de la sorte l’ordre social à partir des oppressions que les femmes et les minorités de genres subissent (Koechlin, 2019).

La pluralité des voix et l’ampleur des revendications féministes latino-américaines peuvent être lues comme le résultat de deux siècles de luttes émancipatrices qui incluent la reconnaissance des droits politiques et sociaux. Cette lutte s’exprime également à travers la recherche de l’autonomie dans différents domaines de la vie traversant les processus de colonisation, la tyrannie des gouvernements oligarchiques et ecclésiastiques, les dictatures militaires et l’expansion capitaliste néolibérale.

Ampleur du féministe latinoaméricain

Le féminisme latino-américain est divers et prend racine au début des jeunes républiques. « Alors que les révolutionnaires français coupaient la tête des féministes pionnières (Olympe de Gouges et autres), dans Notre Amérique, les Espagnols exécutaient les rebelles indigènes (Micaela Bastidas, Tomasa Tito Condemayta, Marcela Castro, Bartolina Sisa, Greogoria Apaza, et bien d’autres) ou les utilisaient comme butins sexuels » (Carosio, 2009).

Au cours du XXe siècle, des mouvements féministes sont apparus à la suite des grèves des femmes, des luttes pour leur intégration dans l’éducation et les universités, de l’action du mouvement socialiste et de l’obtention du droit de vote. Le mouvement des suffragettes, qui a débuté au XIXe siècle, couvre aussi toute la première moitié du XXe siècle4, débouchant lentement sur l’octroi du droit de vote pour les femmes5.

L’apogée du féminisme latino-américain s’est construit de manière significative et à des rythmes différents à la fin des années 1970. Il s’est ensuite généralisé au cours des années 1980 dans tous les pays de la région. La croissance importante du mouvement féministe continental dans les années 1980 est caractérisée par la professionnalisation, l’organisation en réseaux et la consolidation institutionnelles sous forme de grandes ONG. Les contextes dictatoriaux ont été le cadre de l’articulation du mouvement féministe en trois axes : le rétablissement de la démocratie ; la politisation du malêtre des femmes dans la sphère privée (violence, sexualité, viol conjugal, avortement) et le renforcement de l’autonomie organisationnelle vis-à-vis des partis politiques et des États. Cette dynamique a nécessité un travail soutenu avec les mouvements populaires de femmes (Vargas Valente, 2008).

De l’institutionnalisation à la période de latence

Le passage des années 1980 aux années 1990 s’est fait à travers de nouveaux scénarios politiques, idéologiques, économiques et culturels qui ont sans aucun doute influencé le mouvement féministe. Un élément à considérer pour cette période se trouve dans la mise à l’agenda par les Nations unies des revendications urgentes des femmes, modifiant de la sorte les conditions d’expression féministe, élargissant leurs espaces d’action et leur forme d’existence. Cette période était connue comme l’époque de l’institutionnalisation des « revendications féministes » (Guzmán, 2001 ; Vargas Valente, 2008). Au cours de cette période, les premiers mécanismes de promotion de la femme ont vu le jour (ministères de la Femme, secrétariats du genre, bureaux de la femme, etc.), et à travers eux les « plans d’égalité entre les sexes » qui ont cherché à générer des changements dans la structure de la société. Cependant, au début des années 1990, cette croissance et cette institutionnalisation du féminisme ont commencé à soulever des doutes et des malaises dans le mouvement régional, parce qu’une partie des dirigeantes commençait à occuper des espaces de pouvoir et de participation dans les institutions et les organisations de coopération internationale. Les premières voix dissidentes sont apparues lors de la Sixième Rencontre féministe continentale qui s’est tenue en novembre 1993 au Salvador. L’ouverture d’un débat sur les stratégies du mouvement est réclamée à cette occasion (Falquet, 2014).

Au Chili, le retour de la démocratie a limité la portée de l’action des féministes alors que la diversité politique et idéologique exprimait une division du mouvement et de ses options stratégiques entre féministes militantes et féministes autonomes.

La désarticulation du féminisme chilien dans les années 1990 s’explique par les changements opérés dans la structure d’opportunités politiques en cours sous la transition démocratique. Cette dynamique a conduit à une fragmentation du féminisme en deux courants : l’institutionnel, impliqué dans la conception et la mise en œuvre de politiques publiques de l’État, et une autre tendance autonomiste qui refuse la cooptation du mouvement par le pouvoir en place, et qui cherche à développer une conception de l’action politique et culturelle du féminisme en dehors des contraintes de l’action étatique (Lamadrid et Benitt, 2019 ; Ríos Tobar, Godoy Catalán et Guerrero, 2003). Ces tensions ont fait perdre au mouvement sa notoriété et sa cohésion alors que débutait la période cruciale de transition vers la démocratie.

Au cours des années 2000, les féministes sont restées dans cette « dichotomie », même si des espaces de rencontre ont émergé pour répondre aux revendications en matière de droits sexuels et reproductifs (Pavez Verdugo, 2007), comme le mouvement pour la défense de la contraception « Por la libertad de decidir6 » (« Pour la liberté de décider »).

« El mayo feminista » et la réactivation de la lutte antipatriarcale

« El mayo feminista » (littéralement le mois de mai féministe) est le nom qui a été donné aux mobilisations chiliennes en 2018. À cette occasion, des femmes universitaires ont rendu visibles les discriminations et les inégalités de traitement envers les femmes et les minorités sexuelles, appelant le gouvernement et le Parlement à prendre des mesures pour améliorer les conditions des groupes historiquement marginalisés et à agir prioritairement contre les situations de harcèlement sexuel dans des contextes éducatifs (Reyes-Housholder et Roque, 2019 ; Zerán, 2018). La puissance de ce processus a été telle que diverses autrices ont reconnu être face à la troisième vague féministe latino-américaine (Reyes-Housholder et Roque, 2019 ; Sepúlveda Garrido, 2018), qui s’inscrit dans un contexte de mobilisation mondiale dans le prolongement de la campagne #MeToo au sein de laquelle l’utilisation des technologies de l’information a été cruciale.

Un élément important à souligner dans le champ d’analyse théorique et politique féministe latino-américaine est la conceptualisation de la notion de corps (féminin et féminisé) comme espace de résistance et de lutte antipatriarcale (Ortiz Cadena, 2021) — dans la performance de Las Tesis, par exemple — et comme notion épistémologique pour rendre visible la stratégie d’oppression et les pédagogies de cruauté qui prévalent dans le système patriarcal (Segato, 2016). « Le patriarcat est un juge, qui nous juge à la naissance. Et notre punition est la violence que tu vois/Ce sont les féminicides/L’impunité des assassins/C’est la disparition/C’est le viol/Et le coupable ce n’est pas moi, ni mes fringues, ni l’endroit7. »

Finalement, la notion de « corps comme territoire » a dominé les mouvements féminismes communautaires et territoriaux (Cabnal, 2018 ; Paredes, 2013 ; Ulloa, 2016) qui se mobilisent depuis plus d’une décennie pour dénoncer la face invisible de l’extractivisme : dépossessions et déplacements territoriaux des communautés autochtones et afrodescendantes, contamination de l’environnement, création de zone environnementalement sacrifiées, viols et meurtres de défenseur·e·s de l’environnement.

Comprendre le corps comme une extension du territoire revient à reconnaitre son interconnexion et son interdépendance. Non seulement les êtres humains font partie de la nature, mais la nature non humaine est inextricablement liée aux relations sociales. En soulignant le lien entre le corps et le territoire, les féministes communautaires portent une revendication méthodologique — les relations humaines ne doivent pas être examinées séparément des relations écologiques et ontologiques —, elles cherchent à dépasser le dualisme eurocentrique cartésien. 

Cela permet de comprendre la violence avec laquelle le capital extractif envahit, dépossède et pille les territoires et les corps, les expropriant de leur souveraineté et de leur vie. En cette période de crise climatique et de menace pesant sur la biodiversité, il s’agit peut-être de l’une des luttes les plus importantes des prochaines décennies.

Traduit de l’espagnol par François Reman et Carmen Rodríguez

Bibliographie
  • Aguilera C., 2020, « Violaciones a los Derechos Humanos en largo octubre chileno », IdeAs. Idées d’Amériques, 15.
  • Cabnal L., 2018, « Sanar y defender el territorio-cuerpo-tierra », 26 juin 2018.
  • Carosio A., 2009, « El feminismo Latinoamericano y su proyecto ético-político en el siglo XXI », Revista Venezolana de Estudios de la Mujer, 14, 33, p. 13‑24.
  • Curiel O., 2009, « Descolonizando el Feminismo », Primer Coloquio Latinoamericano sobre Praxis y Pensamiento Feminista, p. 1‑8.
  • Espinosa-Miñoso Y., 2009, « Etnocentrismo y colonialidad en los feminismos latinoamericanos : Complicidades y consolidación de las hegemonías feministas en el espacio transnacional », Revista Venezolana de Estudios de la Mujer, 14, 33, p. 37‑54.
  • Falquet J., 2014, « Las “Feministas autónomas” latinoamericanas y caribeñas : veinte años de disidencias », Universitas Humanística, 78, 78.
  • Geochicas OSM, 2019, « Un violador en tu camino 2019/2021 » (actualisé le 8 février 2021) — uMap.
  • Guzmán V., 2001, « La institucionalidad de género en el Estado : nuevas perspectivas de análisis », serie Mujer y Desarrollo, 32, Santiago de Chile, Comisión Económica para América Latina y el Caribe (Cepal).
  • Instuto Nacional de Derechos Humanos (INDH), 2019, « Informe Anual 2019 : Situación de los Derechos Humanos en Chile en el Contexto de la Crisis Social », Santiago de Chile.
  • Koechlin A., 2019, La Révolution féministe, Paris, Amsterdam Editions.
  • Lamadrid S., Benitt A.B., 2019, « Cronología del movimiento feminista en Chile 2006 – 2016 », Revista Estudos Feministas, 27, 3.
  • Lugones M., 2008, « Colonialidad y género », Tabula Rasa, 9, p. 73‑101.
  • Ortíz Cadena K., 2021, « Performance feminista “un violador en tu camino”: El cuerpo como territorio de resistencia y subversiva resignificación », Encartes, 4, 7, p. 265‑291.
  • Paredes J., 2013, Hilando fino desde el feminismo comunitario, première éd. 2010, première éd. à México 2013, México, Cooperativa El Rebozo, 126 p.
  • Pavez Verdugo P., 2007, « The “Morning After Pill” – The Chilean Controversy : When Equality Becomes an Emergency », Visions of Latin America, printemps, p. 7.
  • Puga I., Gerber M., 2016, « Control Social y Justificación de la Violencia en Chile. Resultados Encuesta Nacional UDP 2015 », Documento de Trabajo ICSO, 22, Santiago de Chile, Instituto de Investigación en Ciencias Sociales.
  • Reyes-Housholder C., Roque B., 2019, « Chile 2018 : desafíos al poder de género desde la calle hasta La Moneda », Revista de ciencia política (Santiago), 39, 2, p. 191‑216.
  • Ríos Tobar M., Godoy Catalán L., Guerrero E., 2003, ¿Un nuevo silencio feminista ? La transformación de un movimiento social en el Chile posdictadura, Santiago de Chile, Centro de Estudios de la Mujer/Editorial Cuarto Propio.
    Ruiz C., Caviedes S., 2020, « Estructura y conflicto social en la crisis del neoliberalismo avanzado en Chile », Espacio abierto : cuaderno venezolano de sociología, 29, 1, p. 86‑101.
  • Segato R.L., 2016, La guerra contra las mujeres, première édition, Madrid, España, Traficantes de Sueños.
  • Sepúlveda Garrido P., 2018, « Feminismo chileno vive su revolución más importante en 40 años », La Tercera.
  • Ulloa A., 2016, « Feminismos territoriales en América Latina : defensas de la vida frente a los extractivismos », Nómadas, 45, p. 123‑139.
  • Vargas Valente V., 2008, Feminismos en América Latina. Su aporte a la política y a la democracia, Programa Democracia y Transformación Global, Centro de la Mujer Peruana Flora Tristán, UNMSM, Lima.
  • VV.AA, 2020, « El Estallido de las violaciones a los derechos humanos : Informe sobre los derechos humanos 18 octubre 2019 ‑12 marzo 2020 », Santiago de Chile.
  • Zerán F., 2018, Mayo feminista. La rebelión contra el patriarcado, première édition, Santiago de Chile, LOM Ediciones.|
  1. Sur le recul en matière de droits de l’homme sous le gouvernement du président Sebastián Piñera (2018 – 2022), voir le texte de VV.AA, 2020, « El Estallido de las violaciones a los derechos humanos : Informe sobre los derechos humanos 18 octobre 2019-12 mars 2020 », Santiago de Chile.
  2. Lastesis, Plaza Sotomayor 29 novembre 2019, Valparaiso Chile et Brussels : Performance du collectif Las Tesis « Un violeur sur ton chemin ».
  3. Quelques semaines auparavant, l’artiste urbaine Daniela Carrasco fut retrouvée morte après avoir été sans doute détenue par les Carabineros. L’assassinat à Santiago de la journaliste et photographe Albertina Martinez Burgos qui avait couvert la répression lors des manifestations des derniers mois a également suscité une grande émotion.
  4. La période de 1931 à 1949 a été marquée par une augmentation des mobilisations féminines. À côté de cela, des dizaines d’organisations de femmes féministes ont vu le jour, dont on peut épingler le Movimiento pro-Emancipación de la Mujer Chilena (MEMCH).
  5. En Amérique latine, le premier pays à avoir accordé le droit de vote aux femmes fut l’Equateur (1929) et le dernier le Paraguay (1961). Le Chili a accordé ce droit aux femmes en 1934 (niveau local) et en 1949 (parlementaire et présidence).
  6. « Movimiento por la defensa de la anticonception. Por la libertad de dicidir », Lettre aux sénatrices et sénateurs du Chili, 17 novembre 2019.
  7. Traduction des paroles de l’hymne de Las Tesis, « Un violeur sur ton chemin ».

Paulina Pavez Verdugo


Auteur

sociologue chilienne, diplômée en politique d’égalité et de justice des genres à la Faculté latinoaméricaine de sciences sociales (Flacso), paulina.pavez.v@gmail.com
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