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Lettre à la mouette

Numéro 8 – 2020 - congé parental égalité homme-femme paternité par John Pitseys

décembre 2020

Ma petite mouette est née le 22 octobre dernier et j’ai décidé de prendre un mois de congé de paternité. […]
Cette décision me semble normale et je n’avais pas prévu d’écrire à son propos. J’avais pris un congé d’un mois également à la suite de la naissance de mon fils, puis un congé de parentalité de deux mois durant l’été. Comment était-il possible de faire autrement. […] Ni malveillantes ni agressives pour autant, plusieurs remarques reçues ces derniers jours me poussent pourtant à y réfléchir. 

Le Mois

Ma petite mouette est née le 22 octobre dernier et j’ai décidé de prendre un mois de congé de paternité. Je voterai comme un bon député et je suivrai mes dossiers propres, mais mes fonctions de chef de groupe seront exercées par Barbara de Radiguès durant cette période.

Cette décision me semble normale et je n’avais pas prévu d’écrire à son propos. J’avais pris un congé d’un mois également à la suite de la naissance de mon fils, puis un congé de parentalité de deux mois durant l’été. Comment était-il possible de faire autrement compte tenu des activités professionnelles de ma compagne si toutefois je souhaitais « prendre ma part » de ce projet parental ? Je ne veux pas manquer les premiers mois de mes enfants. L’accouchement et ses conséquences sont une charge pénible, souvent douloureuse, harassante dans tous les cas pour les mères. Sans doute aurais-je pu me montrer plus utile ou plus délicat lors de mon premier congé.

Ni malveillantes ni agressives pour autant, plusieurs remarques reçues ces derniers jours me poussent pourtant à y réfléchir. D’une part, certains collègues disent « bien sûr » — la politesse reste souvent reine en politique — apprécier ma décision, mais s’étonnent que mon congé soit si long. Pourquoi un mois entier ? Et pourquoi un mois entier alors que le boulot ne manque pas et que la crise de la Covid fait rage par ailleurs ? D’autre part, on me félicite ici et là — puisque la politesse reste souvent reine, etc. — pour mon « geste », pour le « signal » que je donne, parce que ce n’est pas une décision courante, etc.

Ces deux types de remarques semblent aller en sens opposé, mais elles convergent en moi depuis hier soir.

Je n’ai jamais entendu personne reprocher, même très à droite de l’échiquier politique, à une députée de prendre le temps qu’il faut pour un congé de maternité. Au contraire. Certains de mes confrères masculins rappellent à voix claire que cette décision est bienvenue, qu’elle répond (sic) au « droit de la femme » et qu’il est bien naturel de prendre le temps de. Qu’une députée puisse aussi être une mère est une sorte d’évidence de fraiche date : même les conservateurs d’hier se félicitent de voir l’Histoire prendre le bon tournant. En revanche, il ne va manifestement pas de soi qu’un député prenne la même décision. On estime « naturel » qu’une femme mette de côté pendant quelques semaines l’exercice de fonctions publiques. Quand il vient d’un député, ce geste est jugé moins normal, pas seulement parce qu’il est moins courant — soit —, mais parce qu’il ne correspond pas à ce qu’on attend d’un député.

Cette asymétrie est intéressante. Ce qu’elle rappelle, entre autres, c’est que les femmes restent en fait des invitées en politique. Il est devenu légitime qu’elles s’y impliquent. Mais aux yeux de beaucoup, une femme politique reste une femme qui fait de la politique ; même lorsque l’assemblée comprend 45 % de femmes ; même lorsqu’elle a la chance d’évoluer dans un groupe plutôt exempt de comportements sexistes ou toxiques ; même lorsqu’elle est ministre de la Défense ou du Logement. À contrario, qu’il s’agisse de la manière dont on s’assied dans l’hémicycle ou de la façon dont on salue ses collaborateurs, observez un homme politique faire de la politique : l’activité politique est sentie, comprise, vécue comme un environnement naturel.

En ce sens, la décision de prendre un congé de maternité n’étonnera pas grand monde. Celles et ceux qui y voient une mesure de justice l’apprécieront comme tel, et c’est mon cas. Les autres verront, sans forcément l’apercevoir, un joli mariage de raison entre l’air du temps et les rôles de toujours. Il serait normal qu’une femme mette ses fonctions de côté une fois que leurs fonctions biologiques se rappellent à leur souvenir, quel que soit le regard — plus ou moins essentialiste, plus ou moins déconstructeur — porté sur la grossesse et ses charges. En revanche, un homme qui prend un mois ou deux mois de recul pour s’occuper de sa famille, ça reste au fond un abandon de costard, que cela soit critiqué ou apprécié d’ailleurs. Dans le premier cas, ma place est censée être à mes dossiers et à ma fonction, et donc à ce que sont les choses sérieuses pour un vrai chef de groupe. Dans le second cas, les gentils mots reçus à propos de mon « geste » l’assimilent donc à cela : un geste. Une libéralité. Et pour être précis, les expressions de mes collègues députées ne sont pas tout à fait les mêmes que celles de mes collègues députés : ce sont les seconds qui sont dans le registre du geste, tandis que les premières, ou en tout cas celles qui estiment positif qu’un homme décrive son expérience personnelle sur ce type de sujet, évoquent plutôt un « signal ».

Je ne dors pas trop ces jours-ci, et je n’ai certainement pas les outils théoriques nécessaires pour tirer des enseignements généraux de ces petites choses, mais que faire toutefois de tout ça ?

Tout d’abord, l’épisode me conforte dans la conviction un peu old school que la politique ne consiste pas seulement à mettre en scène le conflit, mais aussi à mettre en place des espaces et des lieux où les gens puissent parler la même langue et partager des expériences communes. Si je me suis senti poussé à écrire ce texte, c’est en tout cas parce que chacun des points de vue reçus sur mon congé de paternité reflète à sa manière un échec à cet égard ; que l’on considère que l’accouchement et ses conséquences collectives ne sont pas une question de justice collective, mais un problème privé lié à l’expérience de la maternité ; que l’on considère que la décision de prendre un congé de paternité est une affaire de charité, fût-ce au sens noble du terme, ou de générosité personnelle ; que l’on considère enfin que cette décision est d’abord un élément de bataille culturelle ou de déconstruction des schémas de genre. Dans tous les cas évoqués plus haut, la question de la parentalité n’est pas considérée comme un sujet appropriable par chacun, soit qu’elle reste dans le domaine privé, soit qu’elle soit cantonnée dans le domaine moral, soit enfin que le politique soit réduit à une série de rapports hégémoniques ou contre-hégémoniques.

J’ai deux convictions à cet égard. La première, c’est que nous devons être capables de construire nos décisions collectives en fonction d’un certain nombre de principes partageables. On sait depuis les préstoïciens qu’il n’y a pas de réflexion sur la justice sans dénonciation de l’injustice, et qu’une norme sociale est forcément une norme construite. Mais il est difficile de construire une société meilleure sans réfléchir de manière positive aux principes devant justifier son organisation : que distribuer, et comment ? Que faut-il organiser, et comment ? Que faut-il politiser ? Et sur la base de quels principes ? Ma décision de prendre un congé de paternité ou ma volonté de promouvoir la mise en place d’un congé de parentalité plus égalitaire procède d’abord de la conviction que ces mesures sont justes, tant au niveau privé qu’au niveau collectif. En l’occurrence, cette décision m’apparaissait comme un no-brainer.

Une décision a plus de chances d’être juste si elle résulte d’une délibération raisonnable. La seconde conviction, liée à la première, c’est donc que la construction collective de principes de justice nécessite que nous puissions trouver des mots et des lieux dont nous pouvons faire une monnaie commune. Que nous soyons capables de nous comprendre, que nous nous prenions pour des interlocuteurs à part entière, que nous puissions avoir des échanges normaux — ce qui n’exclut ni l’émotion ni l’expression militante ni la sophistication argumentative, au contraire — sur ce qui fait nos vies normales : la grossesse, l’accouchement, la solitude des parents durant les premiers jours, l’isolement social des mères, les pleurs à répétition de la petite mouette, les finances qui se tarissent un peu, le train du travail qui n’attend pas, le couple qui se cherche, le désir de profiter des premiers moments de son enfant, etc. Et c’est sans doute so Vieux Monde de ma part, mais je crois que le débat public crève, du côté de chez Causeur, mais à gauche également, de notre joie mauvaise à utiliser des termes claniques — puisqu’un terme incommunicable présente au moins trois petits pouvoirs de niveau 2 : un sentiment d’identité, le sentiment de supériorité qui l’accompagne et le plaisir fugace de faire de la magie avec les mots. Je n’ai jamais été fan des contre-discours, des contre-lexiques, des contre-radicalités et des subversions astucieuses : c’est la construction d’une proposition politique claire, falsifiable, mais convaincante qui m’apparait plus importante, et dont les mouvements progressistes manquent depuis quarante ans.

C’est parce que j’ai ces convictions que je pense qu’il y a une continuité à la fois philosophique et pratique entre l’instauration d’un congé de paternité, la mise en place d’une loi générale d’égalité salariale — non, pas le truc qui existe dans la Constitution, mais un étalonnage rigoureux de toutes les professions en fonction des disparités genrées de salaire, suivie d’une correction/augmentation salariale généralisée pour les métiers concernés —, la mise en place d’une tirette électorale pour les prochaines élections régionales, l’interdiction du cumul entre la fonction de député et celle de bourgmestre et la mise en place de consultations populaires.

C’est aussi la raison pour laquelle je crois que la promotion de l’idéal démocratique n’est pas juste une cause charitable ou une agréable ruse de la superstructure, mais un élément de la justice politique et le meilleur substrat pour en discuter les contours.

On peut estimer que le problème de nos institutions est que trop de personnes s’y sentent seulement invitées. On peut aussi formuler les choses différemment. Je pense au contraire que le problème est que trop de représentants s’y sentent comme des propriétaires : voix forte, corps affalé, mentons levés, interruptions entendues, sentiment de permanence, codes endogames, agendas d’entre-soi, invisibilité des invisibilisés. Le Parlement est la maison de tous les citoyens, mais les élus n’y devraient être que des invités temporaires. Un régime est démocratique non parce que le pouvoir appartient au peuple, mais parce qu’il n’appartient à personne en particulier. Beaucoup d’élues estiment que le Parlement n’est pas leur biotope naturel. Parce qu’elles n’y sont pas pleinement acceptées parfois. Mais aussi parce qu’elles se sont lancées en politique afin de prolonger une expérience professionnelle ou afin de poursuivre des objectifs particuliers. Elles ont raison en fait et en droit : personne ne devrait être en position de croire que sa place naturelle est de siéger au Parlement. Je parle plus haut de la nécessité d’aménager des lieux et des moments où la parole est partageable. Cela passe par la mise en place de lieux où le pouvoir est partagé. Le partage du pouvoir requiert à tout le moins de passer d’une logique de possession à une logique d’usage. En ce sens, les dispositions légales visant à promouvoir la parité sur les listes électorales ou dans les exécutifs sont aussi des mesures de justice démocratique : elles contribuent à une redistribution plus égalitaire du pouvoir. Et les mesures visant à redistribuer plus égalitairement la parole ou le pouvoir politique — je pense singulièrement aux mesures de décumul — tendent aussi, sans surprise à mon sens, à promouvoir une représentation plus paritaire. Les lieux de consensus n’existent pas toujours, et le dissensus est parfois inévitable quand il met aux prises des intérêts objectivement divergents. C’est précisément la raison pour laquelle ce ne sont pas les « gestes » qui suppléent au consensus social, mais des règles collectives, qu’il s’agisse de l’organisation de l’économie, de la lutte contre la pollution ou, donc, de l’organisation de l’économie domestique.

John Pitseys


Auteur

Docteur en philosophie et juriste, John Pitseys est député régional bruxellois et professeur invité à l’Université catholique de Louvain. Ses travaux portent pour l’essentiel sur des questions de théorie de la démocratie et de la régulation publique.
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