Marxisme culturel
Le marxisme culturel désigne une théorie du complot popularisée par Pat Buchanan, figure-clé de l’extrême droite américaine, et désormais utilisée comme catégorie de l’explication politique par le président brésilien, Jair Bolsonaro. Retour sur sa genèse et sa diffusion.
Le « marxisme culturel » est une théorie du complot qui affirme l’existence de deux types de marxisme dans la pensée occidentale du XXe siècle, le premier étant à caractère économique et révolutionnaire et avançant à visage découvert, le second étant à caractère culturel et beaucoup plus discret, donc beaucoup plus efficace. Cette théorie apparait aux États-Unis à la fin des années 1990 au moment de la chute du Mur de Berlin et de l’effondrement du bloc communiste. Nous verrons que si plusieurs auteurs peuvent revendiquer la paternité de cette catégorie particulière de l’explication politique et de l’Histoire, elle sera surtout popularisée par Pat Buchanan.
Ancien collaborateur de Richard Nixon, Gerald Ford et Ronald Reagan, commentateur influent sur NBC et CNN, plusieurs fois candidats à l’élection présidentielle américaine (au Parti républicain en 1992 et 1996, puis au Reform Party en 2000), Pat Buchanan n’apparait pas dans les encyclopédies et les bibliothèques comme un penseur clé de la droite ou de l’extrême droite aux États-Unis. Il a pourtant tracé la voie idéologique de personnages aussi différents que Donald Trump, Jair Bolsonaro ou Anders Breivik1. Dans cet article, nous parlerons de ces quelques auteurs restés pour la plupart inconnus alors qu’ils sont aux origines de la théorie du « marxisme culturel ».
Comme souvent dans ce type de littérature, la théorie du complot dite du « marxisme culturel » est avant tout une histoire de combat contre des ennemis invisibles aux pouvoirs démesurés que l’on peut d’emblée résumer de la façon suivante. Dans cette théorie, premier élément, il y a d’abord le constat : les marxistes d’hier, ceux d’avant la chute du Mur de Berlin et l’effondrement du bloc communiste, ont depuis ces évènements beaucoup de difficultés pour trouver des adeptes en masse, c’est-à-dire des « prolétaires » capables de soutenir leurs visées révolutionnaires secrètes. Il y a ensuite, deuxième élément, la solution proposée par les anciens marxistes déchus : pour récupérer le soutien populaire, les marxistes doivent étendre la défense des « prolétaires » classiques à de nouvelles catégories de prolétaires. Selon la théorie du complot dite du « marxisme culturel », il faudra donc désormais viser, par exemple, les femmes, à protéger contre l’oppression des « hommes machistes» ; les étrangers, qu’il faut défendre contre les « nationaux racistes» ; les homosexuels contre les « homophobes» ; les humanistes contre les « chrétiens» ; les délinquants contre la « police violente et agressive », etc. Toutes ces catégories d’individus constituent autant de réservoirs pour reconstituer une population massivement convaincue de la justesse de la révolution qui sera désormais culturelle. Mais comment procéder (troisième élément)? Pour y arriver, les marxistes culturels doivent accuser leurs ennemis de racisme, d’antisémitisme, d’homophobie, de fascisme, de nazisme, de conservatisme. En associant si possible les paroles et les actes de leurs ennemis aux heures les plus sombres… Et avec quel outil (quatrième élément)? Avec l’idéologie du « politiquement correct » qui réduira profondément le champ de la liberté d’expression, qui exclura la mention de certains thèmes dans le débat public et politique (immigration, « islamisation », etc.) et qui empêchera toute critique du « marxisme culturel ». Enfin, dernier élément, pourquoi agir de la sorte, dans quel but ? Ici la théorie du marxisme culturel rejoint d’autres théories parfois plus anciennes qui touchent notamment au « nouvel ordre mondial » : l’objectif des marxistes culturels est de discréditer la nation, la patrie, les hiérarchies, l’autorité, la famille, le christianisme, les valeurs, l’ordre et la morale pour favoriser l’émergence d’une nation mondiale ultra-égalitaire et multiculturelle sans âme ni racine. Ainsi, le complot de la révolution marxiste culturelle s’inscrit plus largement dans la tradition des théories qui évoquent le complot des Lumières contre les anciens régimes, le fameux « Âge d’or ».
Pour les adeptes du « marxisme culturel », de nombreuses preuves attestent aujourd’hui de la justesse de cette catégorie de l’explication politique. Ils mentionnent pêlemêle le pouvoir des élites de Bruxelles et de Washington composées de « gens non élus et apatrides » qui n’ont ni racine ni sentiment national et qui montrent surtout qu’un nouveau gouvernement mondial est en place. Ils évoquent le « dogme de la société multiculturelle » dont on ne peut dire que du bien « sous peine de poursuites judiciaires », un dogme qui révèle la toute-puissance des organisations antiracistes qui sont en réalité l’avant-garde de la révolution. Enfin, les adeptes de cette théorie mentionnent la présence de populations étrangères sur le sol européen et américain, ce qui démontre l’arrivée « massive, organisée et volontaire des nouveaux prolétaires », les « nouveaux clients » des « marxistes culturels ».
L’expression « marxisme culturel » apparait dans la littérature conservatrice et/ou radicale américaine dès le début des années 1990, dans des articles issus de revues souvent confidentielles. Tous partent de quelques textes jugés fondamentaux : un article de Michael Minnicino intitulé « The Frankfurt School and “Political Correctness”» publié en hiver 1992 dans le magazine Fidelio2, un article de Gerald Atkinson « What Is The Frankfurt School (And Its Effect on America)?» publié en 1999 sur le site d’informations Western Voices World News, un article de William Lind « The Origins of Political Correctness » publié en 2000 sur le site de l’institut conservateur Accuracy in Academia, un article de John Fonte « Why There is a Culture War » publié la même année dans une « policy review » de la Hoover Institution à Standford University, un ouvrage collectif de la Free Congress Foundation en novembre 2004 «“Political Correctness”: A Short History of an Ideology » sous la direction de William Lind3 et enfin un article plus court et plus récent également de William Lind « The Roots of Political Correctness » publié en 2009 sur le site du magazine The American Conservative. Si les différents textes ont leur importance, c’est l’ouvrage collectif qui doit prioritairement retenir notre attention étant donné qu’il est unanimement cité comme la source de référence après 2004 et qu’il reprend avec pédagogie la plupart des idées développées avant 2004.
« What is “Political Correctness”?», dans ce chapitre, William Lind (1947), expert militaire et intellectuel conservateur, évoque la toute-puissance d’une « nouvelle idéologie d’État » aux États-Unis qu’il nomme le « politiquement correct » (« Political Correctness ») et associe immédiatement au « marxisme culturel », c’est-à-dire au marxisme « transféré du domaine économique au domaine culturel » (p. 5), un transfert qui serait l’œuvre des animateurs de l’École de Francfort. Lind établit plusieurs parallèles entre le marxisme classique (économique) et ce qu’il appelle le marxisme culturel. Les deux viseraient une société sans classe, seraient des idéologies totalitaires, comme en témoigne « la nature totalitaire du politiquement correct » qui sévit sur les campus universitaires et qui a « éliminé la liberté d’expression, de la presse et de la pensée » (p. 6). Les deux « marxismes » s’appuient sur une seule cause pour expliquer l’Histoire, le marxisme économique considère que l’Histoire est déterminée par « la possession des moyens de production » alors que le marxisme culturel considère que l’Histoire s’explique en établissant « quel groupe (sexe, race, orientation sexuelle, etc.) a le pouvoir sur quel groupe ». Ensuite, explique Lind, les deux marxismes ont la particularité de « déclarer certains groupes » comme vertueux et d’autres comme « monstrueux » : le travailleur et l’ouvrier sont vertueux dans le marxisme économique (contre le « bourgeois exploiteur ») au même titre que la minorité raciale, sexuelle ou ethnique dans le marxisme culturel est vertueuse contre l’homme blanc par nature « sexiste, machiste et raciste ». Enfin, Lind considère que les deux marxismes se caractérisent par l’expropriation. Le marxisme économique vise à exproprier les riches et les bourgeois, le marxisme culturel punit par de lourdes amendes et par des lois injustes tous ceux qui n’adhèrent pas à la nouvelle idéologie. Et Lind de citer la discrimination positive aux États-Unis (affirmative action) comme un moyen parmi tant d’autres pour favoriser les minorités « vertueuses » au détriment des hommes blancs (p. 6). William Lind conclut que si le marxisme économique est « mort » et discrédité, le marxisme culturel a pris sa place et que si le « médium » a changé, le message lui reste le même : la nécessité « d’une société radicalement égalitaire mise en œuvre par le pouvoir de l’État » (p. 6).
Dans « What Is The Frankfurt School (And Its Effect on America)?», un article en ligne cité plus haut qui influencera Pat Buchanan dans son ouvrage The Death of the West, Gerald Atkinson décrit explicitement comment « une même guerre » s’est déplacée d’un front vers un autre, du front économique vers un front culturel : on a gagné la Guerre froide, mais « pendant qu’on la gagnait à l’étranger, nous n’avons pas compris qu’une élite intellectuelle avait subtilement, systématiquement et surement converti la théorie économique de Marx en une nouvelle culture pour la société américaine. Et elle l’a fait pendant que nous étions occupés à gagner la Guerre froide à l’étranger. »
Dans le chapitre « Political Correctness in Higher Education », Kenneth Cribb, ancien conseiller de Ronald Reagan, décrit « le régime de terreur » qui s’est abattu sur les campus universitaires au nom du politiquement correct et de la lutte contre l’homophobie, le sexisme et le racisme. De la « discrimination à l’embauche ou à l’inscription » en défaveur des blancs, au nom du multiculturalisme, aux journaux conservateurs volés, détruits ou brulés par des « activistes », en passant par l’obligation de suivre des « stages d’endoctrinement » et l’imposition de codes de langage pour ne pas blesser les minorités, Kenneth Cribb décrit un univers où on refuse de promouvoir certains professeurs jugés trop conservateurs ou simplement, circonstance aggravante, « en faveur de l’armée », un univers où les travailleurs masculins se voient poursuivis pour harcèlement par des activistes féministes et où, finalement, des académiques ultrapolitisés endoctrinent les élèves au nom du culte de l’égalitarisme, sur fond d’un relativisme destructeur, fruit du travail d’influence idéologique des héritiers de l’École de Francfort. L’accusation est sévère. Pour Kenneth Cribb, les deux piliers qui assurent à l’université son excellence sont la liberté académique et la liberté d’expression et, à ce titre, « sans la liberté de poursuivre la vérité et d’écrire et parler librement, le travail académique est impossible » (p. 4).
À bien y regarder, tout est dit dans ce qui précède. Avec la chute du Mur de Berlin disparait la menace rouge et, seulement quelques années plus tard, émerge une littérature qui prétend que le combat n’est pas terminé et qu’à bien des égards la menace communiste est passée du champ économique au champ culturel. Les anciens prolétaires qu’il fallait sauver du capitalisme laissent la place aux nouveaux prolétaires : les femmes, les homosexuels, les minorités sexuelles, les minorités ethniques et les immigrés. Ils incarnent autant de catégories de la population qu’il faut défendre contre l’homme blanc avec les « nouvelles armes » que sont la lutte contre le racisme, le sexisme et le machisme. Des combats que Lind regroupe derrière le « politiquement correct » qui ne serait autre qu’une nouvelle « police de la pensée » capable de réprimer tous ceux qui ne pensent pas et ne parlent pas « correctement ».
Tous les auteurs cités plus haut situent l’apparition du « marxisme culturel » durant les années 1930. D’après Atkinson, les concepts de « marxisme culturel » et de « théorie critique » ont été développés par quelques intellectuels allemands qui ont fondé en 1923 l’«Institut pour la recherche sociale » à l’université de Francfort, un institut plus connu sous le label « École de Francfort ». En 1933, explique Atkinson, quand les nazis sont arrivés au pouvoir en Allemagne, les membres de l’École ont fui le pays pour se rendre aux États-Unis où ils ont intégré les grandes universités et influencé leurs enseignements. La plupart des auteurs soulignent que les nazis n’avaient pas tout à fait tort de se méfier de ces intellectuels marxistes et que ces derniers ne se sont pas gênés pour influencer en profondeur les valeurs des jeunes Américains dans les universités sans respect ni égard vis-à-vis de la culture de leur nouveau pays d’accueil.
Le marxisme culturel s’est imposé dans les esprits en utilisant le politiquement correct pour sanctionner tous les discours qui s’écartent du discours autorisé. À la fin de son texte, Raymond Raehn énumère les griefs à l’encontre de l’École de Francfort : perte de la liberté d’expression, contrôle de la pensée, inversion de l’ordre social traditionnel et, finalement « naissance d’un État totalitaire » (p. 5). Si la description du marxisme culturel vise surtout à dénoncer le politiquement correct, elle a également pour but de mettre en garde contre le relativisme qui sous-tend les travaux de l’École de Francfort, un relativisme qui menace les valeurs et la tradition.
Que conclure de ce qui précède ? Il faut signaler une originalité particulière et trois moments forts qui caractérisent l’usage et le destin de la notion de « marxisme culturel ». En effet, elle fait référence à une tradition intellectuelle et une influence bien réelle de l’École de Francfort, et à ce titre la théorie du « marxisme culturel » est construite sur de nombreux éléments de vérité. Par contre, elle en exagère très fort la portée et travestit les intentions des intellectuels de l’École et leur pouvoir réel. C’est sans doute ce qui fera sa force et sa grande originalité ! Mais aussi sa récupération par Pat Buchanan qui l’introduit et la popularise dans ses nombreux ouvrages aux côtés de multiples travaux à caractère plus académiques. Premier moment fort.
Il y a ensuite Anders Breivik. En organisant les attentats de juillet 2011 en Norvège, le tueur s’est inscrit explicitement dans la lignée des auteurs qui depuis près de trente ans, soit depuis la chute des régimes communistes, voient dans l’École de Francfort et ses principaux animateurs la source et la cause du « multiculturalisme » qui « menace » la civilisation occidentale. Breivik a simplement ajouté son nom — certes de façon plus dramatique et plus spectaculaire que ses prédécesseurs — à une multitude de groupements politiques et religieux qui chacun à sa manière a lutté et lutte encore aujourd’hui contre le dénommé « marxisme culturel ».
Plus récemment, enfin, il y a Jair Bolsonaro qui, devenu président du Brésil, est le premier chef d’État à officiellement utiliser le « marxisme culturel » comme catégorie de l’explication politique à part entière !
- Cet article est une version condensée, revue, traduite et enrichie de plusieurs articles publiés par le passé dont principalement Jamin J. (2018), « Cultural Marxism : A Survey », dans Religion Compass, West Sussex, Wiley-Blackwell ; Jamin J. (2014), « Cultural Marxism in the Anglo-Saxon radical right literature », dans Jackson P., The Postwar Anglo-American Far Right : A Special Relationship of Hate, Palgrave Macmillan/Pivot, Hampshire, p. 84 – 103 ; Jamin J. (2013), « Anders Breivik et le “marxisme culturel”: États-Unis/Europe », dans Amnis, Revue de civilisation contemporaine Europes/Amériques, 12.
- Fidelio est une publication du Schiller Institute, un institut appartenant à la mouvance LaRouche du nom du polémiste et homme politique américain Lyndon Hermyle LaRouche (1922).
- L’ouvrage reprend quelques grands noms de la question cités plus haut avec un chapitre de William Lind « What is “Political Correctness”?», un chapitre de Raymond Raehn « The Historical Roots of “Political Correctness”», un chapitre de Kenneth Cribb « Political Correctness in Higher Education », un chapitre de Jamie McDonald « Political Correctness : Deconstruction and Literature », un chapitre de Gérald Atkinson cité plus haut et intitulé « Radical Feminism and Political Correctness » et enfin un autre chapitre de William Lind « Further Readings on the Frankfurt School ». L’ouvrage collectif n’est plus accessible sur le site de la Free Congress Foundation, mais est repris par différentes structures et magazines conservateurs dont notamment LifeSiteNews, la source à partir de laquelle nous allons analyser le document plus bas et dont nous utiliserons la numérotation des pages.
