Longue et sinueuse crise du Chili néolibéral
Le vendredi 18 octobre 2019 éclate au Chili l’une des pires crises sociales et politiques de ces dernières décennies. La soirée et la nuit de ce vendredi mémorable se terminent dans un chaos absolu alors que des lycéens se mobilisent depuis une semaine pour dénoncer la hausse du tarif du métro. L’ampleur de répression policière renforce l’indignation de la population.
Ce soir-là, des centaines de milliers de travailleurs déambulent dans les rues tentant de rentrer chez eux alors que les transports publics sont à l’arrêt, des dizaines de stations de métro sont incendiées, dans des circonstances encore non élucidées, ainsi que des banques et des entreprises. Des barricades sont mises en place et des affrontements avec la police éclatent dans toute la ville, accompagnés de pillages de magasins et des traditionnels concerts de casseroles. Ce soir-là toujours, le président de la République, Sebastián Piñera, fête l’anniversaire de son petit-fils au restaurant dans un des quartiers les plus aisés de la capitale.
Le samedi matin, le président décrète l’état d’urgence dans la Région métropolitaine et fait descendre l’armée dans les rues pour la première fois depuis le retour de la démocratie en 1990. Le jour suivant, un couvrefeu est mis en place à 20 heures — situation inédite à Santiago depuis 1986 — alors que les manifestations s’amplifient et prennent une dimension nationale. Le dimanche, dans une allocution qui restera dans la mémoire de tous les Chiliens, Sebastián Piñera affirme : « Nous sommes en guerre ». Les manifestations ne cesseront qu’avec l’arrivée de la pandémie de Covid-19, cinq mois plus tard.
Pendant cette période de tension sociale, des violations massives des droits humains sont perpétrées par des militaires, mais surtout par des policiers (carabineros). La répression fait des dizaines de morts. Des milliers de plaintes sont déposées pour mauvais traitements et tortures. Des centaines de manifestants doivent être soignés pour des traumatismes oculaires causés par des tirs policiers, beaucoup perdent partiellement ou totalement la vue.
Il faudrait un nombre incalculable de pages pour raconter la manière avec laquelle l’ensemble du monde politique chilien va essayer d’élaborer une sortie de crise entre novembre 2019 à avril 2020 : accusations constitutionnelles contre le président et son ministre de l’Intérieur, signature d’un accord entre les élites politiques pour la rédaction d’une nouvelle Constitution, scissions à l’intérieur des différents partis et coalitions politiques, approbation d’une législation répressives donnant de nouvelles attributions aux carabineros et aux forces armées. La liste est longue…
Un ordre social contesté
L’interrogation fondamentale qui alimente cet article est de comprendre les ressorts de cette explosion sociale alors qu’à peine dix jours plus tôt, le président Piñera pouvait affirmer placidement que « le Chili est une véritable oasis avec une démocratie stable » en comparaison avec l’agitation régnant dans d’autres pays de la région.
Au-delà de l’intensité des manifestations, il faut bien saisir la portée de la contestation de l’ordre social. Le premier niveau des revendications porte sur les effets les plus palpables des inégalités générées par le modèle néolibéral imposé au Chili par la dictature militaire depuis le milieu des années 1970 et consolidé par les gouvernements démocratiques depuis 1990. Il s’agit, entre autres, de la forte concentration de la propriété et des revenus par 1% de la population, du montant dérisoire des salaires et des pensions, de la pénibilité au travail, du surendettement des foyers pour couvrir de simples nécessités, de l’endettement des jeunes pour poursuivre des études supérieures, de la structuration par classes sociales du système éducatif, de la privatisation et de la surexploitation des ressources hydriques, de la destruction écologique1.
Se combine à ce premier niveau de revendications, un second qui porte sur la contestation du système politique et particulièrement des partis et de leurs représentants perçus comme une « classe politique » qui agit uniquement en fonction de ses propres intérêts. Le mouvement qui se déclenche en octobre 2019 renforce dans les faits un clivage antiestablishment ou antioligarchique déjà en gestation pendant toute la période postdictatoriale.
La contestation cible également l’ordre conservateur et patriarcal, dont la défense a représenté une partie intégrante du projet de refondation mis en place par la dictature militaire et certaines élites politiques et entrepreneuriales. Diverses organisations, des collectifs féministes et des minorités sexuelles deviennent pour l’occasion les protagonistes de manifestations qui durent plusieurs jours. Au sein de ces nouveaux acteurs, le collectif Las Tesis (« Les Thèses ») dont la performance est reprise à travers le monde entier dénoncent la violence de genre inscrite dans les institutions de l’État.
Enfin, une grande part de l’indignation se focalise sur la police et les forces armées, non seulement pour leur passé en matière de violations des droits humains — auquel elles ont ajouté un nouveau chapitre —, mais aussi pour avoir détourné des millions de dollars des caisses de l’État ce qui constitue l’un des plus grands cas de corruption de toute l’histoire du pays.
En définitive, c’est comme si tout l’univers de contestation enfoui au sein de la société chilienne avait explosé au même moment dans l’espace public. Malgré la violence qu’elle a générée, cette explosion a aussi eu une dimension carnavalesque et une sensation de retrouvailles unique symbolisant une unité politique — pas nécessairement réelle — de tout un « peuple ». Cette caractéristique empêche dans un premier temps les porte-paroles des secteurs les plus à droite de la société d’en saisir la portée.
Un nouveau clivage
Pour certains analystes (Ruiz, 2020), ce soulèvement social consolide une nouvelle polarité au sein de laquelle résonne la notion de clivage antiestablishment déjà évoquée. Un clivage entre une « oligarchie néolibérale hermétique », constituée par les élites économiques et les mandataires politiques issus des deux coalitions partisanes qui ont dominé la scène politique depuis 1990, et un « nouveau peuple », qui malgré son hétérogénéité tire des éléments d’expérience commune dans les inégalités et l’abus de pouvoir des élites.
Cette hétérogénéité des revendications des premières semaines de manifestation débouche sur l’exigence d’une nouvelle Constitution politique pour se libérer de celle qui, depuis 1980, est le pilier de l’ordre économique, politique et culturel. Rédigées à l’origine par des avocats proches de la dictature militaire, les centaines de réformes réalisées en démocratie n’ont jamais pu résoudre le problème de sa légitimité originelle ni modifier substantiellement son biais idéologique néolibéral exprimé dans la défense irréductible des droits à la propriété, le désengagement des fonctions de l’État et la construction d’une institutionnalité politique dessinée pour empêcher toute tentative de réforme structurelle.
C’est ainsi qu’à la mi-novembre 2019 et au milieu d’une des semaines de mobilisation les plus violentes, le président de la République propose aux partis politiques un accord pour la rédaction d’une nouvelle Constitution. Après des journées de négociation marathoniennes, le 15 novembre l’«Accord pour la paix sociale et la nouvelle Constitution » est signé. Malgré son rejet de la part de certains secteurs de gauche qui le virent comme la tentative de l’élite politique de sauver un gouvernement moribond, l’accord donna lieu à un processus constituant.
La possible réforme du système néolibéral révèle que les mobilisations d’octobre 2019 ne sont pas la résultante d’un phénomène purement conjoncturel, mais qu’elles trouvent leurs racines dans la transformation radicale du pays depuis quarante ans et dans la longue et sinueuse crise de la matrice néolibérale. Bien que le degré de violence des manifestations ait surpris tout le spectre politique et les analystes, les causes tant du malêtre que de la décomposition du système politique ont déjà été largement documentées par différents auteurs (Garreton, Mayol, Politzer).
Il faut se rappeler que le pays a préalablement vécu deux explosions sociales : en 2006 les lycéens remettent en question un système éducatif générateur de discrimination sociale et en 2011 les mobilisations des étudiants du secondaire et universitaire se battent pour la gratuité de l’éducation et condamnent le profit réalisé par les collèges et universités privées. À l’occasion des manifestations de 2006, certains auteurs (Alvear et Miranda, 2006) entrevoient l’émergence d’un nouveau cycle de contestation qui va modifier les schémas de représentation politique et qui peut déboucher sur un changement de la Constitution du pays.
Les mobilisations de l’année 2011 et leur soutien très élevé au sein de la société ont fondé la conviction que le malêtre généré par le modèle néolibéral chilien lors des dernières décennies allait le conduire à une crise fatale de légitimité. Pour de nombreux auteurs, ces mobilisations allaient anticiper sa chute (Mayol, 2012) et incarnaient une crise structurelle au travers de laquelle les principes sur lesquels repose le système socioéconomique et politique sont remis en question (Garretón, 2016).
Paradoxe de la modernisation depuis les années 1990
Mais les signes de ce malêtre sont déjà présents dans les années 1990, alors qu’à l’époque l’idée d’une possible explosion sociale paraissait impensable. En 1988, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) publie son deuxième rapport sur le Chili, intitulé Les paradoxes de la modernisation. Par modernisation, le rapport se réfère aux changements que le pays a expérimentés en matière économique et politique lors de la décennie précédente, particulièrement la consolidation et l’expansion du modèle d’économie de marché — avec ses corrections — dans le cadre de la transition d’une dictature vers un régime démocratique.
L’appréciation globale du PNUD, découlant de divers indicateurs statistiques, est positive. Vers 1998, le Chili conclut sa période de plus forte croissance économique en doublant le revenu par habitant en seulement dix ans. Grâce à la croissance et aux politiques sociales des gouvernements démocratiques, tous les indicateurs économiques et sociaux — excepté celui concernant les inégalités — montrent une amélioration, en particulier la réduction drastique de la pauvreté et du chômage, la hausse de la couverture scolaire, le contrôle de l’inflation, la hausse des taux d’investissement. Cependant, et à la surprise de l’équipe de recherche du PNUD, les personnes interrogées ressentent un haut niveau d’insécurité et d’incertitude quant à l’avenir. Cela concerne particulièrement leurs possibilités de trouver un emploi, de financer une couverture médicale appropriée et de bonne qualité, de faire en sorte que leurs enfants reçoivent une éducation leur permettant d’assurer effectivement leur futur et de pouvoir bénéficier d’une vie convenable durant la vieillesse, entre autres. À l’origine de ces incertitudes se trouve, bien sûr, la présence d’inégalités structurelles qui, malgré les bons indicateurs économiques, demeure indemne. Cette disparité entre les récits et les indicateurs économiques est considérée comme un paradoxe fondamental pour le PNUD.
À ce panorama d’insécurités socioéconomiques s’ajoutent une peur croissante de la délinquance et une crise de la sociabilité quotidienne dans laquelle les relations interpersonnelles hors du noyau familial réduit sont marquées par l’anonymat et la défiance. En résumé, on observe une rupture du lien social. Au sein de cette rupture, on remarque aussi la décomposition des identités collectives et le début d’une distance croissante par rapport à la politique institutionnelle. Dans un ouvrage resté célèbre, le sociologue Tomás Moulián (1997) décrit le Chili des années 1990 comme étant le « paradis du consommateur » et le « désert du citoyen », faisant référence à l’importance de la consommation dans l’intégration et la construction d’identité des sujets, en comparaison à l’espace public qui parait abandonné et désert.
Cette première décennie de démocratie après la dictature militaire est une décennie de désidéologisation et de dépolitisation pendant laquelle, en l’absence de récits structurels — d’«imagination sociologique » dirait Mills (2003) —, le malêtre expérimenté par les individus ne trouve pas de motif clair ni n’est identifié comme un problème collectif (PNUD, 1998). Le divorce entre politique et société est évident.
Dans le cadre d’un processus de transition vers la démocratie qui avait été réduit à la simple récupération des règles formelles du jeu démocratique, les principaux partis ont converti la politique institutionnelle en un dispositif élitiste, oligarchique, coupé des bases sociales et ancré dans un consensus néolibéral homogénéisant qui peut être désigné selon Mouffe (2007) comme postpolitique dans la mesure où la politique ne consiste plus en l’affrontement de projets collectifs.
Pour les citoyens par contre, la politique perdait son sens, non seulement du fait de la désidéologisation des partis, mais aussi du fait de la privatisation du système de protection sociale. « Si l’individu doit seulement veiller à sa sécurité personnelle et à celle de sa famille, pourquoi devrait-il se préoccuper des affaires publiques qui, chaque jour, sont de plus en plus confiées à la décision de tiers ? » (PNUD, 1998, p. 41). Si la différence de l’offre politique se limite au clivage décroissant autoritarisme-démocratie, mais sans atteindre les questions socioéconomiques substantielles, quel sens peut avoir la participation politique ? Cela débouche sur une baisse progressive et systématique de la participation électorale, de la quantité des militants de partis et, en général, de tous les indicateurs d’attachement politique, autrement dit, d’affinité pour des coalitionsou des partis déterminés, y compris chez ceux qui se situent sur un point de l’axe gauche droite.
Le PNUD conclut donc que « le malêtre précédemment cité ne renvoie pas à une insécurité active, exprimée dans des protestations collectives. Il s’agit d’un malêtre diffus (et peut-être confus par le fait même de ne pas discerner de motif)» (PNUD, 1998, p. 24). En définitive, un malêtre qui ne débouche pas sur de l’activisme politique. Ce constat se vérifie à l’heure actuelle, car selon une des principales enquêtes du pays2, en mai 2019, à peine 19% de la population s’identifiait à un parti politique et 64% refusaient de se positionner sur l’axe gauche droite.
Repolitisation progressive
La politique, comme le formule Charles W. Mills (2003), apparait quand les individus sont capables d’identifier le lien existant entre des inquiétudes et des problèmes personnels et des problèmes qui relèvent de la sphère publique et de la structure sociale. Mais le Chili de la fin des années 1990 est incapable de considérer le malêtre et les différentes formes d’insécurité comme un problème collectif (PNUD, 1998).
Cependant, malgré l’impossibilité de pouvoir identifier le problème en question – la modernisation néolibérale – et l’impossibilité d’exprimer le malêtre dans des mouvements politiques, les Chiliens ont continué à incriminer la politique pour son incapacité à affronter leur malêtre et leurs craintes de l’avenir (PNUD, 1998). C’est à partir de cette perception qu’un processus de repolitisation prendra racine et se développera lors des deux décennies suivantes. À partir des années 2000, les mouvements sociaux commencent à être en mesure de construire avec succès un récit sur les fondements du malêtre et en même temps de parvenir à en rendre compte comme étant un problème collectif. La repolitisation de ces mouvements sociaux s’est finalement retournée contre la politique institutionnelle et l’ensemble de l’establishment politique, jugés non seulement incapables de résoudre les problèmes des citoyens, mais plus grave encore considérés comme responsables de leur existence.
Il est par conséquent possible d’affirmer qu’à mesure que s’affaiblissait le clivage démocratie-autoritarisme, un clivage antiestablishment ou antioligarchie s’est progressivement développé dans la société chilienne. Il s’agit ici d’une division ou fracture, fondamentalement entre l’élite ou la « classe » politique et les citoyens.
Un nouveau rapport du PNUD de 2015, intitulé Les temps de la politisation pointe que « le discours des personnes sur les politiques se structure autour de l’opposition entre eux et le citoyen ordinaire. […] À la base de cette perception, il y a une critique de la nature individuelle ou partisane des motivations qui orientent l’action de la classe politique : ce que souhaitent les personnes et ce que proposent les politiques apparaissent dans le discours social comme des réalités incompatibles. […] La politique, en somme, est vue de manière négative, comme un espace distant de la réalité quotidienne et dans une grande mesure opposée à la volonté des citoyens » (p. 119).
Bien que la dimension antioligrachique de la contestation citoyenne s’exprime fondamentalement envers l’establishment politique, les élites entrepreneuriales, médiatiques et ecclésiastique sont également visées à la suite d’une succession de scandales politico-financiers (entente sur les prix, financement illégal de campagnes politiques, abus sexuels au sein de l’Église catholique, détournement de fonds au sein de la police et des forces armées, discrédit du pouvoir judiciaire, critiques des médias traditionnels pour leur couverture informative biaisée en faveur des groupes de pouvoir).
La repolitisation du pays se produit grâce aux mouvements sociaux, particulièrement des lycéens et étudiants universitaires, bien que cela ne se limite pas à eux3, et non grâce aux partis politiques4. Ces mouvements ont la vertu de rendre visible le lien entre les problèmes privés et les affaires publiques, de clarifier le fait que les difficultés auxquelles sont exposées les personnes n’obéissent pas à des échecs personnels, comme le prétendait l’idéologie néolibérale dominante, mais à des problèmes structurels associés aux inégalités sociales existantes.
Des partis à bout de souffle
L’incapacité du monde politique à répondre de manière satisfaisante à chacune de ces mobilisations accentue la brèche ouverte entre politique et société, entre les élites politiques et la population et, en même temps, entame les bases de la légitimité des systèmes politique et économique. En plus de l’abstention électorale croissante et de la chute des indicateurs d’attachement politique, ce clivage antiestablishment commence à générer des effets disruptifs sur le système des partis.
En 2009, Marco Enríquez-Ominami, dissident et ex-militant du Parti socialiste, membre de l’establishment politique, se présentant comme candidat à la présidentielle, obtient un surprenant 20,13% des votes sur la base d’un discours qui dénonce la prise en otage de la politique chilienne par le « duopole » formé par les deux principales coalitions.
En 2013, certains dirigeants étudiants des mobilisations de 2011 – 2012 font leur entrée à la Chambre des député·e·s, deux d’entre eux en dehors de toute alliance politique. Cette même année, Michelle Bachelet est élue à la présidence de la république pour la seconde fois, soutenue par une coalition de centre gauche se montrant favorable, pour la première fois, à l’inclusion du Parti communiste en son sein. Son programme reprend certaines demandes sociales du moment, comme la gratuité universitaire et la rédaction d’une nouvelle Constitution affranchie du fardeau idéologique de la dictature. Pourtant, les réformes se feront discrètes et son gouvernement sera rapidement délégitimé pour cause de scandales de corruption, de financement illégal de campagnes politiques et par l’action déstabilisante de la Démocratie chrétienne à l’intérieur même de la coalition. Cet échec constitue un pas supplémentaire dans l’approfondissement du clivage et dans la délégitimation de l’ordre social.
Aux élections de 2017, et sur la base d’un nouveau système électoral à la proportionnelle, une nouvelle force politique de gauche, le Frente amplio5, redessine le « système bipolaire de coalition », faisant son entrée au Parlement avec vingt député·e·s. Principalement formé par d’anciens leadeurs et étudiants des mobilisations de 2011, son discours repose sur une opposition à la « vieille politique » des partis traditionnels, marquée par les mauvaises pratiques, la faible transparence et l’adhésion au consensus néolibéral. Contrairement aux autres partis, le Frente amplio propose une « nouvelle politique », démocratique, transparente, représentative des aspirations à des changements structurels, conduite par des représentants politiques jeunes, non « contaminés » par les vieilles élites.
Cependant, comme l’ont clairement signalé Morlino et Raniolo (2017) à propos de leur enquête sur les démocraties du sud de l’Europe, un clivage antiestablishment peut difficilement stabiliser un système de partis. Le succès électoral du Frente amplio et sa parlementarisation rapide ont nécessité sa transformation faisant des organisations qui le composaient des membres de l’establishment politique. Ce changement a généré une forme de désillusion chez une partie de ses adhérents alimentant ainsi le cycle de volatilité électorale et l’impression d’incapacité de rénovation du système de démocratie représentative par le biais du simple changement des élites politiques.
Ce phénomène se renforce au cours de la révolte sociale de 2019, moment durant lequel la notion même de représentation politique est remise en question. Des centaines d’assemblées et de conseils citoyens se forment en marge des manifestations et mettent en évidence des revendications peu médiatisées par les leadeurs du mouvement et les partis. Au cours du processus menant à l’élection des délégués à la Convention constitutionnelle, cette nouvelle dynamique s’est traduite par la prolifération de candidatures indépendantes dont le principal attrait pour les citoyens, en plus de l’adhésion aux mots d’ordre lancés lors des manifestations, est qu’elles ne répondent à aucun parti politique.
Cette nouvelle tendance permettra peut-être d’entrevoir une transformation radicale du système de partis chilien, historiquement reconnu pour sa relative stabilité. Les partis traditionnels pourraient se voir remplacés par une combinaison, pas nécessairement lisible, de « partis politiques protestataires », de candidatures indépendantes et de mouvements refusant d’embrasser les formes traditionnelles d’une organisation politique.
Il est probable que l’instabilité politique révélée par les mobilisations de 2011, et exacerbée par la révolte sociale de 2019, se poursuive encore pendant plusieurs années. Au moins jusqu’à ce que la société chilienne parvienne à poser les bases d’un nouvel ordre social, économique, politique et culturel qui tourne le dos au crépusculaire ordre conservateur et néolibéral fondé il y a quatre décennies par la dictature militaire d’Augusto Pinochet.
Traduit de l’espagnol par François Reman
| Bibliographie |
- Alvear F. et Miranda C. (2006), Movilización de estudiantes secundarios : síntomas de una crisis neoliberal en Chile, Pluma y Pincel (191), 34 – 37.
- Garretón M. A. (2016), La gran ruptura, Santiago, LOM Ediciones.
- Mayol A. (2012), El derrumbe del modelo, Santiago de Chile, LOM.
- Mills C. W. (2003), La imaginación sociológica, México, D.F., Fondo de Cultura Económica.
- Morlino L. et Raniolo F. (2017), The impact of the Economic Crisis on South European Democracies, Cham, Palgrave Macmillan.
- Mouffe C. (2007), En torno a lo político, Buenos Aires, Fondo de Cultura Económica de Argentina S.A.
- Moulián T. (1997), Chile Actual : Anatomía de un mito, Santiago, LOM Ediciones.
- PNUD (1998), Desarrollo Humano en Chile 1998. Las paradojas de la modernización, Santiago, PNUD.
- PNUD (2015), Desarrollo Humano en Chile 2015. Los tiempos de la politización, Santiago, PNUD.
- Ruiz C. (2020), Octubre chileno. La irrupción de un nuevo pueblo, Santiago de Chile, Taurus.|
- Zones de forte concentration de certains secteurs économiques, qu’ils soient industriels, forestiers ou agricoles qui impliquent un haut degré de destruction écologique affectant la santé et le bienêtre des populations locales.
- Centre d’études publiques, Étude nationale d’opinion publique, n°83, mai 2019.
- Parmi les autres mouvements significatifs des années 2000 et 2010 signalons celui des travailleurs sous-traitants dans les mines de cuivre et l’industrie forestière, des communautés affectées par la destruction écologique produite par certains secteurs productifs, des communautés régionales abandonnées par les politiques centralistes, des communautés mapuches opposées à l’État, aux latifundistes et aux compagnies forestières dans le conflit pour la récupération des terres ancestrales, du mouvement contre le système privé de retraites par capitalisation individuelle et des mouvements féministes et de minorités sexuelles.
- Il faut cependant noter qu’il y a toujours eu, dans ces mouvements sociaux, une participation importante de militants de partis politiques, surtout de gauche, qui ne faisaient pas partie des deux principales coalitions politiques du pays.
- Coalition formée en 2016 par quatorze organisations politiques parmi lesquelles des mouvements politiques et des partis. À ce jour, après une série de fusions, d’entrées et de sorties, il ne compte plus que cinq collectivités politiques.
