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L’homme sans angoisse

Numéro 1 mars 2025 par Derek Moss

mars 2025

Plus rien. Rien de rien. Le vide. Enfin, plutôt, le calme. Une tranquillité agréable. Le soleil brillait doucement et inondait ma chambre de ses rayons. Où s’en étaient donc allés les « je suis une merde », les « je ne vais jamais y arriver », les « je deviens fou », les « personne ne m’aime », les « ça doit être un cancer », […]

Italique

Plus rien. Rien de rien. Le vide. Enfin, plutôt, le calme. Une tranquillité agréable. Le soleil brillait doucement et inondait ma chambre de ses rayons. Où s’en étaient donc allés les « je suis une merde », les « je ne vais jamais y arriver », les « je deviens fou », les « personne ne m’aime », les « ça doit être un cancer », les « et si je m’étouffais en mangeant, et si je faisais une crise cardiaque en courant, et si ce chien qui m’a léché hier avait la rage, et si j’oubliais d’éteindre le gaz, et s’il y avait une attaque terroriste… et si… et si… » ? Était-il possible qu’en une nuit, ce monde d’angoisses et de chaos intérieur ait laissé place à un océan de quiétude ?

Je me levai rapidement. Je frottai mon visage avec fermeté pour vérifier que j’étais bien éveillé. Devant le miroir, je retrouvai mes habituels yeux verts, une barbe de quelques jours, un teint pâle comme de la porcelaine. Un bref regard en arrière me confirma que mon environnement était le même. Mon petit appartement bordélique. Une table, une chaise. Un sofa qui portait les traces fossilisées d’années à recevoir un corps à l’état larvaire. Une photographie de Gainsbourg, cigare au bec dans son bain. Des livres, des DVDs, des bouteilles de whisky. Ma PS4. Des plaquettes de Xanax vides. Une cuisine qui ressemblait à un champ de bataille. Une odeur de renfermé.

Des aigrettes de pissenlit qui s’envolaient au vent. Drôle et charmante sensation. Sans jeter un œil à mes pilules habituelles, je me ruai hors de chez moi. Je humai l’air frais du matin. Les gens dans la rue ne m’inquiétaient pas. J’avais envie de communiquer. Un furieux désir de leur parler, de leur faire confiance. Je sautai dans un bus, ce moyen de transport que j’évitais de prendre depuis des années. Je me présentai devant le conducteur qui me regarda bizarrement :

— « Vous allez où ? », me demanda-t-il.

J’étais en train de fouiller dans mes poches à la recherche de quelques pièces.

— « Et vous, vous allez où ? lui rétorquai-je.

— Au terminus, monsieur !

— Eh bien, fis-je, au terminus alors ! »

J’empoignai mon billet et m’assis au milieu des gens, avec un sourire béat. Où allait donc ce bus ? Peu m’importait. Moi qui jusqu’alors ne quittais ma tanière que de façon sporadique sans dépasser un périmètre qui constituait mon espace vital de sécurité, je me laissais porter par le bruit puissant du moteur et les rires des enfants en route vers l’école.

***

Mon premier projet consista à ficher le camp de Bruxelles. Je réservai en quelques clics un billet d’avion pour la Thaïlande. Je retirai l’entièreté de mon épargne à la banque, les quelques dizaines de milliers d’euros qui me restaient après tant d’années à investir dans l’excellente qualité de vie de mes divers thérapeutes, et préparai mon sac, réduit à l’essentiel. Dans le train menant à l’aéroport, un sourire décontracté remplaçait mes mains moites et ma respiration d’habitude saccadée. Je me sentis surpuissant quand le Boeing 747 s’arracha du sol à toute allure. Je rigolais au milieu des turbulences, et tentais de converser avec mon voisin qui, ayant avalé un calmant au décollage, aspirait désespérément au silence.

Arrivé à Bangkok, je me laissais entraîner par le flux de l’existence. Extatique. Comme sorti de moi-même. J’embrassais cette ville polluée et grouillante. Promenade dans la foule. Marche suffocante dans les vapeurs d’essence sous un soleil de plomb. Visite des gratte-ciels vertigineux et d’autres lieux bondés. Consommation d’insectes et d’épices qui chatouillaient ma gorge libérée. J’avais même oublié de prendre des antipaludiques ! Rien ne pourrait m’arriver. En fin de journée, je me retrouvai dans un bar saturé de touristes. J’y fis la connaissance de Tom, Matt et Julia, trois voyageurs américains qui m’emmenèrent à Chang Mai, dans le nord du pays. Opium, saut à l’élastique, trek en éléphant, bain de minuit dans le Mékong, soirées entre bagpackers défoncés, massages supposés être non érotiques, mais qui se terminaient toujours par te faire reluire. Pendant quelques semaines, j’accompagnai paisiblement ces routards en quête d’authenticité et d’extase.

Après la Thaïlande, j’achetai un billet d’avion pour l’Indonésie et de là, je rejoignis la Papouasie Nouvelle-Guinée. Les images de cannibales sauvages et perdus au milieu de la jungle, peuplaient mon imaginaire d’enfant depuis que j’avais dévoré les exemplaires du National Geographic conservés par mon père dans la bibliothèque familiale. Sur place, je rencontrai des gens obsédés par la modernité, la consommation de Coca-Cola Zéro et les films de Jean-Claude Van Damme. Là encore, je me jetai à corps perdu dans une série d’expériences, allant du rafting au saut en parachute, de l’alpinisme à la plongée en passant par la chasse au singe. Mon séjour culmina quand je pris part à un rituel nocturne où, totalement nu, j’exécutai, au bruit des tambours, une danse imitant la marche des crocodiles. Garanti authentique !

Mon tour du monde désangoissé se poursuivit des mois durant. En Californie, je me purifiai dans une hutte de sudation et fumai la pipe sacrée avec des autochtones du cru. Je festoyai dans les bars gays du Castro à San Francisco, traversai en moto les États-Unis empruntant la fameuse route 66 et m’éclatai dans les soirées cocaïnées de New York. Puis, je passai quelques semaines d’un hiver rigoureux à chasser le phoque et à laver mes cheveux avec ma propre urine chez les Inuits du Groenland. En l’espace de quelques mois, j’avais prié Shiva, le créateur et le transformateur, avec des hindous. J’avais été possédé par la divinité du feu et de la foudre, Xangô, dans un candomblé de Bahia1. Je m’étais recueilli à Auschwitz, puis à Gori en Géorgie dans la ville natale de Staline. J’avais été figurant quelques jours à Bollywood en Inde, et avais plongé avec les requins à pointes noires dans les lagons de la Grande Barrière de corail australienne. J’avais mangé du , cette boule de mil servie avec une sauce dont raffolent les Dogons de la falaise de Bandiagara au Mali, pêché le hareng dans le Nord islandais, planté le grain dans des rizières chinoises et m’étais enivré de tsuika, une eau-de-vie à base de prunes, dans les bars malfamés de Bucarest.

La liste de mes découvertes était longue, quasiment impossible à suivre. Je me sentais léger en toute circonstance. Quand on m’avait dérobé mon sac dans une gare routière du sud de la Chine, quand mon taxi-brousse avait été bloqué deux jours durant entre Ségou et Mopti au Mali, quand j’avais souffert d’une intoxication alimentaire après avoir ingéré des nems aux crustacés sur un marché thaïlandais, ou quand je m’étais fait malmener par une bande de nationalistes anti-touristes à Budapest, j’étais resté zen et insouciant. Tel un yogi qui se laisse absorber par la méditation et accepte, avec calme et sérénité, les évènements tels qu’ils se produisent. Mon existence s’était muée en un espace d’expérimentation sensoriel, déployé dans un horizon géographique infini. Chaque nouvelle destination en appelait une autre. Chaque expérience en convoquait une nouvelle. J’étais désormais capable d’embrasser, avec mes sens et sans contraintes, les possibles de la vie.

***

Les semaines qui suivirent ces aventures nomades furent menées au même tempo. C’était l’ivresse de la métamorphose, de Kierkegaard à Épicure. Malheureusement mes économies s’étaient épuisées et il m’avait fallu rentrer au pays. J’étais heureux et excité à l’idée de regagner Bruxelles. Pas une pensée d’anticipation angoissée ne m’effleura. Avec félicité, je retrouvai mon appartement de la rue du Gouffre et me plongeai immédiatement dans le flux d’une agglomération que je ne reconnaissais plus. Comme si je découvrais un espace étranger. À présent, je rencontrais une foultitude de gens, allais au cinéma, suivais des cours de salsa, jouais au badminton, traînais chez les vendeurs de bandes dessinées et me promenais dans les quartiers bruxellois : Saint-Gilles et ses expatriés français, Ixelles et ses étudiants alcoolisés, Schaerbeek et ses artistes fauchés. J’aimais m’asseoir au parc pour y observer les arbres. Je disposais mes jambes en lotus et me mettais à écouter les strates multiples des sonorités. Surtout les oiseaux : les tsiptsaps des poulots véloces, les filipfilips des grives, les tioutious des pinsons, mais également le vent dans les saules, des chiens qui aboyaient au loin. Respiration tranquille. Mains sèches. Estomac léger. Gorge déployée. Cœur au rythme lent. Pensées optimistes. Une chaleur agréable m’envahissait dès le réveil et ne me quittait plus jusqu’au coucher, un moment que j’appréciais tellement. Mon lit, jadis associé à de terribles insomnies, était devenu un lieu de douceur. Une île paradisiaque.

Le matin, je m’installais au Peinard, le café situé en bas de chez moi. La décoration y était d’un autre âge, avec des tables abîmées, des banquettes rouges, des lustres, de la vaisselle et des rideaux de grand-mère. Une dizaine de petits oursons en pluche usés trônaient sur le comptoir. Je buvais quotidiennement un thé à la menthe fraîche et dégustais un croissant aux amandes, en parcourant les journaux dont les titres ne m’inquiétaient plus guère. Israël/Palestine ? Russie/Ukraine ? L’arrivée au pouvoir de l’extrême droite ? Du terrorisme ? Un génocide ? Un tremblement de terre ? De la corruption ? Des injustices sociales ? Une pandémie ? Une guerre nucléaire ? Tout cela me questionnait, certes, mais sans générer le tourbillonnement émotionnel que j’avais vécu dans le passé.

Dans le même temps, j’écoutais attentivement les gens attablés autour de moi. Le plus souvent, leurs sujets de conversation tournaient autour des gosses et du fric. À gauche comme à droite, on parlait des mirages de la consommation et de la procréation comme de sources indépassables du bonheur. Certains dénonçaient une société capitaliste devenue folle et carnassière, productrice de tant de souffrances et d’inégalités. D’autres s’inquiétaient de l’effrayante montée des nationalismes populistes, des Trump, Orban, Netanyahou, et autres Poutin. La plupart ne savaient pas quoi faire face à tant de promesses déçues et d’incertitudes sur l’avenir. Beaucoup pratiquaient le yoga pour se calmer.

Et moi je me replongeais nonchalamment dans la lecture du magazine « Passion Surfeurs ».

***

Je viens à peine d’ouvrir les yeux. Je me redresse. Le mobilier de mon existence est toujours là. Mon chez-moi en désordre. Une table, une chaise. Le sofa décrépi. La photographie de Gainsbarre. De la poussière partout. Je me souviens d’une série américaine abrutissante visionnée hier soir sur Netflix. Quelques verres de vin bons à verser sur les braises de l’angoisse. Un joint destiné à tuer dans l’œuf les idées noires. Puis, mon somnifère rituel et deux lignes d’un roman japonais soporifique. J’ai ruminé quelques dizaines de minutes avant de m’évanouir dans ce coma médicamenteux qui me sert de sommeil depuis toutes ces années.

Ah oui, un drôle de rêve.

Je n’avais plus peur.

  1. N.d.A. Il s’agit d’une religion afro-brésilienne, mélange de catholicisme et de rites d’origine africaine. 

Derek Moss


Auteur

anthropologue
La Revue Nouvelle
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