Skip to main content
Lancer la vidéo

Même les goélands se sont tus

Numéro 1 Janvier 2026 par Jaap Robben

janvier 2026

J’avais des fourmis sur la langue et les jambes en coton. Je me tenais près de la porte en maillot de bain, ma serviette sur les épaules. Maman est entrée dans la cuisine.

Italique

1

J’avais des fourmis sur la langue et les jambes en coton. Je me tenais près de la porte en maillot de bain, ma serviette sur les épaules. Maman est entrée dans la cuisine.

— Ah, te voilà, a‑t-elle commenté sans tourner la tête.

Elle a soulevé le couvercle de la casserole.

D’une louche, elle a rempli mon bol de soupe, puis le sien. Elle a agité le liquide du bout de l’index.

— Elle n’est pas trop chaude, tu peux manger.

Je me suis assis, le regard perdu dans la fumée qui s’élevait mollement du récipient.

— Pas la peine d’en laisser pour ton père, il n’avait qu’à être à l’heure.

Elle est retournée à sa machine à coudre dans le salon, tout en avalant quelques cuillerées.

— J’ai quelques points à terminer.

Mes mains reposaient immobiles sur la table. Elles tremblaient à l’intérieur. On entendait le grincement des goélands qui venaient se limer le bec sur la gouttière au-dessus de la fenêtre. Je savais que je devais manger, j’arrivais à peine à tenir ma cuillère.

J’ai avalé une gorgée d’eau, j’ai cru que j’allais m’étouffer. J’ai eu un haut-le cœur, un peu de ce qui est remonté a disparu dans ma soupe. J’ai vite essuyé ce qui était tombé à côté avec ma main. Maman n’a rien remarqué, elle était courbée sur sa machine, elle ne quittait pas l’aiguille des yeux. Elle interrompait le crépitement de la mécanique de temps à autre pour s’assurer que ses points étaient droits.

Elle est revenue dans la cuisine et a pris le flacon de Maggi sur l’étagère des épices. Elle a collé ses hanches contre le plan de travail, elle s’est penchée vers la fenêtre.

— Qu’est-ce qu’il fabrique ?

Mon cœur a voulu s’échapper de ma poitrine. J’ai glissé la cuillère vide dans ma bouche.

— Prends garde de ne jamais devenir comme lui, m’a‑t-elle lancé en souriant. On ne peut pas lui faire confiance.

J’ai voulu répondre, mais la machine à coudre avait repris son ronronnement.

Plus je me mordais la langue pour écraser les fourmis, plus ça grouillait. Le soleil avait transformé la fenêtre en miroir. Je pouvais y voir mon reflet, mais n’osais pas regarder. Maman a appuyé sur la pédale de la poubelle, y a jeté quelques chutes de tissu.

— Tu ne manges rien ?

J’ai haussé les épaules, je tremblais comme une feuille.

— Tu es devenu muet ?

— J’ai assez mangé.

— Tu n’as rien avalé. Faudra pas venir te plaindre tout à l’heure pour avoir autre chose.

Elle a pris ma soupe, a reversé le restant dans la casserole, a déposé nos deux bols près de l’évier. Celui de papa est resté sur la table. Elle m’a vu le fixer.

— Ton père n’aura qu’à la réchauffer.

Quand elle disait « ton père », c’est qu’il avait un truc à se faire pardonner. Elle a commencé à essuyer la surface plane avec un chiffon, elle a dessiné des bandes humides jusqu’à ce que tout soit brun sombre.

— Il est parti dans l’eau.

— Tu dis ?

— Papa… il est parti dans l’eau.

— Comment ça « parti dans l’eau » ?

— Je sais pas.

Elle m’a lancé un regard vide, elle ne comprenait pas.

— Et où ça, dans l’eau ?

J’ai haussé les épaules.

— Il n’a rien dit avant ?

J’ai de nouveau haussé les épaules.

— Tu sais quand même s’il a dit quelque chose ou pas, non ?

— Rien, je crois.

Elle a posé les mains le long de ses yeux, elle s’est penchée de nouveau vers la fenêtre.

— Vous vous êtes disputés ?

— Non.

Elle a secoué la tête comme si elle voulait chasser des pensées étranges.

— Qu’est-ce qu’il peut être buté, tout de même… il fait toujours comme ça lui chante.

Elle a ouvert le robinet, a enfoncé un bouchon dans l’évier et a versé un peu de liquide vaisselle. Les bols et les assiettes se sont entrechoqués au fond du bac, les couverts ont crissé. Le chauffe-eau s’est mis à bourdonner sous l’évier.

Maman levait continuellement la tête, comme surprise par les sons pourtant familiers de la maison, puis elle s’est tournée vers la porte d’entrée. Elle a terminé, a déposé un torchon sur la vaisselle qui séchait. 

— Il était sous l’eau.

— Qu’est-ce que tu dis ?

— Tout d’un coup.

— Quoi, tout d’un coup ?

J’ai haussé les épaules.

— Arrête avec tes épaules quand je te pose une question !

— J’ai cru qu’il allait sortir de l’eau après moi.

— Vous êtes allés nager ?

— Non.

— Tu sais bien que c’est interdit.

J’ai secoué la tête.

— Quand je me suis retourné, papa nageait sous l’eau.

— Sous l’eau ? Comment ça ?

J’ai de nouveau haussé les épaules, je ne l’ai pas fait exprès.

— Il a quand même dû dire quelque chose, non ?

— Je sais pas.

— Et il allait où ?

— Je sais pas.

— Je sais pas, je sais pas, je sais pas…

— J’ai pas vu.

— Tu viens de dire qu’il allait sortir de l’eau après toi.

— Moi, je n’ai pas nagé.

Elle a attrapé l’élastique de mon maillot d’un mouvement rapide et a palpé le tissu.

— Tu me mens ?

Je ne pouvais plus retenir ma tête de trembler.

— Vous étiez où ?

— Sur la plage.

— Et c’est de là qu’il est parti ?

J’ai secoué la tête.

— Près des rochers.

Elle a planté son regard dans le mien, puis s’est dirigée à grandes enjambées vers le couloir. Elle a ouvert le tiroird’un geste sec, elle a pris une lampe torche, l’a testée en appuyant trois fois sur l’interrupteur, et elle est sortie. Elle avait déjà fait le tour de la maison quand l’éclairage extérieur s’est allumé. J’ai saisi sur l’étendoir un pull à papa, qui était beaucoup trop grand pour moi. J’ai enfilé mes bottes, j’ai dû courir pour la rejoindre.

2

Au loin, la lumière rouge d’un phare flottant se détachait dans l’obscurité. On a dévalé le sentier qui descendait vers la plage en demi-lune nichée dans la baie. J’essayais en permanence d’attraper la main de maman, elle avançait trop vite.

Les lunettes de papa, nos sandales et sa serviette attendaient dans le sable. On avait laissé nos affaires ailleurs ! J’ai ressenti une vague de soulagement. Papa était sorti de l’eau et les avait éloignées du ressac. Puis juste après mes jambes se sont de nouveau dérobées et je me suis remis à trembler, car j’ai réalisé que c’était la mer qui s’était retirée.

Maman a pressé la lampe torche dans mes mains et a retourné les affaires, comme s’il avait pu s’y cacher.

— Birk ! a‑t-elle hurlé à l’océan.

Pas un bruit. Elle s’est tournée vers moi. J’ai braqué la lampe sur son visage sans le vouloir.

— Où est-ce que tu l’as vu pour la dernière fois ?

J’ai dirigé le faisceau lumineux vers les rochers.

— Là-bas ?

J’étais au bord des larmes.

— T’en es sûr ?

Elle ne m’a pas vu hocher la tête. Elle scrutait de nouveau l’océan.

— Birk ! Birk !

Toujours rien. Même les goélands s’étaient tus. 

Dès que maman s’est remise en marche, je l’ai suivie avec la torche pour qu’elle voie où elle posait les pieds. Ses chaussures se sont enfoncées dans l’eau. Elle a avancé, elle en avait jusqu’aux genoux. Elle s’est figée, surprise par cette masse noire qui lui serrait les jambes et qui semblait s’étendre un peu plus à chaque pas.

J’essayais de diriger le faisceau à l’endroit où elle regardait. Papa allait bientôt émerger en toussant. Elle serait là pour l’attraper et le ramener sur la plage. Il allait surgir à la surface d’un instant à l’autre. Il le fallait, il devait réapparaître. Surtout maintenant que maman était là. Sa tête, comme un ballon, flotterait vers nous. Je dirais : Regarde ! Là-bas ! Je bondirais sur le dos de maman, et je suivrais la tête de papa avec la lumière comme une poursuite. Ou bien on avancerait encore dans l’eau, maman et moi de chaque côté de lui, en soutenant ses bras sur nos épaules, comme dans les films. Et on le ramènerait sur le rivage. Il me flanquerait sans doute une gifle, mais ce ne serait pas grave. Au moins, il serait là.

— Dis-moi ! (Maman a saisi mon menton entre son pouce et son index.) Dis-moi ce qui s’est passé !

— Il nageait. Il en avait l’air en tout cas. Puis d’un coup, il a été sous l’eau. De plus en plus.

— Et toi, tu faisais quoi ?

Je n’ai rien répondu.

— Pourquoi tu n’as rien dit quand t’es rentré ? Pourquoi tu ne l’as pas dit tout de suite ?

— Je l’ai dit…

Elle m’a arraché la lampe des mains et on a longé la petite plage jusqu’aux rochers. On a dû escalader les pierres, on s’est écorché les mains sur les balanes. D’habitude elle m’aurait dit de faire attention, mais là elle grimpait devant moi en hurlant le nom de papa sans se retourner.

Tout à coup, j’ai aperçu quelque chose. Dans une petite crique, quelques mètres plus bas. Une masse sombre flottait à la surface. L’eau tapait, clapotait. J’ai eu envie de sauter à l’eau, je n’ai pas osé.

Maman se trouvait à peine plus loin.

— Y a quelque chose ici !

Elle a glissé et lâché la torche, qui a roulé un peu avant de s’arrêter entre deux pierres. Maman s’est vite relevée, a ramassé la lampe et m’a rejoint d’un bond.

— Où ça ?

Elle a braqué nerveusement le faisceau sur l’eau noire, en dessous de nous. Un tronc d’arbre couvert d’algues s’y débattait, balloté entre les rochers.

— Nom d’un chien. Merde !

On a continué à grimper. Arrivée au point le plus haut, elle s’est immobilisée et a scruté la mer avec la lampe. Son cri était devenu une supplique.

— Paaaaapaaaaa !

Je hurlais à tue-tête.

On est revenus à la maison au pas de course, la lumière de la torche sautillait devant nous sur le sentier. J’avais envie de dire quelque chose qui nous apaiserait un peu. Par exemple qu’il était déjà rentré, qu’il avait pris un autre chemin et qu’on l’avait raté en venant. Peut-être qu’il avait carrément fait le tour de l’île à la nage et qu’il était maintenant en train de manger sa soupe parce qu’il était affamé.

Le silence nous a giflés en entrant dans la maison. Tout était resté en place dans la cuisine. La grande casserole. Son bol. La cuillère posée à côté. J’ai cessé de respirer.

Maman s’agitait comme une bête qui sent que le temps va devenir mauvais.

— Karl. Il faut que j’aille chez Karl.

La poignée de la porte a cogné le mur, a fait tomber un peu de plâtre sur le sol. J’ai voulu la suivre, elle a pointé la cuisine d’un doigt acéré.

— Toi, tu restes ici.

Traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Guillaume Deneufbourg

Jaap Robben (né en 1984) est écrivain, poète et dramaturge. Son premier roman, Même les goélands se son tus (Birk, 2014), a été acclamé par la critique et a remporté plusieurs récompenses aux Pays-Bas, dont le Prix du livre de l’année 2014 des libraires néerlandais. Une adaptation cinématographique sortira en 2025. Il s’en est vendu à ce jour 80.000 exemplaires (24e tirage) aux Pays-Bas. Zomervacht, son deuxième roman, (2018) a quant à lui figuré sur la long-list du Booker Prize 2021 et a déjà été adapté au cinéma. Vendu à 45.000 exemplaires à ce jour aux Pays-Bas, c’est le plus traduit (10 langues). Enfin, Schemerleven (Au crépuscule, Gallmeister, traduit par G. Deneufbourg 1), son troisième roman, a aussi été récompensé, notamment par le Prix des libraires indépendants 2023. Il s’est vendu à ce jour à 50.000 exemplaires, est traduit en cinq langues, dont le français. Cette traduction a obtenu le Prix des lecteurs Gallmeister et le Prix de traduction littéraire de l’Euregio en 2025.

  1. Découvrez un extrait de Au crépuscule dans la rubrique Italique du n°1 de 2025 de La Revue nouvelle. https://revuenouvelle.be/au-crepuscule-de-jaap-robben

Jaap Robben


Auteur

né en 1984, est écrivain, poète et directeur de théâtre. Son premier roman Birk (2014) a été acclamé par la critique et a remporté plusieurs récompenses, dont le prix Dioraphte, le prix ANV Debut et le Prix du livre de l’année 2014 des libraires néerlandais. Une adaptation cinématographique sortira en 2025. Il s’en est vendu à ce jour 80.000 exemplaires (24e tirage) aux Pays-Bas. Zomervacht, son deuxième roman, (2018) a quant à lui figuré sur la long-list du Booker Prize 2021 et a déjà été adapté au cinéma. Vendu à 45.000 exemplaires à ce jour aux Pays-Bas, c’est le plus traduit (10 langues). Enfin, Schemerleven (Au crépuscule), son troisième roman, a aussi été récompensé, notamment par le Prix des libraires indépendants 2023. Il s’est vendu à ce jour à 50.000 exemplaires, traduction en cinq langues, dont le français.
La Revue Nouvelle
Résumé de la politique de confidentialité

Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.