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Libérer et responsabiliser les sociétés arabes

Numéro 10 Octobre 2001 par Pascal Fenaux

février 2009

La liqui­da­tion de toute oppo­si­tion par les dic­ta­tures en place dans la plu­part des régimes arabes, et à laquelle les États-Unis et l’Eu­rope ont contri­bué, a pré­pa­ré le ter­rain pour les attentats.

Le car­nage du 11 sep­tembre a sus­ci­té des réac­tions très contras­tées. Aux côtés du trau­ma­tisme et de l’empathie mani­fes­tés par une majo­ri­té des opi­nions occi­den­tales envers les quelque six-mille vic­times des attaques, on a éga­le­ment rele­vé le déve­lop­pe­ment d’un dis­cours ten­dant à expli­quer que, en l’état actuel des rela­tions inter­na­tio­nales, de la diplo­ma­tie amé­ri­caine, de la logique capi­ta­liste et du pas­sé colo­nial non assu­mé de l’Europe occi­den­tale, il était pos­sible de, au mini­mum, com­prendre ce qui avait bien pu pous­ser les jeunes kami­kazes pirates de l’air à se jeter, avec leurs cen­taines d’otages, dans les feux de l’enfer.

Rapi­de­ment, les tra­di­tion­nelles mani­fes­ta­tions paci­fistes se sont remises en branle, encou­ra­gées, il est vrai, par l’absence d’indices pro­bants sur les com­man­di­taires réels des attaques contre New York et Washing­ton, ain­si que par un type de riposte amé­ri­caine mal­heu­reu­se­ment trop pré­vi­sible à l’instant où ces lignes sont écrites. De même, les dis­cours rela­tifs aux dam­nés de la terre et au néces­saire redé­ploie­ment des poli­tiques du déve­lop­pe­ment dans les pays « du Sud » ont refait surface. 

L’ennui, c’est que ces dis­cours cachent par­fois mal une cer­taine » satis­fac­tion » ou « ras­su­rance » quant au fait que l’hyperpuissance amé­ri­caine s’est révé­lée un colosse aux pieds d’argile, voire expriment un anti­amé­ri­ca­nisme que l’on ne pour­rait en aucun cas qua­li­fier de « pri­maire » tant ce serait faire insulte à l’extrême sophis­ti­ca­tion par­fois déployée pour arti­cu­ler ce lan­gage. De même, ces dis­cours pèchent par l’existence de trop de points aveugles, mais peut-être néces­saires pour refu­ser de consi­dé­rer, fon­da­men­ta­le­ment, l’Autre comme un réel alter égo, non seule­ment en huma­ni­té, mais aus­si en cruauté. 

Dans de nom­breuses sphères de pen­sée et de mili­tan­tisme règne une inca­pa­ci­té, voire une répu­gnance, à accep­ter le crime de masse du 11 sep­tembre dans son inten­tion­na­li­té et dans l’altérité radi­cale et tota­li­taire que ses auteurs ont sans doute vou­lu expri­mer. Cette inca­pa­ci­té peut être consi­dé­rée comme un refus de consi­dé­rer « le Sud », « les Sud », « le monde ara­bo­mu­sul­man », « les socié­tés arabes », « les socié­tés musul­manes », parce que « domi­nées » et « exclues », comme étant capables de déve­lop­per en leur sein des réac­tions aus­si radi­cales et effrayantes que ce que le Nord s’est mon­tré à même de sécré­ter durant tout le XXe siècle. Tout se passe comme s’il n’était pas per­mis d’imaginer et de recon­naitre que ces socié­tés, tra­vaillées par autant de contra­dic­tions que les nôtres, puissent déve­lop­per des mou­ve­ments poli­tiques fon­dant leur action sur des res­sources cultu­relles por­teuses, comme chez nous, d’une vision du monde eth­no­cen­trée, reli­gieu­se­ment cen­trée, fon­dée, peu ou prou, sur un sen­ti­ment de supé­rio­ri­té ou de défi et de déni envers un Occi­dent qui, bien que laï­ci­sé, n’en est pas moins for­gé par deux-mille ans de chris­tia­nisme et n’en est pas moins per­çu comme tel par la majo­ri­té des « ara­bo-musul­mans », que cette per­cep­tion soit de l’ordre de la recon­nais­sance ou de l’hostilité.

Sur un anti­amé­ri­ca­nisme par­fois pénible par sa pré­vi­si­bi­li­té est venu se gref­fer un type d’explication fon­dé sur une Vision stric­te­ment socioé­co­no­mique des rap­ports sociaux et inter­na­tio­naux. Or le moins que l’on puisse dire, c’est que ce type d’explication, arti­cu­lé sur l’éternel com­plot capi­ta­liste et/ou amé­ri­cain et sur le sous-déve­lop­pe­ment, a du mal à tenir la route. Pour­quoi ? Parce que, au stade actuel des enquêtes du FBI et pour autant que l’on puisse s’y fier, les exé­cu­tants du mas­sacre du 11 sep­tembre ne cor­res­pondent pas vrai­ment au pro­fil clas­sique de « dam­nés de la terre ». Certes, rap­pel­le­ront cer­tains, les révoltes sociales et, a for­tio­ri, les mou­ve­ments sociaux sont en géné­ral menés par des « classes mon­tantes » frus­trées dans leur ascen­sion sociale et fon­dant leur légi­ti­mi­té sur l’exclusion et la domi­na­tion vécues par les classes « populaires ». 

DES SOCIÉTÉS LOGIQUEMENT CONTRADICTOIRES 

L’ennui, c’est que cette façon de lire l’horreur semble par­fois légi­ti­mer son dérou­le­ment. Sur­tout, elle ne per­met en aucun cas de répondre à une ques­tion lan­ci­nante. Com­ment se fait-il que, Sen­tier lumi­neux mis à part, les socié­tés lati­no-amé­ri­caines (sans par­ler de cer­tains États asia­tiques et de la majeure par­tie des pays d’Afrique sub­sa­ha­rienne) n’ont jamais sécré­té de réac­tions aus­si radi­cales dans leur mani­fes­ta­tion d’altérité alors que, de l’économique au social, en pas­sant par le poli­tique, elles sont en droit de nour­rir à l’adresse des États-Unis et des ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales une hos­ti­li­té (c’est un euphé­misme) bien plus vio­lente que celle mani­fes­tée par de larges sec­teurs des opi­nions « ara­bo-musul­manes » ? Les réponses à cette ques­tion extrê­me­ment com­plexe sont mul­tiples. Mais il faut recon­naitre qu’elles ren­voient bien sou­vent à des contra­dic­tions essen­tiel­le­ment propres aux socié­tés ara­bo-musul­manes, aux condi­tions dans les­quelles ces der­nières se sont consti­tuées, aux condi­tions dans les­quelles elles orga­nisent les­dites contra­dic­tions (ou en sont empê­chées) et aux modes d’accession et de main­tien au pou­voir de leurs élites. Toutes choses dans les­quelles, bien sou­vent (mais pas tou­jours, cf. l’expérience avor­tée de Mos­sa­degh en Iran), « l’Occident » n’a que des res­pon­sa­bi­li­tés par­tielles à assu­mer ou, pour être exact, a d’autres res­pon­sa­bi­li­tés à assu­mer que celles qu’on lui impute généralement. 

Un intel­lec­tuel isla­miste de la trempe de Tariq Rama­dan ne s’y est d’ailleurs pas trom­pé. Ce théo­ri­cien d’un islam poli­tique, cultu­ra­liste, non violent et démo­cra­tique a rapi­de­ment appe­lé toutes les per­sonnes se récla­mant de la foi musul­mane et tous les théo­lo­giens musul­mans à ouvrir le débat sur les res­pon­sa­bi­li­tés et les causes du car­nage du 11 sep­tembre, sans se don­ner le luxe de pra­ti­quer la poli­tique de l’autruche. En effet, des décla­ra­tions du style « Ces actes n’ont rien à voir avec l’islam » ou « Les auteurs des atten­tats ne sont pas de vrais musul­mans », si elles expriment sou­vent la volon­té légi­time de se dédoua­ner de l’horreur et de lut­ter contre les amal­games entre islam, isla­mismes, lutte armée et ter­ro­risme, n’en ont pas moins pour consé­quence d’exclure les auteurs de l’attaque hors de la com­mu­nau­té et, par­tant, de s’éviter tout débat. Or s’il est un fait qui pose ques­tion, c’est que les pirates kami­kazes du 11 sep­tembre ont ins­crit leur acte dans la logique d’un exer­cice très par­ti­cu­lier de la foi musulmane. 

L’ALIBI DU DEUS EX MACHINA

De même, la ten­ta­tion d’exclure les auteurs et les com­man­di­taires des attaques du 11 sep­tembre de la com­mu­nau­té des croyants fait écho à une autre ten­ta­tion, par­ta­gée par nombre d’intellectuels euro­péens et nombre d’Arabes : dénier toute capa­ci­té (voir inten­tion­na­li­té) de la part d’Arabes à exé­cu­ter pareil car­nage. Ain­si, très rapi­de­ment, la rumeur s’est empa­rée des opi­nions arabes, pour qui seul le Mos­sad israé­lien était capable d’orchestrer pareille opé­ra­tion. Opi­nion relayée allè­gre­ment par cer­tains groupes de gauche pour qui, évi­dem­ment, c’est for­cé­ment la CIA qui a orches­tré ou lais­sé faire le car­nage. L’Amérique, maitre omni­po­tent et omni­scient, se serait ain­si four­ni l’alibi mas­sif d’une réor­ga­ni­sa­tion géo­po­li­tique mar­tiale du Moyen-Orient et de l’Asie cen­trale. Il ne devrait pas être néces­saire de démon­ter les contra­dic­tions internes de tels dis­cours para­noïaques ou irres­pon­sables où se côtoient une dénon­cia­tion des États-Unis cou­pables d’avoir « créé les tali­bans » et « fait l’Arabie Saou­dite », et le « constat » d’une oppo­si­tion isla­miste par­lant au nom des dam­nés de la terre. 

Ce qui est dra­ma­tique dans cette façon de lire l’horreur, c’est qu’elle revient, consciem­ment ou pas, à déres­pon­sa­bi­li­ser les acteurs et à s’en remettre, in fine, à un deus ex machi­na, en l’occurrence les États-Unis. L’idée ici n’est abso­lu­ment pas de nier les res­pon­sa­bi­li­tés des grandes puis­sances et de l’hyperpuissance amé­ri­caine dans le déve­lop­pe­ment ou la per­pé­tua­tion de situa­tions pro­pre­ment scan­da­leuses dans diverses régions du globe, dont le Moyen-Orient. Ici, il s’agit plu­tôt de consi­dé­rer les socié­tés arabes et musul­manes comme des socié­tés comme les autres, avec leurs contra­dic­tions, leurs conflits internes, leurs visions du monde, soit des socié­tés capables d’historicité. Or, à suivre la logique d’une inter­pré­ta­tion fai­sant des États-Unis l’alpha et l’oméga de nos heurs et mal­heurs, on en arrive à nier notre his­to­ri­ci­té et celle de nos par­te­naires et adver­saires. Cette ten­dance a par ailleurs fini par pré­do­mi­ner au Moyen-Orient, où toutes les rumeurs et toutes les récri­mi­na­tions se portent la plu­part du temps contre les États-Unis ou Israël, des acteurs poli­tiques par­fois très étran­gers à des pro­blèmes pro­pre­ment internes. 

Cette ten­dance, sou­vent très tiers-mon­diste, à déres­pon­sa­bi­li­ser des socié­tés entières pour n’y voir que des objets ou des sujets de l’impérialisme amé­ri­cain s’était déjà illus­trée lorsqu’il s’était agi d’interpréter l’apparition et le déve­lop­pe­ment de mou­ve­ments poli­tiques se récla­mant de l’Islam, au Magh­reb par­ti­cu­liè­re­ment. À droite, on ne voyait dans les mou­ve­ments isla­mistes que des résur­gences patho­lo­giques d’un pas­sé appe­lé à s’évanouir ou des menaces stric­te­ment orien­tées contre les États occi­den­taux et leurs inté­rêts dans la région. À gauche, les mou­ve­ments isla­mistes ne pou­vaient être que des jouets aux mains de l’Arabie Saou­dite, sol­dat dis­ci­pli­né des États-Unis. Il suf­fi­sait que l’on découvre que le FIS algé­rien ait, un temps, béné­fi­cié des lar­gesses saou­diennes pour que ce mou­ve­ment ne soit plus consi­dé­ré que comme une bau­druche qu’un simple coup de canif suf­fi­rait à dégon­fler. Nombre de démo­crates algé­riens auto­pro­cla­més et com­pa­gnons de route de la junte mili­taire ne nous expli­quaient-ils pas que les mal­heurs de l’Algérie avaient com­men­cé avec l’accueil fait par Bou­me­diene à des pro­fes­seurs égyp­tiens d’obédience isla­miste chas­sés par Nas­ser et Sadate ? Le mal­heur, c’est tou­jours à cause des autres. 

DES CHAMPS POLITIQUES CRIMINALISÉS 

Le pro­blème, c’est que cette façon com­mode de voir les choses a eu pour effet que les mou­ve­ments isla­mistes, quels qu’ils fussent et quels que fussent leurs pro­grammes et méthodes, n’ont jamais été consi­dé­rés comme des acteurs poli­tiques, mais comme des jouets ou des ras­sem­ble­ments de cri­mi­nels, toutes choses « n’ayant rien à voir avec l’Islam ». Ce qui gênait nombre de « belles âmes », c’était, comme s’ingénie encore à le rap­pe­ler (non sans pro­vo­ca­tions et géné­ra­li­sa­tions) l’islamologue Fran­çois Bur­gat, que ces mou­ve­ments expri­maient dans de nom­breux cas le désir de classes moyennes édu­quées d’accéder au pou­voir en mobi­li­sant leurs res­sources cultu­relles, des res­sources reje­tées ou sim­ple­ment ins­tru­men­ta­li­sées ou folk­lo­ri­sées par les pou­voirs en place, quelles que fussent les iden­ti­tés poli­tiques pro­cla­mées de ces der­niers. Sur­tout, ces mou­ve­ments isla­mistes, qu’ils soient vio­lents ou non, démo­cra­tiques ou non, ultra­con­ser­va­teurs ou non, expri­maient éga­le­ment une volon­té expli­cite de mettre « l’Occident » à dis­tance. Long­temps fas­ci­nés par l’expérience du Japon de la fin du XIXe siècle, les prin­ci­paux idéo­logues isla­mistes rêvaient d’un monde arabe et/ou musul­man en phase avec la moder­ni­té tech­no­lo­gique et poli­tique de l’Occident, mais sans tra­hi­son aucune sur les fon­de­ments de ce qu’ils esti­maient être leur iden­ti­té collective. 

Certes, nombre d’islamistes menaient leur action poli­tique en se fon­dant sur les valeurs de soli­da­ri­té conte­nues dans le cor­pus isla­mique et en dénon­çant la tyran­nie de régimes cor­rom­pus et inféo­dés. Mais, le dis­cours majeur des isla­mismes, c’était qu’il était pos­sible de se déve­lop­per sans recou­rir à quoi que ce soit de notre ingé­nie­rie laïque, répu­bli­caine, déve­lop­pe­men­ta­liste et bien-pen­sante. Ce refus pro­cla­mé et fier d’être « des nôtres » ne pou­vait évi­dem­ment sus­ci­ter que l’aversion immé­diate d’intellectuels euro­péens pour­tant moins regar­dants à l’égard d’autres « indi­gé­nismes ». C’est pour­quoi des mou­ve­ments isla­mistes, certes sou­vent conser­va­teurs mais pas sys­té­ma­ti­que­ment vio­lents et meur­triers, ont pu, dans une indif­fé­rence totale, être répri­més et, au nom de nos peurs (peut-être héri­tées des Croi­sades), ser­vir de pré­textes à la liqui­da­tion de toutes les autres oppo­si­tions internes par des régimes dic­ta­to­riaux heu­reux de se trou­ver une nou­velle rai­son sociale aux yeux des Occi­den­taux, sur­tout depuis la fin de la guerre froide. La Tuni­sie a pu res­ter une terre de vacances tout en lami­nant son champ poli­tique. La Syrie, long­temps infré­quen­table pour cause de « sou­tien au ter­ro­risme » et d’hostilité radi­cale à Israël, a ain­si pu mas­sa­crer quelque trente-mille de ses citoyens dans l’indifférence géné­rale, au prin­temps 1982, quelques mois avant l’invasion israé­lienne du Liban … 

Hier, notre rai­son laïque et notre convic­tion démo­cra­tique nous inter­di­saient de recon­naitre les mou­ve­ments isla­mistes comme des acteurs poli­tiques issus de socié­tés plei­ne­ment his­to­riques. Notre sen­ti­ment de supé­rio­ri­té nous inter­di­sait d’admettre que ces mou­ve­ments aient le culot de vou­loir nous mettre à dis­tance : ces Arabes devaient com­prendre qu’ils n’accèderaient à « notre » uni­ver­sel qu’en répri­mant « leur » par­ti­cu­lier. C’est au nom de ce refus ou de cette céci­té que nous avons per­mis à des régimes indé­fen­dables (mais tel­le­ment « laïques ») de « vitri­fier » leurs oppo­si­tions struc­tu­rées et de trans­for­mer leurs seg­ments les plus radi­caux en meutes incon­trô­lables, parce que pri­vées de toute média­tion. Aujourd’hui, dans le même registre, nombre de « belles âmes » refusent d’admettre que le car­nage du 11 sep­tembre ait pu être spon­ta­né­ment et en toute indé­pen­dance pla­ni­fié par des acteurs arabes et que ces acteurs aient pu se jouer de la CIA pour ten­ter d’entrainer les États-Unis et l’Union euro­péenne dans une guerre totale au Moyen-Orient, préa­lable à la désta­bi­li­sa­tion des régimes en place. 

UNE CRISE PROFONDE 

Le monde arabe, et par­ti­cu­liè­re­ment l’Orient arabe, est en crise depuis plu­sieurs siècles. Cette crise a des réper­cus­sions sur l’ensemble du monde musul­man dont il consti­tue, pour des rai­sons his­to­riques et reli­gieuses, l’épicentre, bien que démo­gra­phi­que­ment mino­ri­taire. Héri­tier d’une culture fon­dée sur la convic­tion pro­fonde (logique et légi­time) d’être dépo­si­taire du der­nier mono­théisme pro­sé­lyte et de la der­nière Révé­la­tion, l’Orient arabe est entré dans une pro­fonde crise quand, simul­ta­né­ment à la fin de la Recon­quis­ta, la majeure par­tie de son ter­ri­toire a été assu­jet­tie à l’Empire otto­man, un empire dont les diri­geants étaient majo­ri­tai­re­ment turcs et les élites per­sanes. Le déclin poli­tique de l’Orient arabe s’est ren­for­cé avec la décom­po­si­tion de l’Empire otto­man au tour­nant des XIXe et XXe siècles, une décom­po­si­tion ache­vée par la par­ti­tion de la pénin­sule Ara­bique en une série d’États satel­lites de la France et de la Grande-Bre­tagne, des États aux légi­ti­mi­tés ini­tiales par­fois plus que dou­teuses. Le sou­tien appor­té par les puis­sances euro­péennes, puis par les États-Unis, à la créa­tion de l’État d’Israël en Pales­tine (et dans des condi­tions tra­giques) a ache­vé de convaincre de larges sec­teurs au sein des opi­nions arabes de l’existence d’un com­plot des deux mono­théismes contre le troi­sième sur le plan reli­gieux, de l’Occident contre le monde arabe sur le plan politique. 

La conscience d’être les dépo­si­taires d’une culture de valeur égale voire supé­rieure à la culture chré­tienne occi­den­tale habite nombre d’Arabes musul­mans (conscience logique et dont, pour notre part, nous ne sommes pas en reste). Cette conscience s’est long­temps dou­blée d’une pro­fonde fas­ci­na­tion pour les déve­lop­pe­ments tech­no­lo­giques et poli­tiques des États occi­den­taux. Ce double mou­ve­ment d’adhésion et de mise à dis­tance a d’abord été por­té par les intel­lec­tuels de la Nah­da (Renais­sance), des intel­lec­tuels reven­di­quant l’indépendance de l’Orient arabe sous la forme d’un seul État-nation sur l’ensemble de la pénin­sule Ara­bique et du Crois­sant fer­tile. Déjà, ce pro­jet de moder­ni­sa­tion « à l’occidentale » fut par­fois cri­ti­qué du fait que ses prin­ci­paux pro­mo­teurs étaient issus des mino­ri­tés confes­sion­nelles arabes non musul­manes (chré­tiens, juifs, druzes, etc.). Mise à mal par l’accession de régimes ultra­na­tio­na­listes ou socia­listes empor­tés dans la guerre froide et ten­tés d’imposer la « moder­ni­sa­tion » par le haut au mépris des réa­li­tés sociales et cultu­relles1, cette ten­ta­tive de renou­veau poli­tique et cultu­rel a éga­le­ment fait les frais d’un conflit israé­lo-pales­ti­nien qui a fini par fonc­tion­ner comme un ali­bi per­ma­nent à des coups d’État inces­sants ou au main­tien d’états d’urgence par des dic­ta­tures qui n’en deman­daient pas tant. 

L’échec du pan­ara­bisme (et de son ava­tar, le « socia­lisme arabe », d’inspiration lar­ge­ment euro­péenne) et l’incapacité à recon­qué­rir le ter­rain de l’affrontement sym­bo­lique pré­ci­pi­te­ront le déve­lop­pe­ment d’autres mou­ve­ments poli­tiques, désor­mais struc­tu­rés autour de l’identité musul­mane d’une com­mu­nau­té trans­cen­dant les fron­tières et les régimes. Por­tés le plus sou­vent par des classes moyennes et des intel­lec­tuels exclus du champ poli­tique, ces mou­ve­ments mani­fes­te­ront la volon­té de mai­tri­ser les déve­lop­pe­ments natio­naux en s’arcboutant sur les fon­de­ments les plus iden­ti­taires de leur culture : l’islam. Par­fois ins­tru­men­ta­li­sés, ces mou­ve­ments seront le plus sou­vent sévè­re­ment répri­més parce que, vio­lents ou pas, ils menacent les oli­gar­chies en place. 

DES OLIGARCHIES CRIMINOGÈNES 

Ces oli­gar­chies, en inter­pré­tant par­fai­te­ment nos angoisses, sont en fait la cause prin­ci­pale du drame du 11 sep­tembre. Par leurs poli­tiques répres­sives extrê­me­ment san­glantes2, elles ont sor­ti de l’espace du poli­tique leurs oppo­si­tions les plus déci­dées, quand elles n’ont tout sim­ple­ment pas liqui­dé tout cet espace poli­tique. Ce fai­sant, elles ont fait bas­cu­ler toute une série de mou­ve­ments dans la clan­des­ti­ni­té, puis le ter­ro­risme, puis le mil­lé­na­risme le plus violent. Sou­cieuses de conser­ver un mini­mum de légi­ti­mi­té, ces oli­gar­chies ont dans le même temps flat­té les sen­ti­ments les plus popu­listes de leurs opi­nions, en adop­tant, sur le plan inter­na­tio­nal, des pos­tures empha­tiques et jusqu’au-boutistes concer­nant le seul point d’unanimité arabe et musul­mane (encore que la Tur­quie fasse excep­tion): une tra­gé­die pales­ti­nienne ain­si deve­nue une ques­tion per­çue en des termes de plus en plus sacrés et de moins en moins poli­tiques. En effet, elle seule auto­rise des citoyens à des­cendre dans la rue et à mani­fes­ter sans trop craindre la réac­tion des forces de l’ordre. Éri­gée en cache-sexe des régimes en place, la ques­tion pales­ti­nienne est deve­nue le cata­ly­seur de frus­tra­tions sociales et poli­tiques qui ne trouvent nul autre espace où s’exprimer. Pour nombre de cou­rants d’expression arabes, la ques­tion pales­ti­nienne (et, par­tant, « les Juifs » et, der­rière eux, les Amé­ri­cains) est deve­nue l’alpha et l’oméga de leur exis­tence publique, la garan­tie de l’absence de toute dyna­mique poli­tique et un garant para­noïaque de nature qua­si religieuse. 

En ce sens, espé­rer qu’une réso­lu­tion juste et durable de la ques­tion pales­ti­nienne pour­ra per­mettre de « paci­fier » le Moyen-Orient, c’est peut-être aller vite en besogne. Parce que, en pri­vant les régimes et leurs oppo­si­tions de leur unique sésame consen­suel, cette réso­lu­tion ramè­ne­ra peut-être sur le devant de la scène d’autres objets de confron­ta­tions internes et, par­tant, d’autant plus d’instabilité. Si le prix de la glo­ba­li­sa­tion de la lutte anti­ter­ro­riste devait être un res­ser­re­ment accru de l’étau mili­taire et poli­cier sur les socié­tés arabes et sur tous leurs cou­rants d’expression, il est à craindre que le Moyen-Orient ne s’engage davan­tage dans un pro­ces­sus de sor­tie du poli­tique. Outre les États-Unis, il incombe à l’Union euro­péenne de prendre conscience des res­pon­sa­bi­li­tés qui lui incombent dans la libé­ra­tion, l’autonomisation et la res­pon­sa­bi­li­sa­tion de socié­tés arabes3 appe­lées à deve­nir nos par­te­naires en lieu et place de régimes qui, toutes ten­dances affi­chées confon­dues, n’ont réus­si qu’à les muse­ler et à les infan­ti­li­ser, jusqu’à pré­sent pour le pire. 

  1. La poli­tique lin­guis­tique des États arabes consti­tue à elle seule un cas d’école. Dans la plu­part d’entre eux, les pou­voirs ne s’adressent à leurs opi­nions qu’en arabe clas­sique, une langue que tous les Arabes ne com­prennent pas et que moins encore ne parlent. L’usage d’un arabe clas­sique, langue sacrée et magni­fiée, dans le dis­cours offi­ciel est exem­plaire d’une alié­na­tion cultu­relle impo­sée par les élites locales. 
  2. Les fameux « États de bar­ba­rie » tels que concep­tua­li­sés par un Michel Seu­rat qui sera le seul Fran­çais à ne pas reve­nir vivant de la prise d’otages orga­ni­sée à Bey­routh en 1984 avec la com­pli­ci­té des ser­vices syriens.
  3. À ce jour, le texte négo­cié à Home (loin des regards de la junte) entre les prin­ci­paux par­tis algé­riens (isla­mistes com­pris) en 1995 reste un pré­cé­dent unique dans l’histoire des États arabes modernes et un exemple à suivre. Cette « plate-forme de Rome » jetait les bases concer­tées (et non impo­sées d’en haut) d’un retour à la paix civile, d’un juge­ment des auteurs de crimes de guerre ou contre l’humanité, et d’un pro­ces­sus démo­cra­tique assu­mé par tous et moyen­nant des garan­ties mutuelles. 

Pascal Fenaux


Auteur

Pascal Fenaux est membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle depuis 1992. Sociologue, il a poursuivi des études en langues orientales (arabe et hébreu). Il est spécialiste de la question israélo-palestinienne, ainsi que de la question linguistique et communautaire en Belgique. Journaliste indépendant, il est également «vigie» (veille presse, sélection et traduction) à l’hebdomadaire Courrier international (Paris) depuis 2000. Il y traite et y traduit la presse «régionale» juive (hébréophone et anglophone) et arabe (anglophone), ainsi que la presse «hors-zone» (anglophone, yiddishophone, néerlandophone et afrikaansophone).