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Lettre de Moscou

Numéro 4 Avril 2012 par Levinson

avril 2012

Les élec­tions légis­la­tives de décembre 2011 et des élec­tions pré­si­den­tielles de mars 2012 res­te­ront dans l’his­toire de Rus­sie comme une période de mani­fes­ta­tions contre les fal­si­fi­ca­tions des résul­tats des élec­tions à la Dou­ma, puis des élec­tions pré­si­den­tielles. Le pou­voir a, en effet, usé et abu­sé de ces pra­tiques. Pour une par­tie des citoyens, la coupe est pleine. Reste à savoir si le pou­voir enten­dra vrai­ment leurs « voix ».

À la fin du XXe et au début du XXIe siècle, le monde a pu assis­ter à beau­coup de mou­ve­ments d’opposition contre les agis­se­ments de pou­voirs qui avaient essayé par diverses pro­cé­dures, qui rap­pe­laient for­mel­le­ment des élec­tions, de conso­li­der leur posi­tion ; nombre de ces pro­tes­ta­tions se sont trans­for­mées en révo­lu­tions. Par­fois l’on dit qu’une révo­lu­tion en entrai­nait une autre. La Révo­lu­tion orange en Ukraine a inquié­té l’«establishment » russe, mais n’a pas eu d’influence sub­stan­tielle sur la socié­té russe, et les autres « révo­lu­tions de cou­leur » encore moins. Le prin­temps arabe a certes sus­ci­té un inté­rêt en Rus­sie, mais pas plus.

En somme, ce qui s’est pas­sé à Mos­cou, en Rus­sie, n’est pas dû à des évè­ne­ments simi­laires dans d’autres pays, mais à des causes simi­laires, à savoir la volon­té de groupes au pou­voir d’utiliser un méca­nisme pré­vu pour l’expression de la volon­té popu­laire, afin d’obtenir le résul­tat escomp­té. Il faut rap­pe­ler que les mani­pu­la­tions de ce type-là étaient une pra­tique cou­rante durant la période sovié­tique, tra­di­tion qui avait été tem­po­rai­re­ment inter­rom­pue par cer­taines élec­tions libres sous Gor­bat­chev et Elt­sine. Mais déjà, sous Elt­sine, la ten­dance du pou­voir à prendre le contrôle des élec­tions est réap­pa­rue et s’est pour­sui­vie sous Pou­tine. D’élection en élec­tion, un sys­tème s’est mis en place, visant à obte­nir les résul­tats escomp­tés par le pou­voir, tout en main­te­nant la façade d’une confor­mi­té à la loi et aux règles élec­to­rales. Les nom­breuses infrac­tions per­met­tant au pou­voir d’obtenir le résul­tat requis étaient certes repé­rées par l’électorat, mais seul un petit groupe d’activistes pro­tes­tait. C’est pour­quoi lorsque les mani­pu­la­tions et fal­si­fi­ca­tions des élec­tions par­le­men­taires de début décembre 2011 — mani­pu­la­tions qui n’étaient pas plus éle­vées que lors des élec­tions pré­cé­dentes —, ont jeté dans les rues de Mos­cou quelques mil­liers d’électeurs indi­gnés, cela a sur­pris. Et la socié­té a été la pre­mière éton­née lorsque la dis­per­sion par la police de la pre­mière mani­fes­ta­tion a décu­plé le nombre de mani­fes­tants le 10 décembre, place des Marais. Deux semaines après, la mani­fes­ta­tion ave­nue Sakha­rov a ras­sem­blé encore plus de monde. Une telle effer­ves­cence civique n’avait jamais eu lieu, ou alors il y a bien longtemps.

Si l’on exclut les mani­fes­ta­tions des 4 et 5 décembre qui ont été dis­per­sées par les forces de l’ordre, les mani­fes­ta­tions mas­sives à Mos­cou qui ont eu lieu avant les élec­tions pré­si­den­tielles ont été paci­fiques, tout en étant très cri­tiques à l’encontre du pou­voir et de Pou­tine en par­ti­cu­lier. Pas une seule per­sonne n’a été arrê­tée, pas une seule per­sonne n’a subi de vio­lence. Mais immé­dia­te­ment après les élec­tions pré­si­den­tielles, lorsque la vic­toire de Pou­tine a été décla­rée de façon indis­cu­table, les par­ties ont com­men­cé à se radi­ca­li­ser. Le pou­voir a fait venir en ren­fort, en pro­ve­nance d’autres villes de Rus­sie, des par­ti­sans de Pou­tine qu’il a dis­po­sés sur des places de la ville, for­mant alors des obs­tacles aux oppo­sants. Lors de la pre­mière grande mani­fes­ta­tion du 5 mars, des heurts ont oppo­sé citoyens et poli­ciers ; plus de cent mani­fes­tants ont été inter­pe­lés. On voit alors se pro­fi­ler une esca­lade de la ten­sion, comme si une réponse du pou­voir par la force deve­nait de plus en plus plau­sible, soit sur le mode Tian’anmen, soit sur le mode de la répres­sion à la Lou­ka­chen­ko. Que s’est-il pas­sé, en réalité ?

Des élections sans réel choix

Petit retour en arrière : au début des années nonante, une par­tie de l’élite moder­ni­sa­trice autour du pré­sident Elt­sine est sor­tie vic­to­rieuse, par le recours à la force, du duel qui l’opposait à une autre par­tie qui s’appuyait sur les par­le­men­taires. La Consti­tu­tion adop­tée en 1993 a consi­dé­ra­ble­ment élar­gi les pou­voirs du pré­sident par rap­port à ceux du Par­le­ment, mais le cha­risme d’Eltsine avait qua­si­ment dis­pa­ru à la fin de son pre­mier man­dat. La vic­toire du can­di­dat du Par­ti com­mu­niste était de l’ordre du pos­sible aux élec­tions pré­si­den­tielles de 1996 ; les moder­ni­sa­teurs avaient peur d’une revanche com­mu­niste. Un groupe dans l’entourage d’Eltsine a même pro­po­sé d’instaurer l’état d’urgence et d’annuler les élec­tions. Mais c’est un autre groupe qui a gagné et assu­ré la vic­toire d’Eltsine en menant une forte cam­pagne en sa faveur, notam­ment en pri­vant le can­di­dat com­mu­niste d’accès à la télévision.

Cer­tains groupes d’intérêts, aux­quels était lié Elt­sine, étaient déçus à la fin de son second man­dat, non seule­ment par lui, mais éga­le­ment par ce qu’il avait fait du déve­lop­pe­ment démo­cra­tique de la Rus­sie. Ces per­sonnes ont trou­vé dans les rangs des ser­vices secrets, oppo­sants tra­di­tion­nels des démo­crates russes, une per­sonne qui sym­bo­li­se­rait une nou­velle orien­ta­tion, débar­ras­sée des contraintes libé­rales et démo­cra­tiques. D’abord, une pro­cé­dure pour nom­mer l’«héritier » a été mise en place. Cette pro­cé­dure, qui a don­né des formes consti­tu­tion­nelles à un geste infor­mel, a été tran­quille­ment accep­tée par la popu­la­tion. Les élec­tions tenues ensuite en 2000 ont été, dans les faits, une démons­tra­tion de loyau­té envers le nou­veau lea­deur Vla­di­mir Pou­tine, et son taux de popu­la­ri­té est res­té constant depuis1. Sa réélec­tion en 2004, à l’issue du pre­mier man­dat, a été une simple for­ma­li­té. Ces élec­tions sans choix réel conve­naient à la majo­ri­té des Russes. La per­son­na­li­té du pré­sident ain­si que la pré­si­dence elle-même étaient à leurs yeux supé­rieures à toutes les autres ins­ti­tu­tions, notam­ment le Par­le­ment. Il est de noto­rié­té publique que des pres­sions sur les élec­teurs et des fraudes à grande échelle en faveur des membres du par­ti diri­geant ont eu lieu aux élec­tions légis­la­tives locales comme fédé­rales durant les années Pou­tine, sans tou­te­fois pro­vo­quer de sérieuses pro­tes­ta­tions. Il n’y avait pas d’opposition poli­tique réelle. Les médias étaient sous contrôle strict. La télé­vi­sion, sous le contrôle de l’administration pré­si­den­tielle, rem­plis­sait son rôle en dis­trayant la popu­la­tion. Mais, pour la par­tie la plus cri­tique de la socié­té, il y avait tou­jours inter­net, qui échap­pait à la cen­sure. Les mani­fes­ta­tions de masse en Rus­sie, comme celles qui ont ani­mé plu­sieurs autres pays ces der­nières années, sont d’une façon ou d’une autre, liées à internet.

En 2008, à l’issue de deux man­dats consé­cu­tifs de quatre ans auto­ri­sés par la Consti­tu­tion de la Fédé­ra­tion de la Rus­sie, Pou­tine devait quit­ter la fonc­tion pré­si­den­tielle. Selon les son­dages, la majo­ri­té de la popu­la­tion aurait sou­te­nu un troi­sième man­dat consé­cu­tif en vio­la­tion de la loi fon­da­men­tale, mais les élites au pou­voir ont choi­si une autre voie. Selon un sché­ma déjà tes­té par Elt­sine, le pou­voir a été trans­mis à l’«héritier » Med­ve­dev et les élec­tions pré­si­den­tielles ont été, à nou­veau, une simple mise en scène rituelle de ce consen­te­ment. La popu­la­tion, dans sa majo­ri­té, a bien com­pris qu’il s’agissait, for­mel­le­ment, de res­pec­ter la Consti­tu­tion. Per­sonne ne dou­tait du retour de Pou­tine à la pré­si­dence en 2012.

La lettre ou l’esprit de la Constitution ?

Pour­quoi les Russes se sont-ils alors plus atta­chés à la lettre for­melle de la Consti­tu­tion, dans son inter­pré­ta­tion, qu’à son esprit démo­cra­tique ? Tout d’abord, la libé­ra­li­sa­tion poli­tique et éco­no­mique, annon­cée par Gor­bat­chev et sou­te­nue par Elt­sine, a été pour l’essentiel approu­vée par la socié­té sovié­tique puis russe. Cepen­dant, selon les Russes, la mise en place de la démo­cra­tie pro­mise a été res­pon­sable de la chute de l’urss, tan­dis que les réformes éco­no­miques de mar­ché ont mené à la catas­trophe éco­no­mique, à la réduc­tion des salaires, de l’épargne.

(Il faut dire que ce sont les élites com­mu­nistes dans les régions, et non pas les peuples de l’URSS, qui ont pro­fi­té des liber­tés poli­tiques ; de même que ce ne sont pas les simples entre­pre­neurs, mais plu­tôt les élites com­mu­nistes issues du Kom­so­mol au som­met fédé­ral qui ont pro­fi­té de la liber­té éco­no­mique.) C’est pour cela que le démon­tage par Pou­tine d’une grande par­tie des méca­nismes démo­cra­tiques intro­duits au début des années nonante et l’instauration du régime pré­si­den­tiel auto­ri­taire ont été accep­tés sans pro­tes­ta­tion par la population.

Le sys­tème éco­no­mique qui assu­rait cer­taines liber­tés aux entre­pre­neurs, mais pour le reste dépen­dait de la bureau­cra­tie d’État, sus­ci­tait des mécon­ten­te­ments, mais il conve­nait bon an mal an à la popu­la­tion qui y a vu pen­dant dix ans une répar­ti­tion, fût-elle injuste, des reve­nus de la vente des hydrocarbures.

Économie et éthique

Pro­gres­si­ve­ment sont cepen­dant appa­rus, à tous les niveaux de l’échelle sociale, des mécon­tents. Des hommes poli­tiques ne trou­vant pas leur place dans l’arène, lar­ge­ment occu­pée par des membres de la cor­po­ra­tion Pou­tine ; des entre­pre­neurs n’ayant pas accès aux expor­ta­tions d’hydrocarbures, ni aux impor­ta­tions de tout le reste. Sont appa­rus des citoyens ne vou­lant plus de cette démo­cra­tie limi­tée et de la cor­rup­tion de la bureau­cra­tie. Entre­temps, le pré­sident Med­ve­dev a pour­sui­vi la poli­tique de Pou­tine et dans l’intérêt de ce der­nier a même allon­gé la durée du man­dat pré­si­den­tiel à six ans. Mais dans le même temps, il a plu­sieurs fois essayé de lais­ser ces mécon­ten­te­ments s’exprimer. Il a fait plu­sieurs inter­ven­tions mar­quées par un état d’esprit libé­ral. Une par­tie des cercles poli­tiques et d’affaires a, semble-t-il, vou­lu le sou­te­nir. La par­tie de la popu­la­tion mécon­tente n’a tout d’abord pas réagi aux appels de Med­ve­dev. Sa voix reten­tis­sait uni­que­ment sur inter­net de façon auto­nome. Néan­moins, on peut sup­po­ser que dans ces cercles de mécon­tents, de réels espoirs avaient été pla­cés en Med­ve­dev, au cas où il res­te­rait pré­sident en 2012. Ces cercles espé­raient qu’il serait en mesure de remettre la Rus­sie sur la voie de la démo­cra­tie, de la liber­té poli­tique et éco­no­mique. L’annonce à la fin sep­tembre 2011 de la déci­sion de Med­ve­dev de renon­cer à sa can­di­da­ture à la pré­si­dence de 2012, au pro­fit de Pou­tine, a ter­ri­ble­ment déçu. Les espoirs liés à Med­ve­dev se sont écrou­lés, les mécon­ten­te­ments et craintes liés à la poli­tique de Pou­tine ont été exa­cer­bés. Dans le contexte d’élections deve­nues, dans la pra­tique, « auto­ma­tiques », il est deve­nu clair que Pou­tine allait diri­ger le pays au cours des douze années à venir. Cette pers­pec­tive a fait peur à beau­coup de gens.

Les reproches à l’encontre du régime, qu’ils concernent la poli­tique ou l’économie, se sont mul­ti­pliés et diver­si­fiés, mais les mécon­ten­te­ments les plus criants concer­naient la mora­li­té et l’éthique de cer­tains fonc­tion­naires. C’est un trait de l’époque : durant plu­sieurs années, les élites au pou­voir, afin de pré­ve­nir des mécon­ten­te­ments, ont veillé à dis­tri­buer des bonus maté­riels à cer­taines caté­go­ries de la popu­la­tion sus­cep­tibles de se révol­ter, en aug­men­tant pen­sions et salaires. Sur le plan cultu­rel, la télé­vi­sion endor­mait et don­nait en pâture des soap ope­ras, tan­dis que le sen­ti­ment patrio­tique était entre­te­nu par une rhé­to­rique d’opposition à l’Occident. Toutes ces mesures ont por­té leurs fruits, mais aucune d’elles n’en appe­lait à la digni­té humaine et aux sen­ti­ments citoyens, ou, pour le dire autre­ment, au « moi » social et au « nous » social de ces gens-là. Pen­dant ce temps, la bour­geoi­sie bureau­cra­tique s’était orga­ni­sée en sys­tème cor­po­ra­tiste de castes dotées de divers pri­vi­lèges et d’immunités, contrai­re­ment au reste de la popu­la­tion. Le fait d’être confron­té à ce sys­tème a sus­ci­té une série d’humiliations chez les citoyens, qui jusque-là n’exprimaient leur malaise que sur Inter­net2.

sortir dans la rue

Lorsque, lors des élec­tions légis­la­tives du 4 décembre 2011, de nom­breux obser­va­teurs volon­taires ont enre­gis­tré de mul­tiples vio­la­tions (d’ailleurs atten­dues) et ont mis leurs témoi­gnages sur inter­net, les mécon­tents qui, jusque-là, s’exprimaient dans l’espace vir­tuel des réseaux sociaux sont sor­tis dans la rue. Les pre­mières mani­fes­ta­tions du 4 et du 5 décembre à Mos­cou ont réuni quelques mil­liers de per­sonnes. Leur dis­per­sion vio­lente par la police, accom­pa­gnée d’arrestations, n’a pas cal­mé le mécon­ten­te­ment, mais l’a au contraire exa­cer­bé. Les auto­ri­tés mos­co­vites ont chan­gé de stra­té­gie et ont auto­ri­sé la mani­fes­ta­tion du 10 décembre, qui a ras­sem­blé des dizaines de mil­liers de per­sonnes (les esti­ma­tions fluc­tuent, mais per­sonne ne donne un chiffre infé­rieur à 25.000 par­ti­ci­pants). La mani­fes­ta­tion sui­vante a réuni, selon les esti­ma­tions, entre 80.000 à 150.000 Mos­co­vites. Il s’agissait sans aucun doute de mani­fes­ta­tions contes­ta­taires, mais qui ont pris l’importance d’un phé­no­mène poli­tique auto­nome3.

Ces notes que je prends au fur et à mesure ne sont qu’une ten­ta­tive d’expliquer et décrire cette réa­li­té. D’un côté, cette réa­li­té contient une dimen­sion éphé­mère et momen­ta­née. Mos­cou n’avait rien vécu de tel depuis les années nonante. Les mani­fes­ta­tions ont impli­qué un cen­tième de la popu­la­tion mos­co­vite, ce qui veut dire que l’écrasante majo­ri­té des Mos­co­vites et en géné­ral des Russes s’en sont tenus à l’écart. D’un autre côté, les mani­fes­tants pré­sents n’étaient pas une foule ordi­naire et ato­mi­sée, mais unis par la volon­té de pro­tes­ter contre les auto­ri­tés et par leur soli­da­ri­té mutuelle. Ils étaient pré­ve­nants et bien­veillants entre eux. Beau­coup ont fait état d’une atmo­sphère d’unité et d’inspiration col­lec­tive. Il y avait comme un « éthos » uni. D’après le son­dage que nous avons mené lors des mani­fes­ta­tions, la grande majo­ri­té des par­ti­ci­pants se qua­li­fiaient de « libé­raux » et de « démo­crates » (rap­pe­lons que ces ten­dances poli­tiques s’étaient qua­si éteintes avec la fin de la période Elt­sine). Les par­ti­ci­pants se retrou­vaient autour de valeurs fon­da­men­tales qui ne se rédui­saient pas uni­que­ment au slo­gan « Pour des élec­tions hon­nêtes », mais le style des slo­gans témoi­gnait d’une même approche, d’un même type d’humour, d’un haut degré de créa­ti­vi­té artistique.

Les par­ti­ci­pants appar­te­naient à des caté­go­ries diverses. On y trou­vait presque tous les groupes poli­tiques, même les plus petits. Ils coha­bi­taient dans le défi­lé de façon tota­le­ment paci­fique, même si on pou­vait voir des groupes aux orien­ta­tions poli­tiques dia­mé­tra­le­ment oppo­sées : les signes d’appartenance étaient des plus variés : orga­ni­sa­tions poli­tiques, par­tis, appar­te­nance à un même groupe natio­nal (eth­nique), mais aus­si groupes de per­sonnes de même cou­leur de che­veux, groupes d’étudiants ou d’écoliers, de tel ou tel dis­trict de la ville. Nombre de par­ti­ci­pants étaient venus « seuls » ou « tout sim­ple­ment avec des amis » ou encore « en famille ». Au-delà de l’objectif com­mun de pro­tes­ter contre les fraudes élec­to­rales et d’exprimer son désac­cord vis-à-vis des pra­tiques du pou­voir, la mani­fes­ta­tion deve­nait éga­le­ment une pla­te­forme com­mune pour la com­mu­ni­ca­tion entre dif­fé­rents groupes poli­tiques et « subcultures ».

Les orga­ni­sa­teurs de ces évè­ne­ments ain­si que ceux qui par­laient à la tri­bune repré­sen­taient des groupes très variés. Leurs reven­di­ca­tions poli­tiques s’étalaient sur toute une gamme, allant de très modé­rées à des reven­di­ca­tions hau­te­ment pro­vo­ca­trices. Une par­tie de la foule réagis­sait à ces invec­tives. Mais selon de nom­breux obser­va­teurs, la plu­part des par­ti­ci­pants ne s’identifiaient à aucune orga­ni­sa­tion poli­tique ni à un aucun homme poli­tique pré­cis. Les per­sonnes étaient ras­sem­blées — en creux, en néga­tif — par le pou­voir, c’est-à-dire par l’indignation sus­ci­tée par les agis­se­ments de ce dernier.

La réac­tion des auto­ri­tés a d’abord été caté­go­ri­que­ment néga­tive, reje­tant toute accu­sa­tion de fraude, toute demande d’annuler les résul­tats et de punir les auteurs des fal­si­fi­ca­teurs. Afin de gagner la sym­pa­thie de ses par­ti­sans, Pou­tine s’est per­mis quelques blagues offen­sives à l’égard des par­ti­ci­pants de la mani­fes­ta­tion du 10 décembre. Deux semaines plus tard, les mani­fes­tants lui ont répon­du par de mul­tiples blagues aus­si humi­liantes que les siennes et aux­quelles il ne s’attendait sans doute pas. Les mani­fes­tants ont répon­du au mépris par le mépris. Des mil­liers de simples citoyens, sur­tout les jeunes, se sont sen­tis mora­le­ment supé­rieurs à ce per­son­nage poli­tique. Si l’on a en tête que le pou­voir et l’autorité de Pou­tine, comme on l’a expli­qué plus haut, se basaient tout d’abord sur des conven­tions infor­melles (approu­vées après coup par les élec­teurs), ces mani­fes­ta­tions marquent peut-être, sinon la fin, le début de la fin de cette ten­dance. Lors des mani­fes­ta­tions ont donc émer­gé en toute logique des appels enjoi­gnant Pou­tine de par­tir, de quit­ter la politique.

Le pou­voir n’avait jamais eu à faire à de telles reven­di­ca­tions aupa­ra­vant. En son nom, le pré­sident Med­ve­dev a pro­po­sé à la hâte une série de mesures pour res­tau­rer cer­taines normes démo­cra­tiques, mais elles sont arri­vées trop tard, et n’entreront en vigueur que dans quelques années. La par­tie de la socié­té qui conteste demande une mise en œuvre immé­diate, et les avances faites par Med­ve­dev ne calment donc en rien les manifestants.

La mani­fes­ta­tion du 4 février a été aus­si mas­sive que les deux pré­cé­dentes. Deux ral­lyes se sont éti­rés sur le bou­le­vard des Jar­dins à Mos­cou. L’un d’eux était consti­tué d’automobiles équi­pées de rubans blancs et d’autres signes mon­trant leur appar­te­nance à l’action « cercle blanc » qui repré­sen­tait un cercle d’environ quinze kilo­mètres (la lon­gueur de ce pre­mier bou­le­vard concen­trique qui entoure Mos­cou). Sou­li­gnons que des mil­liers de pié­tons, soit de pas­sage, soit venus spé­cia­le­ment, fai­saient des signes aux par­ti­ci­pants, expri­mant leur soli­da­ri­té avec les slo­gans bran­dis « Pour des élec­tions hon­nêtes » et « Pour une Rus­sie sans Pou­tine ». Peu de temps après, la scé­no­gra­phie était inver­sée, comme en miroir : des dizaines de mil­liers de Mos­co­vites à pied, for­maient une chaine humaine en se don­nant la main, munis de rubans blancs (« Le grand cercle blanc »), et des mil­liers d’automobilistes les saluaient à coups de klaxon et d’autres signaux.

Ces actions ont clô­tu­ré une courte, mais pas­sion­nante période de la vie sociale russe. Comme on l’a dit, les mani­fes­tants repré­sen­taient un pourcent de la popu­la­tion mos­co­vite. Mais leurs actions, opi­nions, slo­gans, se sont dif­fu­sés dans toute la socié­té, fai­sant de ces actions un évè­ne­ment national[Le pou­voir a de son côté contri­bué à trans­for­mer cet évè­ne­ment qui, au départ, était mos­co­vite, en un évè­ne­ment concer­nant toute la Rus­sie. Pou­tine s’est ren­du dans l’Oural et, lors d’une visite dans une usine de tanks (!), il a ten­té de s’allier le sou­tien de la « classe ouvrière » dans la lutte contre les émeu­tiers mos­co­vites. Ensuite, des mil­liers de jeunes gens ont été ache­mi­nés à Mos­cou en pro­ve­nance de dif­fé­rentes villes pour par­ti­ci­per aux « contre­ma­ni­fes­ta­tions » (en sou­tien à Pou­tine).]. Ce n’est pas un hasard si le pou­voir au plus haut niveau a réagi.

La situa­tion a révé­lé, der­rière l’apparence d’un cer­tain apo­li­tisme, l’existence d’un large spectre de groupes poli­tiques peu connus du public. Ce nou­vel inté­rêt pour l’action civique pro­met une aug­men­ta­tion du rôle et de l’activité de tous ces groupes à l’avenir. Si la loi faci­li­tant la pro­cé­dure d’enregistrement de nou­velles orga­ni­sa­tions poli­tiques pro­po­sée par Med­ve­dev est adop­tée, de nom­breux par­tis vont appa­raitre. Cer­tains pensent que cette loi a été pro­po­sée pour divi­ser l’opposition et assu­rer la supré­ma­tie de Rus­sie unie. Nous sou­hai­tons mettre le pro­jec­teur sur un autre aspect : l’apparition d’une nou­velle ten­dance en Rus­sie, celle du plu­ra­lisme poli­tique. Cer­tains ana­lystes et obser­va­teurs poli­tiques com­mencent à dis­cu­ter de l’hypothèse d’un pas­sage à une répu­blique par­le­men­taire, en tant que forme poli­tique d’organisation de la socié­té qui cor­res­pon­drait mieux à la nou­velle situa­tion. La dis­tance entre la répu­blique pré­si­den­tielle ou semi-pré­si­den­tielle que l’on a actuel­le­ment et une poten­tielle répu­blique par­le­men­taire est immense. Au début de ce texte, nous avons fait état des repré­sailles exer­cées à l’encontre du Par­le­ment dans les années nonante et mon­tré com­ment l’idée de par­le­men­ta­risme avait été compromise.

Au moment où je conclus ces lignes, Pou­tine a été recon­nu pré­sident élu de la Fédé­ra­tion de Rus­sie. C’est le prin­ci­pal résul­tat for­mel de cette période, mais sur le plan infor­mel, le résul­tat le plus impor­tant est ce réveil civique dans cer­tains cercles de la socié­té russe, au sein de cer­taines élites et de la popu­la­tion plus lar­ge­ment. Ensuite, le champ des évo­lu­tions pos­sibles voit deux ten­dances paral­lèles se des­si­ner. Cer­taines sus­citent de grandes inquié­tudes, mais d’autres de l’espoir, même ténu.
7 mars 2012

Tra­duit du russe par Eka­te­ri­na Lyz­hi­na et Aude Merlin

  1. Les pre­miers son­dages, début 2000, don­naient un taux de popu­la­ri­té de 60%, chiffre qui était le même au début 2012. Mais en 2000, ceux qui n’approuvaient pas le can­di­dat Pou­tine étaient pour l’essentiel des par­ti­sans des com­mu­nistes qui voyaient V. Pou­tine comme l’héritier du « démo­crate » Elt­sine, tan­dis qu’en 2012, il s’agit de per­sonnes mécon­tentes de sa poli­tique antidémocratique.
  2. Les forces de l’ordre ont consta­té comme réelle la pro­ba­bi­li­té que les contes­ta­tions s’expriment « off-line » : 50000 membres des forces du minis­tère de l’Intérieur ont ain­si été mobi­li­sés à la veille des élec­tions à Mos­cou, sachant que la police mos­co­vite compte 64.000 membres.
  3. Cela porte sur­tout sur les mani­fes­ta­tions mos­co­vites. Nous ver­rons si on peut géné­ra­li­ser ces obser­va­tions aux mani­fes­ta­tions dans les autres villes.

Levinson


Auteur

dirige le département des recherches socioculturelles au centre Levada (www.levada.ru)