Mars Attacks
Le ridicule qui tue, au secours de l’enseignement
On n’avait plus vu ça depuis les grandes grèves de 1996, en opposition à la réforme Onkelinx qui sonnait le glas du « secondaire rénové ». À l’époque, le monde enseignant s’était levé, suivi par les étudiant·es, et avait très fortement perturbé la fin de l’année scolaire. Aujourd’hui, 30 ans plus tard, la tenue des examens est à nouveau incertaine […]
On n’avait plus vu ça depuis les grandes grèves de 1996, en opposition à la réforme Onkelinx qui sonnait le glas du « secondaire rénové ». À l’époque, le monde enseignant s’était levé, suivi par les étudiant·es, et avait très fortement perturbé la fin de l’année scolaire. Aujourd’hui, 30 ans plus tard, la tenue des examens est à nouveau incertaine et le monde scolaire est vent debout contre de nouveaux projets de réforme.
Les économies ont bon dos
Ce qui suscite l’ire des enseignant·es est un mélange d’attaques frontales et néolibérales, ainsi que de mépris ministériel.
Au cœur des réformes, pour ne pas changer, se trouve une volonté de faire des économies sur le dos de l’école. Les « ingénieur·es » (Mme Glatigny apprécierait le point médian) se sont fait élire en promettant un retour à l’équilibre budgétaire et des réformes « de bon sens ». Une fois aux affaires… c’est une autre affaire. Les déficits se creusent de plus belle, personne n’envisage les économies avec bonheur et il faut payer les cadeaux promis aux plus nanti·es, en matière de droits de succession, par exemple.
Bref, il faut couper partout… et surtout chez les personnes les plus précarisées : réduction de l’encadrement à tous les niveaux (puériculteur·ices, éducateur·ices, logopèdes, enseignant·es,…), diminution drastique du financement des fournitures scolaires (visant une gratuité effective de l’enseignement), suppression de moyens pour les sorties culturelles, voyages pédagogiques et autres échanges linguistiques, hausse des couts d’inscription en académie, quasi suppression du financement des repas scolaires dans les écoles au public défavorisé… à quoi il faut ajouter, pour les professeur·es, une hausse de la durée de travail sans augmentation de salaire. C’est parfaitement évident, les mesures visent très massivement les plus fragilisé·es, celles et ceux qui ont difficilement accès à la culture ou à une alimentation saine, qui ont besoin d’un soutien adapté pour compenser une situation sociale défavorable, etc. L’enseignement de la Communauté française est scandaleusement inégalitaire, qu’à cela ne tienne, Glatigny peut faire pire !
Il faut relever ici la volonté de faire des enseignant·es des variables d’ajustement. Iels n’ont qu’à travailler plus et gratuitement. Iels s’inquiètent des suppressions de poste qui découleront mécaniquement de l’allongement de la durée de travail ? Qu’importe, on promet vaguement l’ouverture de nouveaux postes. Ailleurs sans doute. Pour d’autres profils, surement. Les individu·es n’ont qu’à s’adapter !
Il ne faudrait pas pour autant croire les ingénieur·es sur parole quand iels nous jurent que leur cœur saigne de devoir sabrer dans les dépenses. Car les arguments budgétaires ne sont visiblement pas toujours prioritaires. Madame Glatigny est en effet prête à dépenser 500 millions d’ici 2060 pour se payer le statut des enseignant·es. C’est le surcout qui sera occasionné par le passage à un corps enseignant composé de contractuel·les, plutôt que de statutaires. Ce n’est pas cher payé pour réduire ses capacités de résistance et en faire une simple cohorte de profs que l’on peut menacer de licenciement. Que ne donnerait-on pas pour casser leur résistance et pouvoir ensuite réformer l’école sans devoir se soucier d’entamer un dialogue avec lui, comme ce fut le cas pour l’élaboration du Pacte d’excellence ? Ah oui, au fait, ce dernier est bien entendu en ligne de mire, au nom d’arguments fumeux. Cette réforme qui s’appuyait sur une large concertation avec le monde de l’enseignement et sur une consultation intense des expert·es ne plait pas. On a donc entrepris de le détricoter.
Bref, le programme conservateur — voire réactionnaire — qui est à l’ordre du jour, dans l’enseignement et ailleurs, ne pourra s’imposer que si la fonction publique est aux ordres. La droite a toujours détesté que des corps intermédiaires, des forces d’opposition dans et hors de l’État s’organisent et s’interposent entre les dirigeant·es et les individus. Est-ce d’ailleurs un hasard si certains évoquent avec insistance la vertu des décisions claires et unilatérales par des hommes forts sans contrepouvoir ? Il n’y aura pas de retour au principe du chef sans mettre à genou les agents publics. Ils y travaillent et les 500 millions doivent être considérés comme un investissement qui sera rentable !
Faut-il, dans ce contexte, s’étonner de voir Mme Glatigny snober la concertation sociale, refuser de rencontrer les enseignant·es ou, sommet du déni de démocratie, adresser une circulaire d’application avant le vote du décret sur lequel elle porte ?
La révolution des craies
Mais la mobilisation est forte. Qui plus est, elle emprunte de nouvelles voies, et use d’un nouveau ton. Sans doute la ministre de l’Éducation, en sabotant la concertation avec les représentant·es syndicaux·ales, s’imaginait-elle faire face à une grogne qui s’éteindrait d’elle-même. Il faut croire qu’elle ne comprend pas mieux les mobilisations sociales actuelles que l’école.
Car, un peu partout, ont surgi de petits extraterrestres griffonnés sur les murs et les trottoirs, des « NON » tracés à la craie, des publications ironiques sur les réseaux sociaux, et des manifestations exprimant moins une simple revendication que l’étendue de la déconsidération dans laquelle la ministre est tenue par celles et ceux qui font l’enseignement. Inspiré de Tout autre chose (2014) ou de Nuit Debout (2016), en mars de cette année, s’est constitué un collectif interréseaux, citoyen, non violent et contestataire : Mars Attacks. S’il est activement soutenu par certaines franges syndicales, il adopte des codes et des modes d’action qui ne relèvent pas du registre syndical classique. Non centralisé, il compte sur la créativité de petits groupes et suscite des actions spontanées et des débrayages sauvages.
De réjouissante manière, les petits extraterrestres sont diablement ironiques. Ils dénoncent les contradictions du discours ministériel, sa langue de bois et ses contrevérités. Ils révèlent le contraste entre une rhétorique de bienveillance et des réformes vécues comme brutales, voire inhumaines, sur le terrain. Contrairement au monde syndical, Mars Attacks n’a pas pour ambition de préserver le dialogue social, il ne fait pas de concessions aujourd’hui en espérant en obtenir d’autres demain, il ne s’inquiète pas de représenter les travailleur·euses. Prenant acte du mépris et de la bêtise, constatant que le dialogue n’est déjà plus, du fait de la ministre, qu’une farce sinistre, il a compris sans le théoriser qu’il était temps de gripper la machine. Et, pour ce faire, il s’en prend à ce sur quoi compte toute bonne ministre incompétente : sa communication. Loin des visages en colère et des pétards, le collectif mobilise le sarcasme autrement plus corrosif pour celle qui cherche à faire bonne figure et va jusqu’à jouer de son physique, le 1er avril, pour se présenter en innocente Blanche-Neige1. Bref, Mars Attacks disrupte plus que celle qui se pensait disruptive.
Il est ici fort amusant de constater que ce mouvement sait tirer parti des outils dont se sont doté·es les enseignant·es. Ainsi, sur son site2, le mouvement met à disposition des ressources de mobilisation et propose un accès au « padlet Mars Attacks ». Des années d’échanges de leçons et de pédagogie participative ont aguerri les profs.
Du reste, Mars Attacks est un mouvement ouvert, parfaitement adapté au monde réticulaire qui est le nôtre. C’est ainsi qu’il suffit de vouloir se mobiliser pour s’en réclamer. De ce fait, parents et élèves peuvent aisément le soutenir et participer à ses actions. Voilà que s’ouvre pour toutes et tous la possibilité de défendre l’école. Il ne saurait être question de corporatisme, ce qui se joue ici, c’est la mobilisation d’une société autour d’un de ses services publics majeurs : l’enseignement.
Relevons encore un point essentiel : la mobilisation ne prend pas seulement dans les écoles dont le public sera le plus touché par les réformes en cours. Elle est aussi très forte dans les écoles qui cultivent un certain élitisme. Est-ce dû au fait que les enseignant·es seront touché·es dans l’exercice de leur profession au quotidien et quel que soit leur réseau et leur appartenance ? Faut-il y voir un effet de l’entreprise de détricotage du Pacte d’excellence considéré par le monde enseignant comme son œuvre ? Est-ce lié au fait que de nombreuses autres réformes — des pensions, de l’indexation des salaires — suscitent la colère et poussent à la mobilisation ? Sans doute est-ce une combinaison de tous ces facteurs.
Comme le proclame le collectif : la révolution des craies est en marche.
Reprendre possession de notre démocratie
Alors qu’extrême droite et droite rêvent de convoler en injustes noces, que les centristes autoproclamé·es font assaut de servilité pour leur faire la courte échelle contre des miettes de pouvoir, se pose la question du réinvestissement de notre société démocratique par la population.
Ce que nous montre Mars Attacks, à rebours du principe du chef, c’est qu’il est possible et vital de se rassembler, d’agir, de penser, de chanter et de rire, pour faire advenir un monde meilleur. Refusant de céder à la sidération qu’espèrent les conservateur·ices et réactionnaires et prenant acte de l’insuffisance des modes classiques de concertation sociale, ce mouvement réinvente des mobilisations et des formes d’actions d’aujourd’hui.
Faut-il en conclure que les syndicats sont dépassés3 ? Certainement pas ! Ils restent des rouages essentiels de la cogestion de la chose publique. Et pour ça, il faut être organisé, formé, outillé. Les syndicats sont d’incontournables acteurs des combats à venir. Ils sont aussi indispensables pour couvrir les actions de grève. Mais, au fil du temps, le monde syndical s’est éloigné de l’inventivité du terrain. Il a besoin d’être secondé. Mieux, il a besoin de réévaluer son rôle et de penser son action en lien avec d’innombrables structures et mobilisations spontanées qui peuvent nourrir et soutenir le combat pour un monde plus juste. L’heure n’est plus aux logiques unanimistes, mais à la convergence des luttes. Nous nous disputerons sur les détails quand l’extrême droite et celles et ceux qui leur pavent la voie auront rendu gorge. En attendant, c’est un immense réseau qui doit nous fédérer.
Ainsi, si l’on veut éviter le scénario de 1996 et l’essoufflement du mouvement, il nous faut impérativement transversaliser les combats. Ce qui se joue n’est pas seulement l’affaire des enseignant·es, c’est aussi celle des parents et des enfants, de celles et ceux qui luttent contre la pauvreté, qui militent pour l’inclusion sociale, se préoccupent de la culture, croient qu’un autre monde du travail est possible, pensent qu’une démocratie ne se limite pas au plébiscite de quelques grand·es leadeur·euses, sont convaincu·es que les riches doivent contribuer au bienêtre de toustes,… Et en retour, quand d’autres mondes seront attaqués — ils le sont déjà — les enseignant·es devront à leur tour prêter main forte.
Comme nous l’affirmions il y a peu4, l’heure est à la lutte, ensemble, dans la joie. Car n’oublions jamais que celles et ceux qui se voudraient nos chefs n’ont peur de rien, si ce n’est que le ridicule s’abatte sur leur tête.
Texte rédigé le 26 mai 2026
- Nous vous encourageons à chercher sur Facebook, la consternante vidéo publiée par Valérie Glatigny sous le titre Le miroir m’a parlé … Pourquoi je pars ? Je vous explique tout.
- https://marsattacks.be/
- Nous renvoyons au dossier publié en février 2019 et in-titulé Syndicalisme, version 2., en accès libre sur notre site : https://revuenouvelle.be/publications/2019/2019 – 02/
- Voyez notre récent éditorial La joie comme boussole, en accès libre sur notre site : https://revuenouvelle.be/la-joie-comme-boussole/
