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Monolinguisme d’État aux temps de la Covid

Numéro 6 - 2020 - Catalogne Langue multilinguisme par Juan Jiménez Salcedo

septembre 2020

L’Espagne, pays multilingue, est caractérisé par le monolinguisme de son État central. Cette situation contraste vivement avec celle du Canada, par exemple, où l’État fédéral est bilingue et s’adresse en principe à ses citoyens dans les deux langues nationales. En partant de ces deux situations, et en se fondant sur l’exemple des communications relatives à l’actuelle pandémie, ce texte examine l’opportunité d’une modification constitutionnelle qui permettrait de sauvegarder les droits des citoyens et le patrimoine linguistique de la société espagnole.

Dossier

Dans un article publié le 28 avril dernier dans la Revue canadienne de science politique, Stéphanie Chouinard et Martin Normand1 analysaient l’usage des deux langues officielles du Canada, le français et l’anglais, par le gouvernement fédéral dans le cadre de la crise de la Covid-19. Ils critiquaient comment l’urgence dans la communication avait conduit à une réduction dans l’usage du français de la part du Premier ministre Justin Trudeau, qui avait fini par utiliser presque exclusivement l’anglais lors de ses points de presse en dépit du fait qu’il est lui-même député d’une circonscription francophone. Cette pratique contrevenait à la coutume canadienne d’usage des deux langues dans les allocutions publiques du chef du gouvernement, coutume reflétant l’équilibre linguistique consacré par le législateur fédéral. Chouinard et Normand blâmaient également l’autorisation par le ministère canadien de la Santé d’étiqueter seulement en anglais les antiseptiques vendus dans le pays. Dans le but d’accélérer leur distribution, cette mesure unilatérale de dérèglementation linguistique, bien que ponctuelle, s’étendait aux emballages des équipements de protection individuelle.

À l’instar de la Belgique, qui étiquète ses produits dans la langue des trois communautés, le français et l’anglais doivent normalement figurer sur tout produit vendu au Canada. Quoique parfois remis en question chez certains anglophones, le bilinguisme de l’État est politiquement et socialement acquis. Par exemple, il serait impensable qu’un candidat non bilingue soit élu Premier ministre du Canada. Il en est de même pour le chef de l’opposition et pour les ténors des partis politiques. Dans ce contexte, l’usage des langues officielles par les instances gouvernementales au sujet de la Covid est décrié comme limitant les droits linguistiques des francophones. Il semblerait logique qu’une personne, dont la première langue est le français, souhaite accéder dans sa langue à des textes indispensables en ces temps de crise, tels que les instructions d’utilisation d’un masque chirurgical. L’article de Chouinard et Normand dépeint une situation exceptionnelle de recul de la place du français dans le discours public, dans un contexte de pandémie inédit.

Convaincu depuis longtemps de la pertinence des débats autour des droits linguistiques au Canada et de leur capacité à éclairer certaines discussions de nature sociolinguistique en Europe, j’ai voulu soumettre la situation espagnole à l’épreuve des critiques décrites par Chouinard et Normand. Tout d’abord, les résultats de la petite enquête de terrain menée dans mon armoire à pharmacie ont été pour le moins édifiants. Tous les produits achetés dans le contexte de prévention de la Covid étaient fabriqués en Espagne, le pays où je réside, et, semble-t-il, destinés au commerce intérieur. Ils étaient étiquetés exclusivement en castillan2. Plusieurs d’entre eux étaient pourtant produits dans des régions catalanophones, comme le Pays valencien ou la Catalogne. En l’occurrence, les neuf millions de locuteurs de catalan — dont quatre millions en tant que langue première3 — ont intérêt à bien comprendre le castillan pour pouvoir lire correctement les instructions d’un outil aussi nécessaire en ce moment qu’un masque chirurgical.

Cette absence des langues espagnoles autres que le castillan, à savoir le catalan, le basque et le galicien, n’est pas due à l’urgence de la production, comme c’était le cas au Canada : l’étiquetage monolingue en castillan est un problème endémique de l’industrie espagnole. À ce sujet, il est bien plus probable de retrouver un étiquetage bilingue castillan/portugais alors que, à l’échelle de la péninsule ibérique, il y a presque autant de locuteurs du catalan que de lusophones.

Ce n’est peut-être pas le moment idéal de proposer une modification des protocoles d’étiquetage des produits pharmaceutiques vendus en Espagne. Cela étant, il serait pertinent, suivant l’axe d’analyse de Chouinard et Normand, de s’intéresser à l’usage des langues par le gouvernement central dans le contexte de la pandémie. Une remarque au sujet des compétences : la structure politique et administrative espagnole est décentralisée par territoires qui reçoivent le nom de communautés autonomes (CA). Les compétences en matière de gestion du système public de santé sont dévolues aux gouvernements des CA, le ministère de la Santé du gouvernement central ne s’occupant que des questions de coordination et des grandes politiques étatiques. La communication autour de la pandémie devrait donc être assurée par les CA, lesquelles peuvent appliquer à ce moment-là leurs propres politiques en matière de langue. Par exemple, le gouvernement galicien peut très bien communiquer des mesures de prévention dans les deux langues officielles de la CA, à savoir le galicien et le castillan. Or, le 14 mars dernier, l’état d’urgence a été décrété et le ministère espagnol de la Santé a assumé un rôle prépondérant dans la communication liée à la pandémie. Ainsi, les informations de référence sur le nombre de personnes atteintes et de décès, sur le dépistage et sur les consignes de prévention étaient livrées de façon quotidienne exclusivement en castillan par les autorités de Madrid, les CA étant reléguées au deuxième plan.

Si les CA ont effectué un effort considérable de mise à disposition de matériels d’information en catalan, en basque et en galicien4, le site du ministère espagnol de la Santé a publié ses textes informatifs en castillan, en anglais, en français, en arabe et en chinois, mais il a ignoré les trois autres langues du pays. Parmi ces documents se trouve un résumé des éléments dont il faut tenir compte au moment d’acheter un masque chirurgical, des recommandations au sujet du port de gants à l’extérieur et les consignes à suivre en cas de symptômes de la maladie. Assez étonnamment, le site censé être disponible en catalan, en basque et en galicien n’est qu’une coquille vide où seuls les intitulés des rubriques sont traduits alors que les textes demeurent en castillan. Ceci donne l’impression que le ministère de la Santé n’a fait que le strict minimum pour pouvoir affirmer que son site est disponible dans toutes les langues du pays5. Ce non-respect éhonté des droits linguistiques de citoyens espagnols parlant une langue espagnole autre que le castillan est d’autant plus flagrant que leur nombre est bien plus élevé que celui des locuteurs des autres langues dans lesquelles ont été publiés ces textes d’information. Si dans la situation de crise sanitaire il est tout à fait souhaitable que le ministère publie des textes de prévention d’une telle importance dans les langues des grandes communautés ethnoculturelles de l’Espagne, telles que l’arabe ou le chinois, leur présence ne devrait en aucun cas supposer la prétérition de trois des quatre langues historiques du pays.

À la suite de ce constat, la question qu’il faudrait se poser est la suivante : pourquoi le gouvernement central ne fait-il pas systématiquement rédiger ou traduire toute la documentation qui relève de sa compétence ? Pour y répondre, il faudrait se référer à la Constitution espagnole qui, dans son article 3, ordonne en trois paragraphes le régime linguistique de l’État. Le paragraphe 3.1 déclare le castillan « la langue espagnole officielle de l’État » et impose un devoir pour tous les Espagnols de la connaitre et « le droit de l’utiliser ». Ensuite, le paragraphe 3.2 établit que «[l]es autres langues espagnoles seront également officielles dans les communautés autonomes respectives, conformément à leurs statuts ». Enfin, l’article 3.3 indique que «[l]a richesse des différentes modalités linguistiques de l’Espagne est un patrimoine linguistique qui doit être l’objet d’une protection et d’un respect particuliers ».

L’article 3 introduit une hiérarchisation entre, d’un côté, le castillan, dont la connaissance est obligatoire pour tous les citoyens du Royaume et, de l’autre, les autres langues qui sont mentionnées, mais non énumérées. Autrement dit, le constituant reconnait qu’il y a d’autres langues, mais sans préciser lesquelles. En même temps, il avoue être conscient du multilinguisme du pays, mais préfère que l’État reste monolingue. Cette hiérarchisation suppose une externalisation des obligations de l’État en matière de politique linguistique à l’égard du catalan, du basque et du galicien, car désormais ce sont les CA qui devront s’en occuper, l’État espagnol ne gérant que les questions liées au castillan.

Il s’est ensuivi un certain nombre de dysfonctionnements. Les CA ont pu légiférer sur leurs langues respectives et déployer des politiques de revitalisation qui, dans certains cas, ont permis de sauver des idiomes qui étaient condamnés à la disparition après quarante ans de dictature franquiste et de dure persécution culturelle. À ce sujet, les exemples de la Catalogne et du Pays basque sont paradigmatiques d’un aménagement linguistique efficace. Ces politiques se sont pourtant heurtées à un problème majeur. En effet, la hiérarchisation introduite par l’article 3 de la Constitution a non seulement limité leur développement, mais elle a surtout réservé au gouvernement central le rôle de garant du castillan, parfois contre les autres langues. L’absence de collaboration entre le gouvernement central et les CA en matière linguistique constitue indéniablement l’un des grands échecs de la transition démocratique espagnole et un élément patent de continuité avec le monolinguisme de l’État franquiste.

L’indifférence de la part du gouvernement central vis-à-vis de la promotion des langues autres que le castillan et son intervention dans les seules affaires relevant de la défense du castillan face aux autres langues espagnoles ont donné au citoyen castillanophone lambda une image de ces dernières comme étant non seulement étrangères et hostiles, mais aussi comme constituant des vecteurs de rupture de l’unité linguistique du pays, renforçant par ricochet l’image du castillan comme seule « langue commune » des Espagnols. Aujourd’hui encore, quarante ans après l’adoption de la Constitution et des différentes lois de politique linguistique dans les CA concernées, les étudiants des régions castillanophones qui passent le concours pour enseigner dans le secondaire en Catalogne ou en Galice ne comprennent toujours pas pourquoi il leur est exigé de produire un certificat de connaissance avancée de la langue de la CA. Beaucoup estiment, en vertu d’un présumé principe d’égalité linguistique, qui bien évidemment ne bénéficie qu’aux castillanophones, qu’ils devraient avoir le droit de travailler en castillan partout dans le pays. Imaginons pour un instant le tollé que soulèverait un citoyen d’Anvers qui voudrait enseigner son cours d’histoire à l’Athénée royal de Mons, exclusivement en néerlandais, sous prétexte que, d’une part, la langue de Hugo Claus est aussi une langue officielle belge et que, d’autre part, les Flamands sont démographiquement supérieurs aux francophones…

C’est là aussi où la comparaison avec le cas canadien s’avère pertinente. Pourquoi dans ce pays est-il jugé scandaleux que le Premier ministre s’adresse aux citoyens uniquement en anglais ou qu’il réduise l’usage de l’une des langues officielles de manière significative dans un contexte de crise sociale et sanitaire alors que l’absence du catalan ou du basque de la communication du gouvernement espagnol ne semble étonner personne ? Deux éléments de réponse peuvent être avancés. Premièrement, l’intériorisation de la hiérarchie des langues de la part de l’opinion publique et de la plupart de la classe politique, pour qui la gestion des langues autres que le castillan ne relèverait que des services des CA. Si les paliers de gestion sont différents, le degré d’importance des langues l’est également. Deuxièmement, la considération asymétrique des droits linguistiques en tant que droits individuels : l’article 3 de la Constitution ne servirait alors qu’à protéger les seuls castillanophones.

Cette hiérarchisation devrait être abolie dans le but de considérer les quatre principaux idiomes historiquement parlés sur le territoire de l’Espagne comme les langues officielles dans tout le pays. Cette déclaration devrait être assortie d’un principe de protection pour le catalan, le basque et le galicien, et aussi pour toutes les autres langues de l’Espagne (voir plus bas pour une liste de ces langues), qui pourrait très bien entrer dans le cadre du paragraphe 3.3 et qui serait une façon d’assumer, de la part de l’État, une compensation pour la discrimination séculaire infligée aux langues autres que le castillan. Parallèlement, le paragraphe 3.1 devrait être modifié pour enlever l’obligation de connaissance du castillan et pour y introduire les autres langues en tant que langues officielles de l’État. On éliminerait de ce paragraphe le droit d’usage exclusivement attribué au castillan, qui n’a aucune raison d’être du moment où les quatre langues sont établies comme officielles et sur un pied d’égalité. La modification du paragraphe 3.2 concernerait à son tour le renforcement du caractère officiel des langues dans leur(s) territoire(s) respectif(s), avec à la clé la possibilité d’ajouter ou non le castillan à la langue vernaculaire.

La rédaction du nouvel article 3 se lirait comme suit : « 1) Le castillan, le catalan, le basque et le galicien sont les langues espagnoles officielles de l’État. 2) Les communautés autonomes établiront elles-mêmes leur(s) langue(s) officielle(s) conformément à leurs statuts. 3) La richesse des différentes modalités linguistiques de l’Espagne est un patrimoine culturel qui doit être l’objet d’une protection et d’un respect particuliers. » Le paragraphe 3.3, resté inchangé, pourrait être développé par une loi de l’État sur la promotion des différentes langues espagnoles. Cette loi mettrait fin à quarante ans de désengagement du gouvernement central à l’égard de sa variété linguistique. Elle viserait non seulement les trois langues mentionnées, élevées à la catégorie de langues d’État, mais bien d’autres dont il est urgent d’envisager la revitalisation. On peut citer les langues protégées au titre de la partie II de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires et dont l’apprentissage, la promotion et l’usage sont assurés de manière fort irrégulière dans les législations régionales : le tamazight et l’arabe darija respectivement dans les villes autonomes de Melilla et de Ceuta, l’aragonais et le catalan en Aragon, l’asturien aux Asturies, la fala et l’estrémadurien en Estrémadure, le catalan en Murcie et le calo, langue de la communauté romani dépourvue de territoire. Il en serait de même pour des cas particuliers comme l’occitan au Val d’Aran (Catalogne), déjà reconnu comme langue officielle dans sa région, mais nécessitant des moyens supplémentaires du fait d’une population occitanophone qui se réduit à vue d’œil.

Cet article commençait par la référence à un suivi scientifique de l’emploi des langues officielles qui est toujours actif au Canada, mais qui semble, hélas, absent du débat politique espagnol, préoccupé qu’il est par le fantasme de la restriction des droits linguistiques des castillanophones. Des millions de citoyens espagnols, locuteurs du catalan, du basque et du galicien, mais aussi d’autres langues, voient comment leurs droits linguistiques sont systématiquement bafoués par l’État qui devrait les protéger. D’aucuns diront que cette prétendue discrimination n’existe pas du moment où tous les Espagnols sont bilingues car la maitrise du castillan est un devoir constitutionnel, devoir qui n’est pas institué pour les autres langues, ne serait-ce que dans leurs propres territoires historiques et administratifs. Le plus tragique dans l’état sociolinguistique de l’Espagne de 2020 n’est pas seulement le non-respect des droits linguistiques d’une partie non négligeable de la population, mais aussi l’appauvrissement et la subséquente précarisation de ces langues devant l’indifférence d’un pays inconscient du délitement de son patrimoine culturel.

  1. Chouinard S. et Normand M. (2020), « Talk Covid to me : Language rights and Canadian government responses to the pandemic », Revue canadienne de science politique.
  2. J’emploie ici le terme castillan pour désigner la langue espagnole parlée et écrite en Espagne, à ne pas confondre avec Espagnol, employé pour la nationalité ou l’origine géographique.
  3. Données recueillies en 2018 par V. Bretxa Riera et F. X. Vila Moreno à partir des données de 2016 du site Ethnologue (www.ethnologue.com). Voir « Lliçons de les llengües mitjanes per a la política lingüística catalana », dans A. Bastardas i Boadas, E. Boix-Fuster y R. M. Torrens Guerrini (Eds.), El català, llengua mitjana d’Europa. Multilingüisme, globalització i sostenibilitat lingüística (p. 25 – 60), Octaedro, p. 36.
  4. À titre d’exemple, le site du ministère basque de la Santé consacré au coronavirus est remarquable de par la qualité et la pertinence des informations mises à disposition des usagers aussi bien en langue basque qu’en castillan.
  5. À ce sujet, il est pertinent de rappeler que le Comité d’experts chargé par le Conseil de l’Europe du suivi de l’application de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires a recommandé systématiquement à l’Espagne d’employer le basque, le galicien et le catalan au sein de l’administration d’État dans les CA concernées (Pays basque et Navarre pour le basque, Iles Baléares, Pays valencien et Catalogne pour le catalan et Galice pour le galicien), Conseil de l’Europe (Comité des ministres) (9 octobre 2019), Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Cinquième rapport du Comité d’experts concernant l’Espagne, CM(2019)125.

Juan Jiménez Salcedo


Auteur

est linguiste et professeur titulaire de traduction à l’université Pablo de Olavide (Séville, Espagne). Il écrit sur les politiques linguistiques dans les territoires catalanophones et sur le droit linguistique au Canada.
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