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Monarchie et odonymie bruxelloise

Numéro 4 – 2020 - Belgique monarchie noms des rues odonymie par Chantal Kesteloot

juin 2020

La dénomination de noms de rues, en d’autres termes l’«odonymie[efn_note]L’odonymie étudie les noms propres désignant une voie de communication ; la toponymie étudie les noms propres désignant un lieu au sens large. L’odonymie est donc une branche de la toponymie. Les deux termes sont souvent confondus et il est généralement question de toponymie alors qu’il s’agit en fait d’odonymie. Certains auteurs parlent même d’odotoponymie.[/efn_note]», geste qui semble à première vue bien banal, apparait pourtant, à y regarder de plus près, comme un levier essentiel en termes d’appropriation et d’organisation de l’espace public. Il s’agit là d’un instrument dont disposent les pouvoirs locaux, en clair, les communes, qui est de première importance tant sur le plan politique qu’identitaire.

Dossier

Attribuer le nom d’une rue à tel fait ou telle personnalité relève d’une appropriation symbolique de l’espace1. Dans d’autres lieux, aux États-Unis par exemple, cette pratique n’existe pas puisque des numéros désignent les artères. Dans les cultures européennes, les intitulés de rues apparaissent comme un marquage de l’espace qui donne de la visibilité à certains enjeux, faits ou personnalités. Le pouvoir politique considère que ce choix relève de l’appropriation. Il constitue également une parade contre l’oubli. C’est la construction de la mémoire spatiale qui est en jeu. L’intérêt pour les noms de rues n’est pas neuf, mais il a souvent pris un caractère plus informatif et anecdotique2. Aujourd’hui, de plus en plus de chercheurs se sont intéressés à la question en liaison avec les phénomènes d’identité, les interactions entre société civile et décideurs politiques, pour utiliser une terminologie contemporaine3. Dans ce contexte, l’odonymie est aussi un acte politique dont l’objectif est de nourrir un processus d’identification. De nouvelles dénominations peuvent chasser les anciennes dans la mesure où de nouveaux symboles sont utilisés pour structurer la cohésion sociale. Les noms de rues nous interpellent également par leur banalité apparente : ils sont visibles de tous, à la fois parce qu’il s’agit d’espaces partagés, mais aussi d’espaces obligés, mais pas nécessairement choisis et l’identité se décline également par l’adresse. Ils participent dès lors directement et indirectement à l’éducation populaire et à la construction de la mémoire collective. Leur dénomination peut être liée à l’environnement géographique au sens large, mais également relever de choix plus politiques. Le mouvement ne doit pas exclusivement être appréhendé de haut en bas, il est aussi le reflet d’une demande sociétale. Avec l’urbanisation progressive de la Belgique au XIXe siècle, de nouveaux quartiers ont été tracés constituant autant d’opportunités pour opérer des choix odonymiques et ainsi donner une identité aux lieux. Ces créations ex nihilo sont d’autant plus simples que le terrain est encore vierge. On ne risque dès lors pas d’assister à un mécontentement de la part d’habitants irrités de voir le nom de leur rue changer. En effet, outre les dénominations premières, villes et communes ont également la possibilité de changer les noms soit pour rendre un hommage particulier à un fait ou une personnalité, soit au contraire pour effacer de l’espace public des aspects dont elles estiment qu’il n’est plus opportun de conserver la trace.

Dans le cadre de cette contribution, il sera question de la place de la monarchie belge dans l’odonymie bruxelloise. En tant que capitale, la ville est à la fois l’incarnation de l’identité nationale, surtout dans le cadre de la Belgique unitaire, mais aussi de pratiques locales, du fait des communes qui la composent et qui ont chacune des politiques spécifiques en matière de mise à l’honneur d’évènements ou de personnalités locales. Du fait de sa densité, l’espace urbain apparait, en effet, comme un lieu privilégié parce que très évolutif et dès lors aussi susceptible de controverses. Certes, les noms de rues n’en sont pas le seul indice. Bien des choses pourraient également être dites sur la place de la monarchie dans l’espace public à travers la statuaire et les monuments.

Si les dix-neuf communes qui composent Bruxelles aujourd’hui comprennent ensemble un peu plus de cinq-mille rues, une petite centaine d’entre elles au moins peut directement ou indirectement être associée à la monarchie. Il peut s’agir soit d’une attribution nominative, soit d’une référence à la fonction royale et à ses attributs. Ce nombre peut sembler réduit et important à la fois : réduit si on le compare à la place prise par la Première Guerre mondiale — plus de trois-cents noms de rues —, important en comparaison d’autres éléments symboliques forts comme la Constitution, les « libertés » et l’indépendance nationale. Mais le nombre n’est évidemment pas le seul critère à prendre en compte. Il faut également s’intéresser à la localisation dans l’espace et de ce que l’on appelle le terme « générique » : rue, avenue, boulevard…. Une artère située dans l’hypercentre très fréquenté a un impact potentiel bien plus élevé qu’une ruelle périphérique. En termes de capital symbolique, un boulevard pèse davantage qu’une simple rue. La désignation odonymique comporte, en effet, systématiquement deux composantes : un terme générique à savoir le type d’artère et un terme spécifique, la dénomination choisie.

Les premières attributions consacrées à la monarchie remontent aux lendemains immédiats de la création de la Belgique, la plus récente à la fin du siècle dernier. En principe, les attributions odonymiques sont réservées à des personnes décédées, idéalement depuis cinquante ans au moins. L’objectif de cette disposition est de s’assurer que la notoriété de la personne perdure sur le long terme4. Dans les faits et lors d’évènements exceptionnels, tels les deux guerres mondiales, cette règle n’a pas toujours été respectée5. Cette situation est révélatrice de l’importance des bouleversements que les conflits mondiaux ont entrainé et de la volonté des autorités locales d’épingler de manière immédiate l’évènement dans l’espace public pour en conserver la trace ou faire disparaitre des choix passés désormais honnis6. On est là dans une forme de commémoration de l’évènement ou de personnalités. Pour les souverains, le principe est quelque peu différent. Moyennant l’accord du monarque, il est possible de décerner son nom à une artère de son vivant. L’accord est sollicité par l’entremise du ministre de l’Intérieur. Comparé aux attributions faites à des personnalités encore en vie au lendemain des deux guerres mondiales, le mécanisme est à la fois similaire et différent. Similaire parce que les attributions se font du vivant même du roi ou de la reine, voire avant même son accession au trône. On peut dès lors considérer qu’il s’agit d’une forme d’investissement dans le règne à venir. Dans ce cas, la dénomination fait référence soit simplement au prénom, soit au titre que porte alors le futur souverain (prince de Liège, comte de Flandre…). Mais différent aussi car l’attribution anticipe l’idée même d’une commémoration du souverain en devenir ou à peine monté sur le trône.

Qui décide ?

En principe, l’initiative des attributions odonymiques revient au collège communal : « La jurisprudence reconnait la compétence exclusive du collège des bourgmestre et échevins pour la dénomination de rues nouvelles ou le changement des voies existantes. […] On peut admettre que la mesure à prendre fasse, dans certains cas, l’objet d’une délibération au conseil communal, mais cette procédure exceptionnelle n’est valable que lorsque le collège, normalement compétent, est d’accord sur ce point avec ladite assemblée7. » Mais cette question est floue. Dans les faits, selon les communes et les périodes, le collège a effectivement soit agi seul, soit en concertation avec le conseil communal.

Au fil du temps, la marge de manœuvre des communes va se restreindre. En 1926, la Commission royale de toponymie et de dialectologie voit le jour. Elle est chargée d’études et d’érudition. C’est durant la Seconde Guerre mondiale que son rôle se transforme8. À l’initiative de Gerard Romsée, secrétaire général de l’Intérieur et membre du VNV, la formation nationaliste flamande engagée dans la collaboration, la Commission doit désormais être consultée pour tout changement. L’objectif est d’éviter des modifications politiquement « indésirables ». Le principe est maintenu après la Seconde Guerre mondiale : tout changement doit faire l’objet d’une consultation de la Commission royale de toponymie et de dialectologie. L’avis du gouverneur de province est également requis. En 1949, le ministre de l’Intérieur, le socialiste Pierre Vermeylen, introduit un nouveau modus operanti. Désormais, c’est le conseil communal qui peut statuer lorsqu’il s’agit « d’honorer un citoyen qui s’est distingué au service de la chose publique ou de commémorer le souvenir de certains évènements ». L’avis de la Commission royale de toponymie et de dialectologie reste néanmoins requis de même que celui du gouverneur quand il y a un changement de nom9. Aujourd’hui, avec la disparition de l’institution provinciale à Bruxelles, le conseil communal est en réalité devenu seul compétent. En cas de changement de nom, il doit certes consulter les habitants ainsi que la section bruxelloise de la Commission royale de toponymie et de dialectologie et lui fournir une documentation justificative quant à la proposition de modification. Cette dernière émet ensuite un avis et/ou des recommandations10.

Monarchie et odonymie

Dès la proclamation de l’indépendance, la monarchie s’inscrit dans l’espace public bruxellois. En aout 1831, quelques jours après la prestation de serment du premier roi des Belges, le collège des bourgmestre et échevins de la ville de Bruxelles décide, en effet, de débaptiser la rue Guillaume et d’en faire, fort logiquement, la rue Léopold. Située à l’arrière de la place de la Monnaie, l’artère date de 1819. Ce changement d’appellation s’inscrit dans un processus immédiat d’appropriation de l’espace public par le jeune État belge. Dans le même temps, les autorités bruxelloises décident de débaptiser le boulevard du Prince en boulevard du Régent ; le boulevard et la porte Guillaume en boulevard et porte d’Anvers ; la place d’Orange en place des Barricades et, enfin, la place Saint Michel devient la place des Martyrs[Voir Le Courrier de la Meuse, 4 aout 1831, p. 1.]]. Quand une commune s’est approprié un nom, il devient difficile pour d’autres entités proches, pour des raisons administratives, de faire de même. On assiste alors parfois à une véritable « course » entre les entités concernées, un mouvement qui s’amplifie bien évidemment avec l’urbanisation. Dans les faits, en raison de sa force symbolique, la Ville de Bruxelles s’arroge toujours une forme de prééminence. Dès lors, une fois qu’elle a choisi d’honorer, dès aout 1831, le premier roi des Belges, il ne reste aux autres communes qu’à opérer d’autres choix symboliques ou de porter leur choix sur d’autres membres de la famille royale. Il n’y a donc qu’une autre rue Léopold créée sur les territoires de Laeken et de Jette en 1838. Après la Première Guerre mondiale et l’annexion de Laeken par la Ville de Bruxelles, le nom de la rue est complété : on y ajoute « Ier » pour éviter toute confusion avec la rue située sur le territoire de Bruxelles. Il existe par ailleurs une rue « Saxe-Cobourg » sur le territoire de Saint-Josse.

Symbolique

L’inscription de la monarchie dans l’odonymie bruxelloise ne passe pas toujours par l’évocation directe de la figure royale. De nombreuses artères font référence à l’institution royale en tant qu’institution. Il en est ainsi de la rue et de la place du Trône, de l’avenue de la Couronne11, de l’avenue et de la place de la Dynastie. La Constitution se voit, elle aussi, honorée avec une avenue de la Constitution sur les territoires de Jette et de Ganshoren. La rue et la place Royale s’inscrivent également dans ce courant, de même que le boulevard du Souverain, une appellation qui remonte à 1905 et adoptée à l’initiative de Watermael-Boitsfort. D’autres choix évoquent la Révolution belge et les débuts de l’existence de la Belgique sans être directement associés à la monarchie : avenue de l’Indépendance belge (Koekelberg), boulevard des Quatre Journées (Saint-Josse), place du Congrès (Bruxelles-Ville) ou encore rue du Gouvernement provisoire (également sur le territoire de Bruxelles-Ville).

Développement urbain

Le XIXe siècle s’est aussi traduit par l’aménagement de nouveaux quartiers qui sont autant de signes de l’urbanisation croissante de la capitale. Deux souverains sont associés à ces travaux : Léopold Ier et Léopold II. Le nom du premier est immanquablement lié à l’aménagement du quartier Léopold. Le projet est porté par la Société civile pour l’agrandissement et l’embellissement de Bruxelles et rendu public en octobre 1837. L’objectif est d’attirer une population aisée. Si la dénomination du quartier est peu à peu tombée en désuétude — on parle aujourd’hui plus volontiers de quartier européen —, le parc Léopold, l’ancien jardin zoologique devenu le parc Léopold en 1880 à l’occasion du cinquantième anniversaire de la Belgique, a lui conservé sa dénomination première. Par contre, la gare du quartier, inaugurée en 1854 et longtemps appelée du nom de Léopold ou quartier Léopold, est officiellement devenue la gare de Bruxelles-Luxembourg en 2000.

Plus encore que son prédécesseur, c’est surtout Léopold II qui apparait comme le roi qui s’est investi sur le plan urbanistique, ce dont l’odonymie bruxelloise a conservé la trace12. Aujourd’hui, l’engagement de Léopold II apparait indissociable de son projet colonial et de l’enrichissement qu’il en a finalement retiré13. Avant même son accession au trône, l’homme a de grandes ambitions sur le plan international, mais aussi pour la capitale de son futur empire, qu’il voit rivaliser avec Londres et Paris. Son intronisation est contemporaine du « Plan général pour l’extension et l’embellissement de l’agglomération bruxelloise » que l’on doit à l’architecte Victor Besme. L’un des points forts de ce plan est de dessiner les boulevards de ceinture pour relier les faubourgs ainsi que les grandes artères de pénétration vers ces mêmes boulevards. Parmi ces derniers, on retrouve plusieurs dénominations qui font directement ou symboliquement référence à la monarchie. C’est le cas de la rue du Trône (aménagée en 1840), de l’avenue de la Couronne (dont les origines remontent à 1882) ou encore du boulevard Léopold II (entamé en 1867 et inauguré en 1891). Ou encore de l’avenue Louise ouverte en 1864. Un même hommage est rendu aux filles de Léopold II à Saint-Gilles avec les avenues Clémentine, Stéphanie et Marie-Louise.

La création, en avril 1938, d’une avenue, devenue boulevard par la suite, Léopold III s’inscrit dans la même philosophie d’attribution de noms prestigieux à des grands axes de pénétration du centre-ville. En effet, l’aménagement de cette avenue est motivé par la volonté de rapprocher l’aéroport civil au cœur de la capitale, tout comme le boulevard Léopold II, une septantaine d’années auparavant, avait lui aussi pour objectif de faciliter l’accès au centre-ville.

Albert Ier, le souverain préféré

De tous les souverains, c’est sans conteste le roi Albert Ier qui a reçu le plus grand nombre d’attributions odonymiques. Nous en avons retrouvé au moins onze pour l’ensemble des communes bruxelloises. Cette présence est bien évidemment due à l’importance de la Première Guerre mondiale qui a entrainé de très nombreux changements odonymiques de tout type dans la capitale, mais également aux circonstances particulières de son décès.

Dans son étude consacrée au « mythe du roi Albert », l’historienne Laurence van Ypersele signale l’existence de trois-cent-quatorze rues, places, avenues et parcs dédiés audit roi sur l’ensemble du territoire belge14. Elle s’empresse d’ajouter qu’il y en a eu davantage puisque certaines attributions ont dû être modifiées à la suite des fusions de communes, un mouvement qui n’a pas touché Bruxelles. Ce nombre se répartit comme suit : 54,78% en Wallonie, 40,76% en Flandre et 4,46% à Bruxelles. Elle note également que les noms de rues sont peu variés sauf à Bruxelles où elle signale l’existence d’une avenue du Roi-Soldat (Anderlecht)15, d’une avenue du Roi Chevalier, située à deux pas de la rue de la Roche fatale (toutes deux à Woluwe-Saint-Lambert)16, d’une place du Roi Vainqueur, située à Etterbeek au cœur du quartier dit du 11 novembre17 tant la mémoire de la Première Guerre y est omniprésente. Cette diversité correspond aussi à une nécessité. À partir du moment où l’on essaie d’éviter les doublons entre les communes bruxelloises, il y a tout lieu de se montrer créatif si l’on veut honorer le troisième roi des Belges. Parfois les distinctions sont faibles : une avenue Albert à Uccle ; l’attribution remonte à 1904 à une époque où l’homme n’est pas encore roi et deux avenues du Roi Albert à Neder-Over-Hembeek et à Berchem-Sainte-Agathe. Parfois seul le « générique » est différent : il existe un square Albert Ier à Anderlecht. Dès lors certaines communes y vont d’une terminologie plus indirecte. Il y a une rue du 22 novembre à Uccle. Elle fait directement référence à la Joyeuse Entrée des souverains à Bruxelles à l’issue de la Première Guerre mondiale. La décision remonte d’ailleurs au 26 novembre 191818.

Il est également le seul souverain à apparaitre en couple sous la forme d’une avenue Albert-Élisabeth à Woluwe-Saint-Lambert.

Après Albert, c’est Baudouin qui est le plus populaire tant comme prince que comme roi. Mais il n’apparait pas en couple ni ne fait l’objet d’hommage lié à un acte spécifique.

Et les femmes ?

Récemment plusieurs communes ont fait part de leur souhait d’opérer une plus grande féminisation de l’espace public19. Cette volonté est également le reflet d’une demande sociale. Si on enlève les reines et princesses, on ne peut que constater combien les femmes sont largement absentes de l’espace public. La présence de la branche féminine de la monarchie belge n’en est que plus marquante : depuis la première reine des Belges à la reine Paola, toutes se sont vu attribuer une rue, une avenue sans compter de nombreux parcs. Le phénomène est d’autant plus intéressant que la fonction royale est demeurée fermée aux femmes jusqu’en 1991. Qui plus est, plusieurs filles de roi ont été choisies dans les attributions toponymiques alors que de facto, elles ne pouvaient exercer le moindre rôle politique. Là aussi, c’est soit le titre qui est honoré, soit la personne. Mais derrière la fonction, on retrouve une femme. L’avenue (située sur la commune de Schaerbeek et de Bruxelles-ville) et la place de la Reine (située sur le territoire de Schaerbeek) qui remontent à 1851 font référence à Louise d’Orléans, l’épouse de Léopold Ier. C’est elle également qui a donné son nom à la porte Louise (mais pas à l’avenue Louise!). Charlotte, fille de Léopold Ier et impératrice du Mexique de 1864 à 1867, a une avenue sur le territoire de la commune de Laeken. Il existe une avenue Marie-Henriette, l’épouse de Léopold II, sur le territoire de la commune de Forest et une rue Marie-Henriette à Ixelles. Les filles de Léopold II ont également leur place à Bruxelles-Ville et à Saint-Gilles. Elisabeth est honorée en tant que princesse par la commune de Schaerbeek en 1904 sous la forme d’une place et d’une avenue.

À l’occasion du décès accidentel de la reine Astrid, la commune de Woluwe-Saint-Lambert crée en aout 1935 la rue de Kussnacht, du nom de la localité où est morte tragiquement l’épouse du roi Léopold III. Mais cette attribution sans doute choisie sous le coup de l’émotion ne dure que quelques mois. En octobre 1935, la rue de Kussnacht devient la rue de la Bonne Reine. Au même moment, Jette crée la place Reine Astrid non sans avoir un temps envisagé de substituer à l’avenue de Jette la dénomination de « Souveraine bien aimée », une inscription qui n’a finalement pas été adoptée. Woluwe-Saint-Lambert a également inscrit les noms des princesses Marie-José et Joséphine-Charlotte dans l’espace public.

C’est en tant que reine que Fabiola reçoit une place dans l’odonymie bruxelloise avec la place Reine Fabiola à Ganshoren tandis que Paola a été d’abord honorée en tant que princesse par la commune d’Uccle puis en tant que reine par celle de Ganshoren.

Deux singularités et une absence

Une première singularité concerne un changement d’attribution qui touche une des filles de Léopold II. Dans le cadre de l’aménagement du parc de Forest et du quartier qui l’entoure et eu égard au rôle joué par Léopold II en la matière, trois avenues sont baptisées respectivement des noms de Clémentine et Stéphanie, les deux filles de Léopold II et de Marie-Henriette, son épouse. Les avenues Clémentine et Stéphanie se situent à cheval sur les communes de Saint-Gilles et de Forest, l’avenue Marie-Henriette entièrement sur le territoire de cette dernière20. En 1918 – 1919, Saint-Gilles procède à un vaste mouvement de débaptisation de toutes les artères rappelant l’Allemagne et ses alliés. Veuve de l’archiduc Rodolphe, la princesse Stéphanie a épousé en secondes noces un aristocrate hongrois. Le couple a pris fait et cause pour l’Allemagne durant la Première Guerre mondiale. La commune de Saint-Gilles propose dès lors, dès décembre 1918, de débaptiser l’avenue puisque « durant la guerre, cette ancienne princesse belge s’est résolument rangée du côté des ennemis de la Belgique ». Plusieurs propositions de changement de nom sont faites à la commune voisine de Forest. De commun accord, les deux municipalités optent pour le « Mont Kemmel » qui a joué un rôle stratégique majeur sur le front belge. Par contre, aucun changement n’est effectué du côté de la Ville de Bruxelles : il existe, en effet, toujours une rue Stéphanie située initialement sur le territoire de Laeken (mais la commune a été annexée par Bruxelles-Ville en 1921) ainsi que la place Stéphanie, à cheval sur les communes d’Ixelles et de Bruxelles-Ville.

La seconde singularité concerne le prince régent. En mai 1954, la commune de Woluwe-Saint-Pierre choisi de débaptiser l’avenue Armstorf pour rendre hommage au régent. Jusqu’alors, il était présent dans l’espace public en tant que prince (square Prince Charles sur le territoire de Bruxelles-Ville) et en tant que comte de Flandre (sur le territoire de Molenbeek). En 1954, c’est bel et bien au régent que l’hommage est rendu. Ce choix est suggéré par la société coopérative Kapelleveld, gestionnaire de logements sociaux sur le territoire de la commune et en charge de l’aménagement du quartier. Le changement est avalisé par le conseil communal du 10 septembre 1954. Ce changement est à tout le moins remarquable dans une commune dirigée par une majorité catholique absolue. S’agissait-il de rendre hommage à l’homme qui a contribué à maintenir l’institution monarchique ? Ou d’un geste purement symbolique puisque l’avenue est située non loin du clos de la Libération ?

En 1999, le boulevard Albert II était créé. Il se substituait au boulevard Émile Jacqmain (prolongé), une dénomination elle-même héritière de la Première Guerre mondiale. Il se situe sur le territoire des communes de Bruxelles, Saint-Josse et Schaerbeek. Jusqu’à présent, aucune avenue Philippe ou Mathilde. Aucune sollicitation n’a été formulée par les communes bruxelloises ni du temps où ils étaient encore prince et princesse ni depuis l’accession de Philippe au trône21.

Attributions et urbanisation

Toutes les communes bruxelloises ont donc, d’une manière ou d’une autre, rendu hommage à la monarchie. Certaines l’ont fait de manière explicite ; d’autres se sont davantage attachées à la fonction. Quantifier les attributions par commune n’a guère de sens dans la mesure où le nombre de rues varie très fort d’une localité à l’autre : Koekelberg ne compte que septante-et-une artères là où Bruxelles-Ville (avec Laeken, Haren et Neder-Over-Hembeek) en comprend mille-trente-six. On peut néanmoins souligner que la commune de Woluwe-Saint-Lambert semble se distinguer avec huit attributions odonymiques, d’Albert Ier à Joséphine-Charlotte, c’est-à-dire sur une couverture chronologique assez restreinte. D’autres communes sont restées en retrait du mouvement. C’est de toute évidence le cas d’Auderghem et de Watermael-Boitsfort qui se partagent par ailleurs le boulevard du Souverain. Les deux cas sont révélateurs d’autres stratégies en matière d’attribution. En 1922, Auderghem a fait le choix d’attribuer systématiquement les nouveaux noms de rues à des soldats ou des patriotes auderghemois décédés durant la Première Guerre ; une décision qu’elle étend en 1955 aux héros locaux du second conflit mondial. À Watermael-Boitsfort, c’est l’environnement de la forêt de Soignes qui est l’inspiratrice de nombreux choix odonymiques à l’exception de quelques bourgmestres de l’entité. Épinglons aussi la commune d’Evere dans sa singularité : une seule attribution et elle porte sur Léopold III. C’est la seule commune à rendre explicitement hommage au successeur du roi Albert.

Sur le plan chronologique, le mouvement épouse l’urbanisation de Bruxelles. En d’autres termes, les attributions les plus anciennes se situent à Bruxelles-Ville et dans les communes de la première ceinture. Pour d’autres, il faut attendre l’entre-deux-guerres, ce qui n’a rien de surprenant au vu de leur développement et donc de la création de nouvelles voiries. Cette tendance est particulièrement manifeste dans les deux Woluwe et, dans une certaine mesure, à Evere. Pour les périodes les plus récentes encore, ce sont surtout les communes de Berchem, de Jette et de Ganshoren qui rassemblent la quasi-totalité des inscriptions. Après la Seconde Guerre mondiale, les communes de la première couronne (Anderlecht, Bruxelles-Ville22, Ixelles, Molenbeek, Saint-Gilles, Saint-Josse et Schaerbeek) n’ont plus qu’exceptionnellement effectué des attributions odonymiques consacrées à la monarchie (les boulevards Prince de Liège, Baudouin et Albert II). De manière générale, ce sont également les communes où l’urbanisation était déjà très présente et où il n’y avait guère de nouvelles voiries ouvertes.

En revanche, plusieurs communes de la deuxième couronne, peu présentes auparavant, sauf pour honorer la mémoire du roi Albert, ont été beaucoup plus actives. Cela tient au processus d’urbanisation, mais aussi sans doute à la tendance politique dominante dans certaines de ces communes. En effet, plusieurs d’entre elles ont été, entre 1946 et 1970, de véritables bastions du PSC ou de listes apparentées, c’est le cas de Berchem-Sainte-Agathe, de Woluwe-Saint-Pierre, de Woluwe-Saint-Lambert et, dans une moindre mesure, de Jette. En cette période qui reste marquée par la question royale, ces choix ne sont sans doute pas anodins.

Quant au terme générique, seul Léopold Ier doit se contenter de rues. Pour quatre souverains, ce sont des boulevards qui leur ont été consacrés. Le roi Albert, pourtant si populaire, n’a, quant à lui, pas de boulevard, mais essentiellement des avenues. Pour les reines et princesses, les génériques sont plus contrastés : rues, avenues, places ou squares.

Aujourd’hui, seule la personnalité de Léopold II fait véritablement débat. S’il y a certes eu quelques discussions dans la commune de Schaerbeek lors de la décision d’attribuer un boulevard à Albert II, force est de constater qu’il n’y a pas d’autres controverses quant à la place des souverains si l’on excepte le deuxième roi des Belges. Le débat, il est vrai, dépasse largement les choix odonymiques autour de sa seule personne. C’est toute la question de la décolonisation de l’espace public qui est en jeu. Le débat est particulièrement sensible23.

Bien évidemment, les attributions odonymiques ne sont qu’un élément de la présence de la monarchie dans l’espace public bruxellois. Nous avons déjà souligné l’importance des monuments et de la statuaire. Mais d’autres inscriptions mériteraient également d’être prises en compte. Il y a de nombreux parcs — nous en avons identifié une dizaine au moins —, des écoles, mais aussi des infrastructures sportives et des hôpitaux : autant de lieux qui font partie de notre quotidien, qui sont révélateurs de choix politiques murement réfléchis et qui participent de notre construction identitaire et de notre mémoire collective. Bref, un vaste chantier à prospecter.

  1. Veschambre V., Traces et mémoires urbaines. Enjeux sociaux de la patrimonialisation et de la démolition, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.
  2. Voir par exemple Bernaerts A. et Kervyn de Marcke Ten Driessche R., Les noms de rues à Bruxelles. Leur histoire, leur signification, leur sort, Bruxelles, de Visscher, 1951 ; d’Osta J., Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles, Bruxelles, Paul Legrain, 1986 ; Lebouc G., Histoire insolite des rues de Bruxelles, Bruxelles, Racine, 2007, sans oublier la série des volumes « La chanson des rues de…» de J. Francis consacrés respectivement aux communes d’Etterbeek, Forest, Ixelles, Molenbeek-Saint-Jean, Schaerbeek, Uccle, Watermael-Boitsfort et Woluwe-Saint-Pierre parus entre 1975 et 1978 aux éditions Louis Musin.
  3. Voir par exemple Milo D., « Le nom des rues », dans Les lieux de mémoire, sous la dir. de Pierre Nora, Paris, Gallimard, 1997, p. 1887 – 1918 ; Bouvier J.-Cl. et Guillon J.-M. (dir.), La toponymie urbaine. Significations et enjeux, actes du colloque tenu à Aix-en-Provence les 11 et 12 décembre 1998, Paris, L’Harmattan, 2001 ; Guillorel H. (dir.), Toponymie et politique. Les marqueurs linguistiques du territoire, Bruxelles, Bruylant, 2008.
  4. À titre d’exemple, au lendemain de la Première Guerre mondiale, la commune d’Ixelles avait rendu hommage au maréchal Pétain. Au lendemain du second conflit mondial, la rue a été débaptisée et est devenue l’avenue Arnaud Fraiteur, du nom de ce jeune résistant exécuté en mai 1943.
  5. Après la Première Guerre mondiale, on a attribué des noms de rues au Cardinal Mercier, à Adolphe Max, à Émile Jacqmain, à Georges Clemenceau…; après la Seconde à diverses personnalités étrangères tels Winston Churchill, le général De Gaulle, Eisenhower… Tous bien vivants au moment de ces choix.
  6. Voir van Ypersele L., Debruyne E., Kesteloot Ch., Bruxelles. La mémoire et la guerre (1914 – 2014), Waterloo, La Renaissance du Livre, 2014.
  7. Voir les arrêtés royaux du 2 aout et 18 décembre 1910.
  8. Kesteloot Ch., « Toponymie et mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Les noms de rues à Bruxelles » Revue belge d’histoire contemporaine, XLII, 2012, 2/3, p. 108 – 137.
  9. Goosse A., « Rapport concernant la dénomination des voies publiques en région de langue française », Bulletin de la Commission royale de toponymie et dialectologie, Bruxelles, tome LV, 1981, p. 29 – 38.
  10. « Toponymie et dialectologie », rapport annuel 2017, consulté en septembre 2019.
  11. Initialement, il existait également une place de la Couronne devenue la place Raymond Blyckaert en janvier 1926 ainsi qu’une rue de la Couronne, devenue la rue du Sceptre en 1931.
  12. Voir De Bruyn O., « Léopold II de Belgique “roi jardinier” ou “vandale destructeur”? Les réactions aux conséquences sociales et environnementales de l’“haussmannisation” de Bruxelles menée à l’initiative du souverain », dans P. Fournier et G. Massard-Guilbaud (dir.), Aménagement et environnement. Perspectives historiques, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2018, p. 247 – 269.
  13. Voir Dumoulin M., « Léopold II. Ce “géant” devenu “génocidaire”. Une approche historiographique » dans V. Dujardin, V. Rosoux, T. de Wilde d’Esmael, St. Planche et P.-L. Plasman, Léopold II. Entre génie et gêne. Politique étrangère et colonisation, Bruxelles, Racine, 2009, p. 31 – 44.
  14. van Ypersele L., Le roi Albert. Histoire d’un mythe, Ottignies/Louvain-la-Neuve, Quorum, 1995, p. 213 et suiv.
  15. La commune d’Anderlecht substitue l’avenue du Roi-Soldat à l’avenue Bizet en aout 1934.
  16. Les deux attributions sont adoptées au lendemain du décès inopiné du roi en février 1934.
  17. La place du Roi Vainqueur est créée au même moment que l’avenue du 11 novembre. La décision est prise en mars 1936.
  18. À l’occasion du jubilé administratif du bourgmestre Xavier de Bue, le 16 janvier 1924, la rue du 22 novembre devient la rue Xavier De Bue.
  19. L’avenir.net, « 15% des femmes seulement baptisent les rues de Bruxelles : la ville attend vos suggestions », 8 mars 2019.
  20. Dejemmeppe P., Saint-Gilles. Les histoires des rues, Saint-Gilles, commune de Saint-Gilles, 2017, p. 114 – 115.
  21. Il y a, en revanche, des attributions odonymiques au couple royal actuel (en tant que prince, princesse ou roi) dans les villes et communes d’Anvers, de Gand, d’Overpelt, de Kontich, de Riemst et du Roeulx. À l’exception de cette dernière, toutes sont donc situées en Flandre. Merci à Claude de Moreau de Gerbehaye, archiviste aux Archives du Palais royal pour nous avoir transmis cette information (octobre 2019).
  22. Avant les annexions de 1921.
  23. Voir Jacobs Th., « Empreintes du Congo belge dans l’espace public bruxellois », Bruxelles en mouvements, n°297, novembre-décembre 2018.

Chantal Kesteloot


Auteur

historienne, responsable du secteur Histoire publique du CegeSoma/Archives de l’Etat
La Revue Nouvelle
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