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Lorsque les Nations unies plaident pour le découplage…

Numéro 07/8 Juillet-Août 2011 par Olivier Derruine

juillet 2011

En mars der­nier, le Pro­gramme des Nations unies pour l’Environnement publiait un rap­port réa­li­sé à sa demande par le Panel Inter­na­tio­nal sur les res­sources et dont l’importance est inver­se­ment pro­por­tion­nelle à la cou­ver­ture média­tique — qua­si nulle — dont il a béné­fi­cié. Ce rap­port d’une impor­tance fon­da­men­tale est à l’exploitation des res­sources ce que les rap­ports du GIEC sont à la lutte contre le […]

En mars der­nier, le Pro­gramme des Nations unies pour l’Environnement publiait un rap­port1 réa­li­sé à sa demande par le Panel Inter­na­tio­nal sur les res­sources et dont l’importance est inver­se­ment pro­por­tion­nelle à la cou­ver­ture média­tique — qua­si nulle — dont il a béné­fi­cié. Ce rap­port d’une impor­tance fon­da­men­tale est à l’exploitation des res­sources ce que les rap­ports du GIEC sont à la lutte contre le chan­ge­ment climatique.

Si la ques­tion du pic pétro­lier revient régu­liè­re­ment dans les débats publics, il ne s’agit fina­le­ment que de l’arbre qui cache la forêt car c’est bel et bien un large éven­tail de res­sources que nous uti­li­sons quo­ti­dien­ne­ment sans même le savoir qui est en voie de raré­fac­tion (le US Geo­lo­gi­cal Sur­vey qui fait figure d’autorité en la matière estime à qua­rante ans pour le cuivre, dix ans pour le lithium, vingt-cinq ans pour le plomb, vingt-cinq ans pour les mine­rais de fer, etc.). Celle-ci peut d’ailleurs être aggra­vée lorsque ces res­sources sont contrô­lées par un oli­go­pole de pays ou d’entreprises qui soit décident de « fer­mer le robi­net », soit post­posent leurs inves­tis­se­ments. Ain­si, le Chi­li, le Pérou et la Chine assurent 50% de la pro­duc­tion mon­diale de cuivre, 77% du pla­tine mon­dial est issu d’Afrique du Sud tan­dis que 70% des mine­rais de fer sont contrô­lés par trois grandes entre­prises mul­ti­na­tio­nales. Sans même par­ler de la spé­cu­la­tion sur les quelques res­sources comme le cuivre ou le zinc qui sont « tra­dées » sur les mar­chés finan­ciers. Mais, ces consi­dé­ra­tions nous écartent du pro­pos du rap­port qui se foca­lise sur les seules limites bio­phy­siques de la planète.

Plu­tôt que d’analyser une plé­thore de res­sources qui noie­rait le mes­sage glo­bal dans les détails, le Panel Inter­na­tio­nal des res­sources a choi­si de se concen­trer sur quatre grandes caté­go­ries de res­sources : les métaux indus­triels, les maté­riaux de construc­tion, les éner­gies fos­siles et la bio­masse. D’autres rap­ports sui­vront et zoo­me­ront sur l’utilisation des sols, des eaux, le recy­clage, les flux de métaux, les tech­no­lo­gies d’atténuation des effets du chan­ge­ment cli­ma­tique, etc.

Les grandes tendances mondiales

Entre le début et la fin du siècle der­nier, la popu­la­tion mon­diale a consom­mé huit fois plus de maté­riaux, la plus forte pro­gres­sion étant enre­gis­trée pour les maté­riaux de construc­tion (mul­ti­pli­ca­tion par trente-quatre!), sui­vis par les mine­rais et métaux indus­triels (mul­ti­pli­ca­tion par vingt-sept) et les éner­gies fos­siles (mul­ti­pli­ca­tion par douze); l’utilisation de la bio­masse a été plus modeste (mul­ti­pli­ca­tion par 3,6). Les res­sources extraites sont ain­si pas­sées de 7 mil­liards de tonnes métriques en 1900 à 55 mil­liards en 2000.

Si cette évo­lu­tion semble astro­no­mique, la consom­ma­tion de res­sources s’est dérou­lée à un rythme trois fois plus lent que la crois­sance éco­no­mique et cela, mal­gré la ten­dance bais­sière des prix de ces res­sources (dimi­nu­tion de 30% sur ce laps de temps). Par consé­quent, un décou­plage rela­tif s’est opé­ré durant ces cent années.

De plus, cette crois­sance est éga­le­ment moins spec­ta­cu­laire si on la rap­porte à la crois­sance démo­gra­phique : le taux méta­bo­lique, c’est-à-dire la consom­ma­tion moyenne (directe et indi­recte) de res­sources par per­sonne et par an a dou­blé, pas­sant de 4,6 tonnes en 1900 à envi­ron 9 tonnes en 2005. Cela dit, cette moyenne dis­si­mule de fortes inéga­li­tés à tra­vers le monde puisque le taux méta­bo­lique des pays indus­tria­li­sés (où l’on observe une sta­bi­li­sa­tion depuis trente ans) est jusqu’à quatre à cinq fois plus éle­vé que celui des pays en déve­lop­pe­ment. Ces deux caté­go­ries de pays ne sont d’ailleurs pas homo­gènes car plus la den­si­té de popu­la­tion est impor­tante (et à struc­ture éco­no­mique simi­laire), moins le taux méta­bo­lique sera éle­vé. Ain­si, à niveau de reve­nu par tête égal (envi­ron 25.000 dol­lars par per­sonne), la Bel­gique consomme 17 tonnes par habi­tant, soit beau­coup moins que le Cana­da (25), mais beau­coup plus que le Royaume-Uni (10) pour une den­si­té de popu­la­tion res­pec­ti­ve­ment de 360 habi­tants par kilo­mètres car­rés, 3,3 et 247.

Cette rela­tion n’est pas linéaire car cer­tains pays ont expor­té leurs charges envi­ron­ne­men­tales en délo­ca­li­sant dans des pays riche­ment dotés en res­sources natu­relles et/ou à faibles couts de pro­duc­tion. En l’espace de trente-cinq ans, le com­merce des matières pre­mières a été mul­ti­plié par 3,5, les pays indus­tria­li­sés impor­tant deux tiers de toutes les matières Et les dégâts envi­ron­ne­men­taux ont crû de manière dis­pro­por­tion­née car la concen­tra­tion des mine­rais s’est dégra­dée, ce qui signi­fie que pour une même quan­ti­té extraite, il faut aujourd’hui mobi­li­ser trois fois plus de matières brutes qu’il y a cent ans, ce qui n’est pas sans cau­ser des dom­mages col­la­té­raux envi­ron­ne­men­taux (pol­lu­tion des nappes phréa­tiques, per­tur­ba­tion des sols, perte de bio­di­ver­si­té, etc.). De plus, ces acti­vi­tés sont sans cesse plus éner­gi­vores alors que l’on estime aujourd’hui que 8 à 10% de la consom­ma­tion pri­maire mon­diale d’énergie sont dédiés à l’extraction de res­sources2 !

Trois scénarios d’ici 2050

À l’image des scé­na­rios pros­pec­tifs réa­li­sés par le GIEC en 2000 pour sus­ci­ter une conscien­ti­sa­tion de l’opinion publique et aider à la prise de déci­sion dans la lutte contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, le Panel éla­bore à son tour trois scé­na­rios cen­sés nous éclai­rer sur la néces­si­té de réus­sir un décou­plage abso­lu (et non plus rela­tif comme durant les pré­cé­dentes décen­nies). Tous tiennent natu­rel­le­ment compte des méga-ten­dances les plus per­ti­nentes (9 mil­liards d’êtres humains, urba­ni­sa­tion crois­sante) pour l’exercice. Ils ne sont pas bor­nés par le pic des dif­fé­rentes ressources.

Le scé­na­rio « busi­ness-as-usual » pro­longe les ten­dances actuelles de la sta­bi­li­sa­tion du taux méta­bo­lique des pays indus­tria­li­sés (16 tonnes par tête) et d’une conver­gence vers ce taux dans les autres pays. Il exclut toute inno­va­tion sys­té­mique majeure concer­nant l’utilisation des res­sources. Il en res­sort un tri­ple­ment de la consom­ma­tion des res­sources (de 55 à 140 Gt). Par consé­quent si, selon le WWF, l’humanité consomme actuel­le­ment 1,5 pla­nète (en 2007) et que l’ONG s’attend à 2 pla­nètes en 2030, on grim­pe­rait donc jusqu’à 4,5 pla­nètes en 2050… Les émis­sions glo­bales de CO2 qua­dru­ple­raient et bri­se­raient le pla­fond du scé­na­rio le plus pes­si­miste ima­gi­né par le giec !

Un deuxième scé­na­rio envi­sage une divi­sion par deux du taux méta­bo­lique des pays indus­tria­li­sés et un rat­tra­page à ce taux de 8 tonnes par tête dans le reste du monde. Ce scé­na­rio repose sur un chan­ge­ment struc­tu­rel sub­stan­tiel et une prise de dis­tance à l’égard du modèle de déve­lop­pe­ment éco­no­mique « à l’occidentale ». La consom­ma­tion des res­sources pro­gres­se­rait de 40% (70 Gt). Les émis­sions de CO2 seraient néan­moins plus du double que celles du scé­na­rio « moyen » du GIEC.

Enfin, un troi­sième scé­na­rio plus radi­cal envi­sage une réduc­tion du taux méta­bo­lique des pays indus­tria­li­sés d’un fac­teur 3 à 5 tan­dis que les pays en déve­lop­pe­ment par­ti­ci­pe­raient éga­le­ment à l’effort glo­bal à hau­teur de 10 à 20%, tout en s’attaquant à l’éradication de la pau­vre­té. Le taux méta­bo­lique glo­bal ne s’élèverait plus qu’à 6 tonnes par per­sonne. L’extraction totale des res­sources serait main­te­nue au niveau actuel. Les émis­sions de CO2 évo­lue­raient de manière à main­te­nir le réchauf­fe­ment cli­ma­tique juste sous les 2°C d’ici à la fin du siècle. Mais, il n’en reste pas moins que la popu­la­tion mon­diale sur­ex­ploi­te­rait tou­jours la sur­face de terre et le volume d’eau puisqu’on en res­te­rait à 1,5 planète !

Repenser les systèmes d’innovation

Il résulte des trois scé­na­rios que des efforts sub­stan­tiels en termes d’innovation seront requis pour main­te­nir l’économie mon­diale à l’intérieur des limites bio­phy­siques de la pla­nète, tout en par­ve­nant à éra­di­quer la pau­vre­té (en dis­po­sant glo­ba­le­ment de moins de res­sources par per­sonne, y com­pris dans les pays en déve­lop­pe­ment comme le pos­tule le scé­na­rio trois qui est le moins insou­te­nable). Et, de fait, on part de loin car dans son rap­port pré­li­mi­naire pré­pa­rant sa Stra­té­gie pour une crois­sance verte, l’OCDE avait mis en exergue un recul des inves­tis­se­ments publics dédiés aux tech­no­lo­gies vertes depuis le som­met du début des années quatre-vingt, ceux-ci n’atteignant plus que 4% du total de la recherche et déve­lop­pe­ment public.

Par ailleurs, cela implique de repen­ser la nature même de l’innovation car jusqu’à pré­sent, l’innovation est venue en appui de la crois­sance. Elle en a été un moteur à tra­vers notam­ment le concept schum­pé­te­rien de des­truc­tion créa­trice. Et l’un des fac­teurs qui a pous­sé les entre­prises à mettre l’accent sur l’innovation comme fac­teur de com­pé­ti­ti­vi­té a été le cout sala­rial car il fal­lait gagner sur l’aspect qua­li­ta­tif ce qui était per­du sur le plan du cout. La hausse récente des prix des matières pre­mières pous­sée notam­ment par la spé­cu­la­tion (qui n’est pas abor­dée dans ce rap­port), la crainte entou­rant l’embargo chi­nois des terres rares (la Chine assu­rant 97% de la pro­duc­tion mon­diale) pour­rait être un inci­tant à réorien­ter l’innovation — sur­tout dans le sec­teur indus­triel où l’approvisionnement en matières pre­mières repré­sente le pre­mier poste de couts de pro­duc­tion et dont l’importance est deux fois supé­rieure à ceux des salaires ! — pour amé­lio­rer la pro­duc­ti­vi­té des res­sources jusqu’à aller à repen­ser les méthodes de pro­duc­tion et la chaine de valeur pour fina­le­ment arri­ver à réduire les res­sources uti­li­sées comme inputs.

S’il appar­tient au sec­teur pri­vé d’assumer une grande par­tie de l’effort d’innovation et d’intégration des pro­duits de l’innovation dans les pro­ces­sus de pro­duc­tion, le Panel insiste sur l’importance d’une inter­ven­tion des pou­voirs publics car étant don­né que le sec­teur pri­vé ne pour­ra s’accaparer l’intégralité des ren­de­ments, il ne sera pas inci­té à opti­mi­ser pour l’ensemble de la col­lec­ti­vi­té (et d’autant plus durant les périodes de faible crois­sance éco­no­mique) le niveau de ces investissements.

juin 2011

  1. Le rap­port inti­tu­lé « Decou­pling Natu­ral Resource Use and Envi­ron­men­tal Impacts from Eco­no­mic Growth » est dis­po­nible à l’adresse : www.unep.org/resourcepanel/decoupling/files/pdf/Decoupling_Report_English.pdf.
  2. P. Bihouix et B. de Guille­bon, Quel futur pour les métaux ?, 2010.

Olivier Derruine


Auteur

économiste, conseiller au Parlement européen